Un raout à forte dimension institutionnelle
Le 6 mai, l’académie de Nice organisait au palais Nikaïa un grand rassemblement des communautés éducatives de l’enseignement privé sous contrat. L’enseignement catholique est friande de ces raouts appelés « Rassemblement des communautés éducatives ». Présenté sur le papier comme une « journée pédagogique », l’événement associait spectacles d’élèves, interventions officielles et séquences institutionnelles.
Pourtant, une journée pédagogique est censée libérer les élèves afin que les enseignant·es puissent échanger sur leurs pratiques professionnelles et les enjeux éducatifs. Ici, le contenu s’en est éloigné, avec notamment la participation à une messe et des interventions du maire Éric Ciotti (LR) ainsi que du secrétaire général de l’enseignement catholique Guillaume Prévost.
Une confusion entre pédagogie et dimension confessionnelle
La participation à la messe célébrée par l’évêque de Nice Monseigneur Rey a cristallisé une partie des critiques. Pour plusieurs syndicats, l’intégration d’une célébration religieuse dans une journée pédagogique brouille les frontières entre mission éducative et démarche confessionnelle. « Ce n’est pas la première fois que de grandes réunions sont organisées par l’Enseignement catholique, qu’elles sont rendues obligatoires ou proposées avec forte insistance sur temps scolaire, et que des dérives sont constatées » explique la Fep-CFDT. Poursuivant, « Dans cette région, en janvier 2024, nous avions fait reculer le diocèse de Fréjus-Toulon qui prévoyait une « sensibilisation à la laïcité » avec l’intervention de Monseigneur Rey. Déjà, cette journée visait à réunir l’ensemble des enseignantes et enseignants du territoire via la déclaration au rectorat d’une journée pédagogique. Ce dernier avait fait mine de découvrir le format et avait rétropédalé ».
Pour la CGT enseignement privé, comme pour la Fep-CFDT, « aucun argent public ne peut être utilisé pour permettre à des associations ou à l’institution de faire acte de prosélytisme ». Les syndicats rappellent que la participation à une messe ne peut être que proposée et réalisée hors temps pédagogique.
Les propos controversés de Guillaume Prévost
La journée a également été marquée par l’intervention du secrétaire général de l’enseignement catholique, Guillaume Prévost. Une phrase prononcée lors de son discours a provoqué de vives réactions : « si l’évêque décide d’un projet éducatif, que le directeur de l’enseignement catholique le valide et que le maire de la commune aussi, alors la rectrice dira : “Oui chef.” »
La CGT enseignement privé accuse Guillaume Prévost de « multiplier les déclarations provocatrices et les tentatives de faire dire aux textes législatifs autre chose — voire souvent l’inverse — de ce qu’ils prévoient réellement » et d’alimenter les tensions entre enseignement catholique et service public. Pour le syndicat, « intervention après intervention, il rouvre des fractures que l’on croyait refermées, se met en scène en victime de l’État tout en multipliant les attaques contre le service public d’Éducation nationale ».
La CGT enseignement privé dénonce « une nouvelle ligne franchie à Nice » à travers cette déclaration qui « brouille les rôles respectifs de chacun·e » en laissant entendre que l’autorité religieuse et politique pourrait primer sur celle de l’Éducation nationale. Elle critique également la mise en scène, jugée problématique, d’une haute fonctionnaire de l’État « présentée comme devant obéir sans broncher à trois hommes », y voyant une illustration d’un « patriarcat religieux » incompatible avec les principes de neutralité et d’indépendance de l’institution scolaire.
Interrogé par Mediapart, le rectorat de Nice a indiqué que « le secrétaire général de l’enseignement catholique n’exerce aucune autorité hiérarchique sur les établissements privés sous contrat catholiques ». La question demeure de savoir si les heures de cours non assurées devant les élèves seront bien compensées par l’ensemble des enseignant·es des vingt-six établissements présents ce jour-là. Contacté également par Médiapart, l’enseignement catholique des Alpes-Maritimes n’a pas répondu.
Un discours politique du maire de Nice
« La Ville de Nice a été heureuse de vous accompagner dans cette organisation », a-t-il déclaré, évoquant la mise à disposition du Palais Nikaïa « pas totalement gratuite », provoquant quelques rires de la salle.
« Petits fours, démonstration de force, clientélisme… Pendant ce temps, avec nos classes de trente élèves en double niveau, nous ne travaillons pas toujours dans de bonnes conditions », s’agace Marie Troadec, représentante de la CGT enseignement privé.
Un discours de la rectrice défendant la mixité sociale
Le « caractère propre » en débat
Dans un contexte où l’État cherche à renforcer le contrôle des financements publics, et lutter contre les violences systémiques, l’enseignement catholique apparaît pour certains en repli identitaire. L’usage du « caractère propre » est ainsi interrogé lorsqu’il sert à infléchir certains contenus ou à contourner des principes comme la liberté de conscience.
Au-delà de la polémique immédiate, cette journée révèle les tensions persistantes autour du « caractère propre » de l’enseignement catholique sous contrat. Pour la CGT enseignement privé, « le SGEC instrumentalise et détourne une nouvelle fois le « caractère propre » : le mélange entre pédagogie, célébration religieuse, discours politiques et interventions institutionnelles dilue les frontières entre enseignement privé sous contrat et service public. « L’art de brouiller les pistes », résume Marie Troadec : « On respecte les programmes, mais avec des ateliers très marqués idéologiquement, une messe, des discours politiques… Pour les personnels, la limite devient de moins en moins claire. »
Mais pour nombre d’entre eux, le contenu de la journée s’est éloigné du cadre classique d’une formation pédagogique. « Entre la présentation de la journée et la réalité, il y avait un fossé », explique une représentante de la CGT enseignement privé. Certains enseignants ont quitté la salle au cours de l’événement, précise-t-elle, en silence, marqués par « la peur de parler » et du « retour de bâton » de l’institution.
« On ne sait plus vraiment ce qui relevait de la pédagogie, du confessionnel ou du politique », résume Marie Troadec, de la CGT enseignement privé. « Pour eux, tout est lié au “caractère propre”, mais pour les personnels, les limites deviennent floues. »
« Certaines tutelles diocésaines et congréganistes s’inscrivent dans une véritable logique de passage en force : imposer le « caractère propre » à tous les niveaux, en faire une notion sans limite claire et l’utiliser pour justifier des pratiques toujours plus éloignées des équilibres prévus par le droit, du respect des personnels et de la liberté de conscience » dénonce la CGT enseignement privé, poursuivant : « Ne laissons pas les cadres de l’Enseignement catholique imposer leur « caractère propre ». Décidons de ce dont nous, personnels et élèves, avons besoin ».
Djéhanne Gani
