Au pays du mensonge déconcertant 

Par Jean-Michel Zakhartchouk


Luc Chatel nous raconte-t-il des histoires ? Oui pense JM Zakhartchouk. Il revient sur le discours de rentrée de Luc Chatel et à travers quelques exemples souligne les "mensonges". Avec un objectif : montrer que les réformes Chatel sont des leurres.


Nous ne sommes bien sûr pas en Union soviétique, mais comment ne pas avoir envie de reprendre le beau titre du livre dénonciateur de Ante Ciliga (1) démontant les mensonges du stalinisme en 1938, lorsqu’on lit la prose ministérielle ou qu’on écoute les déclarations des responsables actuels concernant la situation de l’école ?


On est effectivement déconcerté, car le portrait qu’on nous dresse des réformes récentes est tellement rose et tellement décalé par rapport à la réalité qu’on a envie simplement de hausser les épaules et de se contenter d’énumérer les suppressions de postes, le manque de moyens dans des secteurs très défavorisés, les économies dérisoires faites au détriment de la formation des enseignants ou de l’accompagnement des RASED. C’est là un redoutable piège qui conforte le ministre lequel oppose sans cesse à ce quantitatif le « qualitatif » qu’il défendrait. Et un autre piège serait de considérer les questions qu’il évoque comme un pur rideau de fumée en laissant penser au passage que s’opposer aux réformes serait le signe d’un indécrottable conservatisme qui se contenterait d’un retour à quelques années en arrière, avec open bar sur les postes et les crédits.


Prenons trois points forts de l’argumentation du ministre Chatel, et voyons ce qu’il en est en réalité. Le ministre voudrait lancer la « révolution » de l’accompagnement personnalisé, réclame du « sur-mesure » contre la prétendue uniformité du collège unique. Or, bien au contraire, les établissements scolaires, privés de marges de manœuvre, soumis à des programmes toujours aussi démentiels (voir la lourdeur des programmes du primaire), vont limiter à la marge l’accompagnement. Quelques heures ici ou là, mais où sont les incitations véritables à pratiquer une pédagogie différenciée, avec un suivi individualisé dans et hors les cours (il faut les deux), complément indispensable de l’idée de collège unique, qui n’a jamais signifié « collège uniforme » ? Il s’agit bien plus de montrer la supercherie de cette pseudo-personnalisation que d’en dénoncer le principe. Une alternative progressiste se devra à la fois de mettre en œuvre cet accompagnement, qui peut aussi déborder sur l’extérieur de l’école avec le concours d’associations et de collectivités locales et une vraie gestion de l’hétérogénéité des classes qui nécessite une solide formation et un travail en équipe accru.

Le ministre évoque aussi le « socle commun ». Mais cela reste bien flou et apparaît plus comme un gadget, un slogan que comme une réalité. Il ne s’agit que rarement de cet impératif national, de cet effort de la Nation pour que tout le monde acquière ce bagage nécessaire au futur citoyen. Ce qui impliquerait de quitter le formalisme bureaucratique des livrets de compétences, des examens tels qu’ils sont (comme le brevet) au profit d’une véritable construction progressive de compétences dans le parcours scolaire. Ce qui implique là encore de la formation, le changement des modes d’évaluation, un vrai soutien aux innovations et la promotion d’une pédagogie active, des projets où il s’agit de s’approprier les apprentissages fondamentaux d’une façon efficace, adaptée aux élèves d’aujourd’hui.


Troisième point : l’autonomie des établissements. Là encore, le ministre met l’accent sur un aspect intéressant, prometteur, mais sans du tout être conséquent et en dévoyant une belle idée. Cette autonomie nécessite d’une part un pilotage fort, ce qui n’est pas fait du tout et qui n’a rien à voir avec des injonctions de petits chefs, d’autre part la mise en place dans les établissements de fonctionnements différents. Or, sur le terrain, règne bien souvent un mélange d’autoritarisme de façade et d’un grand laisser-aller effectif : on peut ou non par exemple faire fonctionner l’indispensable « conseil pédagogique », on peut ou non mettre en place un réel projet d’établissement, etc.


Quatrième point :  la nécessité de se référer à des résultats, à entrer dans une « culture de l’évaluation ». Si certains rejettent en bloc cette logique, au contraire, on doit, me semble-t-il, souhaiter son développement. Mais à condition qu’elle ne soit pas là encore pure fiction. Les évaluations à l’école primaire sont une incroyable supercherie. On sait que des enseignants préparent intensément leurs élèves à les réussir, que les conditions ne sont pas réunies pour des comparaisons fiables et qu’on en arrive au paradoxe que des résultats soient meilleurs  dans des zones défavorisées où on a donné plus d’un coup de pouce aux élèves pour ne pas les décourager (ce qu’on peut comprendre) que dans des endroits plus favorisés où on a été plus exigeant…


Terminons par la fameuse formation des enseignants. Le ministre ose dire que la formation s’est améliorée, du fait d’être confiée à l’université, négligeant au passage le fait qu’il y avait la lettre « U » dans « IUFM ». On nous vante les mérites du compagnonnage. Or, dans les conditions présentes, il n’a rien à voir avec son glorieux prédécesseur historique : les Compagnons allaient voir ailleurs et devaient de plus réaliser un « chef d’œuvre » au bout d’un long parcours (2) . Le pseudo-tutorat est bien souvent une escroquerie, car aucune réflexion n’est menée sur ce que doit être un tutorat et surtout les échanges entre stagiaires, qui étaient un des intérêts majeurs des stages, ont quasiment disparu ou se limitent au virtuel qui ne peut remplacer les discussions autour de cas, les simulations de corrections en commun et aussi les découvertes des autres disciplines et des autres niveaux d’enseignement. L’enfermement dans son établissement est le symbole d’une formation étriquée, qui ne répond nullement aux besoins professionnels de l’enseignant d’aujourd’hui.


Bref, ne laissons pas penser que la critique des réformes actuelles se limite aux « moyens » comme on veut nous le faire croire, qu’elle viserait à ne rien changer ou dans un autre genre qu’elle renverrait à une pure lutte idéologique contre le « libéralisme ». Ces réformes sont avant tout des leurres, du faux semblant, une prise en otages de mots qui désignent des réalités toutes autres que celles qui sont mises en œuvre dans le système éducatif français depuis une dizaine d’années.


Jean-Michel Zakhartchouk,

rédacteur aux Cahiers pédagogiques, auteur de Réussir ses premiers cours, ESF  éditeur, 2011


Notes :

1 Dix ans au pays du mensonge déconcertant, Champ libre, 1977

2 On trouvera des éléments sur ce que peut être et sur ce que n’est pas un accompagnement par les pairs, dans le hors série « formation » des Cahiers pédagogiques, cinquième partie : « accompagner les débuts dans le métier »

http://www.cahiers-pedagogiques.com/spip.php?article6041


Sur le Café :

La fascinante rentrée de Luc Chatel

http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/201[...]


Par fjarraud , le dimanche 11 septembre 2011.

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