Peillon prêche pour la "morale "laïque" 

En annonçant dans Le Journal du Dimanche son intention d'instaurer des cours de "morale laïque", Vincent Peillon chausse les souliers de Darcos et de Chatel. Est-ce une façon de reconquérir l'électorat de droite au moment où les sondages sont en berne ?

 

Rappelez-vous. Août 2011, "Oui, je fais revenir la morale à l'école". Luc Chatel publiait au Bulletin officiel une circulaire sur l'enseignement de "l'instruction morale" à l'école primaire. Un an plus tard, Dans Le Journal du Dimanche du 2 septembre, Vincent Peillon annonce qu'il veut établir des cours de "morale laïque". "Je souhaite pour l’école française un enseignement qui inculquerait aux élèves des notions de morale universelle, fondée sur les idées d’humanité et de raison...  Je n’ai pas dit instruction civique mais bien morale laïque", poursuit le ministre. "C’est plus large, cela comporte une construction du citoyen avec certes une connaissance des règles de la société, de droit, du fonctionnement de la démocratie, mais aussi toutes les questions que l’on se pose sur le sens de l’existence humaine, sur le rapport à soi, aux autres, à ce qui fait une vie heureuse ou une vie bonne. Si ces questions ne sont pas posées, réfléchies, enseignées à l’école, elles le sont ailleurs par les marchands et par les intégristes".

 

La morale de Chatel à Peillon

 

Des phrases qui font écho à celles de son prédecesseur : " Dans un contexte d'évolution constante des comportements individuels et des usages sociaux, il appartient plus que jamais à l'École, par la voix et l'exemple de ses maîtres, d'asseoir les bases d'un exercice bien compris de la liberté individuelle au sein de la société."

 

Car l'un comme l'autre se défendent d'un retour à la morale de grand papa. " Il s'agit avant tout d'aider chaque élève à édifier et renforcer sa conscience morale dans des situations concrètes et en référence aux valeurs communes à tout « honnête homme»", disait Chatel. " Il ne faut pas confondre morale laïque et ordre moral. C’est tout le contraire. Le but de la morale laïque est de permettre à chaque élève de s’émanciper, car le point de départ de la laïcité c’est le respect absolu de la liberté de conscience", affirme Peillon.

 

Le ministre donne d'ailleurs une définition très large de la laïcité : "La laïcité consiste à faire un effort pour raisonner, considérer que tout ne se vaut pas, qu’un raisonnement ce n’est pas une opinion. Le jugement cela s’apprend".

 

Et si les deux ministres avaient le même souci...

 

Evidemment personne ne saurait être contre l'apprentissage du raisonnement. Il n'a jamais été interdit à l'Ecole d'éveiller les intelligences. Personne non plus pour nier que l'Ecole est une institution qui socialise, où l'on apprend des règles de vie. Enfin reconnaissons que Chatel, après Darcos, voulait faire entrer sa morale dans l''esprit des enfants à grands coups de maximes inscrites au tableau. V. Peillon semble plus ouvert à l'effort de raisonnement.

 

On peut quand même se demander si les deux ministres, à un an de distance, ne doivent pas faire face au même problème. D'abord l'incroyable fascination nationale pour l'école de Jules Ferry. C'est sous son patronage que V. Peillon parle morale. Cette icone républicaine rassemble autour d'un mythe largement célébré par l'opinion. Mais comment "refonder" l'Ecole en s'en tenant aux fondations ?

 

Tactiquement la question de la morale cible un public précis. En 2011, un sondage du Snuipp montrait que les Français s'inquiètaient de l'ordre et de l'autorité en classe. La demande "d'autorité et de discipline" venait juste derrière l'aide aux élèves en difficulté. Elle est portée principalement par l'électorat de droite. Cet électorat qui commençait à lâcher le patron de Luc Chatel il y a un an. Et qui contribue radicalement à la chute dans les sondages de F. Hollande. Quand les sondages baissent la morale remonte ?

 

François Jarraud

 

Liens :

Entretien dans Le Journal du Dimanche

 

Chatel et le retour de la morale

 

Par fjarraud , le lundi 03 septembre 2012.

Commentaires

  • Foucher95, le 05/09/2012 à 10:05
    Grand merci à vous François ! Le travail fait en belgique peut nous aider. Malheureusement, les enseignants, pas plus que la société, ne sont prêts à penser et assumer la morale à laquelle la société aspire néanmoins...

    La société aspire à une morale ? Certains en doutent. Concernant le recours opportuniste des politiques à l'enseignement morale à l'école, on peut dire qu'il sert à masquer d'autres problèmes, qu'il serait justifié par la montée de l'incivilité. La profondeur de la crise qui s'installe pour tous, laisse à penser que l'opinion, en fin de zone cool, aura besoin d'expliquer, d'accompagner la souffrance. La demande morale risque de ne pas être seulement opportune ponctuellement, mais pourrait s'installer durablement. Il vaudrait mieux éviter de laisser s'installer alors un nouvel opium.

    A quel enseignement moral M. Peillon pense-t-il alors ? Socialiser, éduquer moralement ou instruire moralement ? On est en droit d'être inquiet si Vincent Peillon est sur la ligne de Ferdinand Buisson. On lit ceci de lui notamment sur l’ambition d’ « une morale purement laïque » : « pour qu’une éducation morale nous paraisse suffisante, il faut qu’elle crée en chaque individu une sorte de force intérieure régissant non seulement les actes, mais les pensées, les sentiments, les intentions, toute la conduite, toute la direction de la vie ».

    La petite, petite définition que je me fais de l'enseignement moral est celle d'une instruction (et ne repose pas sur l'idée de force). Aider les élèves à une réflexion sur les désirs et les sentiments et leur validité aux yeux de la raison. On peut lister une série de thèmes, mais l'important n'est-il pas de tracer une méthode qui permettent aux élèves d'en instruire les motifs et les conséquences ? Instruire moralement c'est amener les élèves à la connaissance des conditions de la moralité (la moralité n'est pas seulement "naturelle" et l'école permet de l'instruire). Mais en supposant leur liberté d'action. Un projet d'instruction moral qui vise la liberté de chacun, ne se fixe pas pour objectif de régir « non seulement les actes, mais les pensées, les sentiments, les intentions, toute la conduite, toute la direction de la vie ». Le citoyen pour ambitieux qu'il soit, ne doit pas épuiser l'homme ! Alors peut-être la morale aura une chance d'être assumée et portée par tous, et par les enseignants eux-mêmes !

  • Foucher95, le 03/09/2012 à 12:44

    Depuis 1968, nous maîtrisons moins la morale que sa généalogie... Rendons grâce un moment aux socialistes de porter un projet sincère sur la question de l'enseignement moral afin d'en identifier les fondamentaux et... les errements récurrents. Un enseignement moral « laïque » prête à multiples interprétations. Attendons d'en lire plus. Mais déjà parmi les questions qui seraient à enseigner à l'école, on lit la question du « sens de l’existence humaine, sur le rapport à soi, aux autres, à ce qui fait une vie heureuse ou une vie bonne ». L'état doit-il dire « la vie bonne » ? Plus sobrement aider à les élèves à réfléchir à ces questions ? Il me semble qu'en ce domaine l'école laïque peut encore plus sobrement aider l'élève à prendre conscience que le dépassement de soi par le travail de sa raison rend libre et offre une forme de bonheur. Cette forme de bonheur est celle qui est à la base du citoyen que l'école doit former. Pour le reste, 1968 nous l'avait rappelé, je vois mal en quoi l'état peut m'aider à définir mon bonheur.
    Il faut à propos se méfier de l'objectif scolaire de socialiser les élèves (« Personne non plus pour nier que l’école est une institution qui socialise...). L'objectif premier d'une école laïque n'est pas de socialiser mais de rendre libre le futur citoyen. Cette visée de l'homme est la meilleure garantie d'une société de citoyens libres, autonomes et responsables.

    Par ailleurs, le Café pédagogique a-t-il eu l'occasion d'exposer l'enseignement moral laïque tel qu'il est proposé en Belgique ? Un enseignement établi depuis fort longtemps, peut-être à l'abri de trop courtes opportunités politiques ?

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