Abu Bakr Shawky joue librement sur le télescopage entre les aléas des trajectoires individuelles d’une famille foutraque et les tournants décisifs, souvent dramatiques, forgeant le destin national. Et la fiction, entrecoupée d’actualités télévisuelles, d’archives diverses, et traversée par des sons et des musiques de toutes sortes, se déploie en plusieurs chapitres, « chacun représentant un moment-clé de l’histoire égyptienne moderne, et la famille en est le cœur », selon les mots du réalisateur.
Et, au milieu du bruit et de la fureur, le paradoxe d’un spectacle jubilatoire. A partager de toute urgence.
De l’écrit à l’écran, légende familiale, histoire nationale
‘Le Caire,1967. Ahmed, pianiste obstiné dans une famille qui ne jure que par le football, reçoit une lettre en provenance d’Autriche : Liz a répondu à son annonce pour devenir sa correspondante. De la guerre des Six Jours à l’ère Sadate, leur destin va s’écrire en même temps que celui de l’Egypte : entre rêves contrariés, conflits, chaos familial et petites victoires arrachées au destin’. Au vu du synopsis, nous nous doutons de l’importance de l’affaire. Nous ne sommes pas au bout de nos surprises !
Nous découvrons en effet Ahmed (Amir El-Masry) devant son piano en train de jouer très fort pour tenter de couvrir les multiples bruits discordants qui l’entourent, en particulier les voix haut perchées de celles et de ceux avec qui il loge dans un appartement trop petit, à la fenêtre souvent ouverte sur la petite place d’où monte le tumulte urbain. Une musique qui dérange beaucoup le voisin de l’étage supérieur. Une hostilité qu’il manifeste par des cris et des coups sur le plancher faisant bouger le lustre ouvragé accroché au plafond. La famille pour sa part n’a que faire du talent du musicien en herbe. Elle n’a qu’une passion affichée, le foot et le club de Zamalek. Une équipe décevante à chaque match, au grand désespoir de ses supporters.
Au sein du chaos sonore, dans une ambiance survoltée, nous découvrons peu à peu les principaux protagonistes. La mère, Fairuz (Nelly Karim), figure essentielle, bien plus qu’une femme au foyer. Le père, Ragheb (Ahmed Kamal), fonctionnaire imprudent (il a parlé publiquement en direct de ‘corruption’) et râleur’ invétéré, et les frères, le jumeau, Hassan, attiré par la politique de l’URSS et le russe, et Sharaf, inconditionnel du club de foot local.
L’appartement familial est régulièrement envahi par des habitués, voisins ou proches, en particulier un oncle soupçonné d’avoir ‘le mauvais œil’, à l’origine des défaites répétées du club de Zamalek.
Le départ à la guerre pour Hassan.
Le début de l’échange de lettres entre Ahmed et Liz (Valérie Pachner), une jeune autrichienne qui accepte d’être sa correspondante.
L’occasion inespérée d’une rencontre. L’éclosion d’une amitié et la possibilité pour Ahmed, en tant qu’étudiant boursier, de découvrir Vienne, la famille (farfelue et dysfonctionnelle) de Liz. Et la naissance d’un amour solide qui s’approfondit d’année en année, dans la complicité grandissante et la créativité de l’une et de l’autre.
Dissonances et accords intimes, soubresauts de l’Histoire
Les titres des chapitres de la fiction (souvent décalés, parfois intrigants voire ironiques) n’épousent pas la réalité historique. Rappelons pour mémoire des événements majeurs jalonnant l’histoire égyptienne, tels que nous en percevons les répercussions diffractées sur l’histoire de la famille élargie d’Ahmed : la guerre des Si jours en 1967, celle du Kippour en 1973, deux guerres perdues contre Israël, le violent soulèvement populaire contre le tournant libéral du pouvoir en 1977 et l’assassinat du président Anouar el-Sadate en 1981.
Et, pendant ces temps-là, Ahmed – revenu de Vienne après la mort de son frère jumeau à la guerre – et Liz sont à nouveau réunis. Elle et sa famille ont fait le voyage d’Autriche pour l’Egypte… et la bonne cause. Les amoureux ne sont pas seuls au monde. Loin de là. Les autres personnages évoluent, prennent de l’âge et affrontent morts, deuils, grandes souffrances, petites peines et heureux événements dans un désordre visuel apparent. Et une cacophonie manifeste de voix, allant des hurlements au souffle proche du silence en passant par les vociférations tonitruantes. Des intensités vocales auxquelles se superposent les divers sons sortant du poste de radio ou de l’écran de télévision : chansons populaires, mélodies à la mode, hymnes militaires ou fragments de discours politiques… sans compter la voix récurrente d’un journaliste-commentateur officiel délivrant un supposé message de réconfort au peuple dans les passes difficiles.
Dans le regard du cinéaste, les personnages (et l’équipe de comédiens judicieusement choisis) échangent à toute vitesse leurs répliques et la caméra agile se déplace en panoramiques pour capter la vélocité des échanges et l’énergie inusable des protagonistes, dans un subtil dosage de situations écrites et de liberté d’improvisation dans l’interprétation.
Résistances à l’échelle humaine
Dans Notre Histoire. Chroniques du Caire, en effet, les personnages n’ont pas que ça à faire. Ils ne tiennent pas en place et ne restent pas dan le plan, car ils débordent sans cesse du cadre de l’image (directeur de la photographie, Wolgang Thaler). Une vivacité accentuée par un montage abrupt (monteur, Roland Stöttinger) qui nous laisse imaginer des pans entiers d’expériences vécues que nous ne voyons pas.
Au fond, ils ne cessent de courir après leur propre existence pour tenter d’en maîtriser le cours alors qu’ils ont si peu de prise sur les convulsions récentes et les changements profonds de leur pays, l’Egypte.
Bien plus, la musique sous toutes ses formes, en irriguant périodiquement la fiction dans son ensemble, figure puissamment les flux et les reflux d’énergie qui émanent de ces personnages ordinaires que la mise en scène débridée d’Abu Bakr Shawky érige en héros, dignes des mélodrames de l’âge d’or des studios égyptiens. Une héroïsation dynamique à la mesure de l’acharnement d’Ahmed à pratiquer la musique classique, à obtenir in fine la reconnaissance de son talent en tant que pianiste. Un combat exemplaire, rapprochant musique classique et musique populaire, composition moderne et tradition arabe.
Une petite victoire à l’échelle humaine, à l’image de celles remportées quotidiennement par son entourage et ses proches, et bien d’autres, pour transcender une conjoncture néfaste.
Ainsi le cinéaste parvient-il à nous toucher sincèrement. Bien plus politique qu’il n’y paraît, Notre Histoire. Chroniques du Caire s’engage du côté des membres d’une petite communauté cairote. Il célèbre leurs coups de gueule et leurs battements de cœur, leurs façons singulières de résister aux coups du sort, leur humour persistant et leur incroyable capacité à surmonter des guerres, des coups d’Etat et l’assassinat d’un Président.
Comme si la meilleure façon de survivre aux errements du pouvoir dans une société égyptienne soumise à de rudes épreuves consistait à investir pleinement le moment présent, à crier, à pleurer, à chanter, à aimer et à être transporté par la musique. Dans le tourbillon de la vie. Plus fort que le chaos du monde ?
Samra Bonvoisin
Notre Histoire. Chroniques du Caire, film d’Abu Bakr Shawky – sortie le 1er juillet 2026
