Script inspiré, sujet risqué
« Alice, chercheuse en sociologie, découvre qu’elle est enceinte. Luc, son mari, exulte. Ce sera un garçon. Ils l’appelleront Ulysse. Sauf qu’à un an Ulysse ne rentre pas dans les courbes. Trop petit, trop maigre. Les pédiatres s’interrogent et le verdict tombe : syndrome génétique. Ulysse ne sera pas comme les autres. Mais comment sera-t-il ? Mystère.
Commence alors la très particulière odyssée d’Ulysse : marcher, parler, apprendre, comprendre, s’épanouir. Alice se lance dans l’aventure déterminée à ce qu’Ulysse trouve sa place dans le monde ».
Le synopsis clairement énoncé fixe d’entrée de jeu les partis-pris de réalisation. Pas question de fabriquer une fiction moralisatrice ni une fable édifiante sur la situation dramatique d’un enfant handicapé. Plutôt entrer dans le vif du sujet sans pathos et décrire véritablement les étapes d’une évolution au long cours dans sa complexité et sa richesse, celle d’Ulysse, les chemins successifs suivant les âges de sa jeune vie, et la transformation du couple formé par Alice (Elodie Bouchez, interprète hors pair) et Luc (Stanislas Merhar, au jeu dense dans un rôle difficile), au fur et à mesure de la prise de conscience et de la divergence des choix de l’une et de l’autre.
Après les débuts lumineux d’un couple heureux d’accueillir leur petit Ulysse, les vents contraires se lèvent. Il faut tenter de vivre. Et donner de l’amour.
Engagement d’Alice en première ligne
Assez vite nous constatons la peine d’un père et sa difficulté à assurer sur le long terme un soutien affectif à son fils et un appui solide à sa femme. Semblant privilégier l’exercice de son art, le piano, il s’éloigne de ceux qu’il aime, gagne les Etats-Unis au nom d’une nécessité (discutable) de carrière. Un départ en forme de fuite (même si le contact est maintenu à distance avant un rapprochement tardif). Un contraste saisissant avec la détermination combattante d’Alice. Un engagement total pour l’épanouissement de leur enfant au point de mettre en suspens sa propre carrière professionnelle.
Quelques scènes elliptiques donnent avec justesse la mesure de la crise du couple et de l’énergie farouche d’Alice.
Nous nous retrouvons en immersion au plus près de cette mère volontaire aux côtés d’Ulysse, une mère attentive aux avancées, aux reculs, aux tâtonnements et aux surprises d’un enfant qui l’étonne chaque jour. Une femme portée par une conviction indéfectible : il faut œuvrer à l’éclosion des ressources de créativité en germe chez son fils pour peu que les autres soient réceptifs, bienveillants et aimants.
D’ailleurs, lorsque l’opportunité se présente, Ulysse (Alphonse Roberts) s’approche un temps de son rêve : travailler dans un restaurant.
Pourtant, chez Alice l’énergie et la révolte, mêlées d’humour joyeux ou de rage féroce, se déploient dans la confrontation avec les divers représentants des institutions et associations censées favoriser l’intégration de son enfant dans la société.
A chaque séquence du parcours institutionnel épuisant, en présence d’Ulysse, parlant peu mais entendant tout, les questions frontales d’Alice mettent au jour incompétences, insuffisances des prétendus spécialistes et incurie des pouvoirs publics. Au nom de l’efficacité et de la performance.
Derrière la dénonciation des services sociaux, pointe la colère d’Alice, comme un orage non désiré et une déferlante émotionnelle au point de désarçonner Ulysse, un moment immobile, en retrait, visiblement touché.
Une séquence de crispation maternelle vite balayée par des torrents d’amour, de tendresse ou l’esquisse d’une danse chaloupée.
Un fin travail de casting
Pour garantir l’effet de vérité allié à une dimension romanesque voire épique, le casting s’avère déterminant. Le choix de plusieurs enfants pour incarner Ulysse aux différents âges de sa vie et de son parcours est réussi. A fortiori lorsqu’Alphonse Roberts (le propre fils de la réalisatrice) donne de son personnage d’Ulysse adolescent une interprétation inventive et ludique… Sa composition vaut le voyage. Un pari que Laetitia Masson a fini par prendre, compte tenu de la réponse spontanée d’Alphonse à sa proposition : « Si ça peut te rendre service, pourquoi pas ! ».
Les personnages des ami.es et proches bienveillants sonnent juste : Romane Bohringer en Laura, la meilleure amie franche et directe, le rappeur Gringe en Ahmad, un orthophoniste doux et attentionné, entre autres acteurs. On remarque évidemment l’interprétation tenue de Stanislas Merhar, vrai pianiste en quête d’accomplissement (sa première passion avant le cinéma, très présente à l’écran par sa musique) et père aimant, dévasté intérieurement par la peine au point de nous faire questionner les fondements de son indifférence apparente avant la renaissance d’un élan affectueux pour son enfant.
La comédienne Elodie Bouchez habite le personnage d’Alice, dans un acharnement touchant à l’oubli de soi, avec une énergie et une fougue en accord avec son indestructible confiance dans les capacités intérieures d’Ulysse, ce fils qu’elle veut voir progressivement s’ouvrir au monde en dépit des obstacles en cascades et des assignations immuables.
Des partis-pris en résonance avec l’imaginaire d’Ulysse
Bouffées de lyrisme, fluidité des plans, compositions aux couleurs pastels, douceur de certains éclairages, trouées de lumière suggèrent la force intérieure de la mère combattante qui a foi en l’avenir de son enfant et qui le proclame haut et fort à la face de tous, prétendus spécialistes du handicap, conseillers bien intentionnés. Ou père dubitatif.
Certaines images floues ou superpositions d’images aux teintes acidulées peuvent figurer dans leur étrangeté l’univers intime et l’imaginaire particulier d’Ulysse adolescent, un monde décalé auquel la mise en scène s’efforce de nous faire accéder, un monde ‘mystérieux’ qu’Alice tente de pénétrer.
L’originalité de la mise en scène, son mélange des genres – lyrisme, romanesque et vérité humaine -, sa diversité de registres – amour et humour, colère et tristesse – charrient en nous des flux d’énergie et nous entraînent vers l’inconnu, exploré encore et encore par Alice et Ulysse.
Dynamitant les codes du film social, la cinéaste Laetitia Masson nous offre ici belle matière à imaginer et à penser. A la croisée de l’intime et du politique, selon son souhait, une fiction authentique destinée à révéler la richesse, la poésie et l’humanité de tous les Ulysse(s) en puissance.
Vaste programme, audacieux, généreux, profondément humain.
Samra Bonvoisin
Ulysse, film de Laetitia Masson-sortie le 17 juin 2026.
Sélection officielle, Un Certain Regard, film de clôture, Festival de Cannes 2026.
