La réforme des bacs professionnels et technologiques critiquée dans un rapport de l'Assemblée 

Il ne suffira pas de créer des quotas pour les bacs professionnels et technologiques pour permettre la démocratisation du supérieur, explique Sandrine Doucet, rapporteure de la Commission des affaires culturelles et de l'éducation de l'Assemblée nationale dans un rapport que le Café pédagogique s'est procuré. Alors qu'on attend toujours l'évaluation par l'Inspection générale de la réforme des lycées de Luc Chatel, pour S. Doucet il n'y a pas de doute. La réforme des bacs pros et technologiques a dégradé leur niveau. Les professeurs de BTS en souffrent très particulièrement. Sandrine Doucet est la première voix qui s'élève publiquement sur un ressenti vécu par de nombreux enseignants des lycées : la situation se dégrade en STS (section de techniciens supérieurs amenant au BTS). Et cela a à voir avec la réforme des bacs professionnels et technologiques. Selon un procédé bien connu, la démocratisation de l'accès au bac s'accompagne d'une ségrégation croissante qui finit par remettre en question son objectif de hisser 50% d'une génération au niveau bac +3.

 

A l'origine de ce rapport la volonté d'évaluer l'impact des quotas mis en place pour favoriser l'entrée des bacheliers professionnels et STS et des bacheliers technologiques en IUT suite à la loi de juillet 2013. Ces quotas sont fixés dans chaque académie en accord avec les directeurs d'IUT et les proviseurs des lycées qui disposent de STS. On en saura guère plus car l'administration n'a pas communiqué les taux des différentes académies à S. Doucet ce qui laisse planer des doutes sur leur mise en place réelle et sur la transparence des procédures d'affectation.

 

Un jeu de chaises musicales entre SES, IUT et université

 

Si ces quotas ont été décidés c'est bien parce que l'accès à ces filières recherchées et sélectives devient plus difficile aux lycéens professionnels pour les STS et aux bacheliers technologiques pour les IUT. Selon S. Doucet, les bacheliers généraux représentaient 66% des étudiants inscrits en 1ère année en IUT soit exactement autant qu'en 2007 alors que près de 5 millions sont dépensés chaque année pour inciter les IUT à prendre davantage de bacheliers technologiques. Ces derniers représentent 29% des inscrits en 2013 comme en 2007. Clairement les IUT continuent à répondre favorablement aux demandes des bacheliers généraux pour cette filière. C'ets que celle-ci tend à devenir une étape vers des études supérieures longues, une sorte de nouvelle CPGE. La majorité des élèves poursuivent des études supérieures après leur BTS ou DUT. Pour S Doucet, la finalité de ces deux filières est clairement en train de changer.

 

Résultat du maintien des bacheliers généraux en IUT, la pression des bacheliers technologiques perdure en STS. Certes les bacheliers professionnels ont augmenté parmi les inscrits en 1ère année de STS. Ils représentaient 12% des inscrits  en 2007 contre 27% en 2013. Mais les bacheliers technologiques restent majoritaires alors que la série accueille aussi une proportion importante de jeunes qui se réorientent après un échec dans le supérieur universitaire. On assiste donc, selon S Doucet, à un jeu subtil de chaises musicales : la pression des bacheliers généraux en IUT rabat des bacheliers technologiques vers les STS et les bacheliers professionnels n'ont d'autre issue que de s'inscrire en université où leur taux de réussite en licence est de 3%. C'est ce phénomène qui a amené le législateur à imposer des quotas.

 

Pour S. Doucet, le système de quotas mis en place par le décret du 9 juillet 2014, commence à porter ses fruits. " Ainsi, sur les 101 198 candidats titulaires d’un baccalauréat professionnel (86 097 en 2013)", écrit-elle, "79 537 (soit 79 %) ont fait porter leur premier voeu sur un BTS ou un BTS agricole (70 092 en 2013). Le nombre de propositions d’admission en BTS/BTSA faites aux candidats d’une terminale professionnelle s’est en outre accru de 12,5 % (+ 4 761). Par ailleurs, sur les 126 832 candidats titulaires d’un baccalauréat technologique (125 032 en 2013), 24 823 (soit 20 %) ont fait porter leur premier voeu sur un DUT (contre 22 518 en 2013, soit 18 %). Le nombre de propositions en DUT faites aux candidats d’une terminale technologique s’est également accru, mais de 6 % seulement (+ 878)".

 

La chute de niveau des bacs pros et technos

 

Or le rapport souligne le fait que l'évaluation des nouveaux bacs pros et technos est "contrastée". Ainsi la Fédération de l’enseignement privé (FEP)-CFDT, s’inquiète du niveau des bacheliers professionnels "au motif que le nouveau « bac pro » leur aurait fait perdre « l’habitude du travail » pour reprendre leurs propos. Cette situation est due au fait que le jeu actuel des coefficients rend possible l’obtention de ce diplôme en concentrant les efforts sur les matières professionnelles et les stages et en délaissant les matières générales telles que le français, les langues étrangères, les mathématiques et l’histoire-géographie. L’entrée en STS peut donc constituer une « rupture qualitative » pour ces bacheliers, d’autant que la « déperdition » entre la première et la deuxième année peut concerner jusqu’à 30 % des effectifs". En IUT, " le « ressenti » des interlocuteurs de la rapporteure pour avis est dénué de toute ambiguïté. Ainsi, l’impression qui prévaut est celle d’un affaiblissement des compétences technologiques. Pour les responsables de l’Assemblée des directeurs d’IUT, le « profil » de ces bacheliers s’approche de celui des titulaires de baccalauréat général, la maîtrise du geste ayant cédé le pas à une approche plus conceptuelle. Les représentants du Syndicat national des personnels de la recherche et de l’enseignement supérieur-FO ont eu une opinion beaucoup plus tranchée, en considérant que le baccalauréat technologique est un « bac sans technologie »."

 

Ces propos sont confirmés par les professionnels. "Les représentants de la CPME ont considéré que le « fléchage » des bacheliers professionnels vers les STS risquait de conduire à une baisse du niveau du brevet de technicien supérieur", écrit S. Doucet. Interrogée par le Café pédagogique, elle confirme. "C'est aussi l'avis du syndicat des chefs de travaux. Ils mettent en avant la qualité des BTS et ne veulent pas la perdre en s'ajustant aux bacs pros. La reforme du bac pro pose une question de niveau et de compétences". Pour S Doucet il y a bien "un risque de décrochage" du BTS.

 

L'objectif des 50% de diplômés du supérieur ne sera pas atteint

 

Pour S Doucet, l'objectif des 50% de diplômés du supérieur ne sera atteint que parce qu'on prend en compte en France  les BTS et DUT, des diplômes de cycle court. Celui de 21% de titulaires de bac +5 est inatteignable. En effet la hausse du pourcentage de bacheliers recherchée depuis 1989 ne s'est finalement faite que par la hausse du nombre des bacheliers professionnels. "Nous atteindrons certainement l’objectif des 80 %", écrit S Doucet, "mais sans que cette évolution, en raison de l’échec massif des bacheliers professionnels dans l’enseignement supérieur, nous aide à accroître le niveau de qualification de la population et à atteindre la cible des 50 % de diplômés du supérieur". L'enseignement supérieur long continue à réserver ses diplômes aux bacheliers généraux et voue les bacheliers professionnels à l'échec (3% de reçus en licence). "C’est pourquoi les quotas ne suffiront pas à régler le double problème d’un accès démocratisé aux études supérieures et de l’élévation du niveau de qualification", écrit-elle.

 

Mieux accompagner les bacheliers professionnels

 

Pour S Doucet, des solutions existent pour faire face à ces problèmes. La question de fond reste l'augmentation du nombre de bacheliers généraux et technologiques. Il faut aussi selon elle mieux accompagner les bacheliers professionnels vers le supérieur. Elle préconise un accompagnement sur deux ans en terminale pro et première année de BTS avec des remédiations, voire des formules du BTS en trois ans ou de la première année d'université en deux ans.

 

Une autre piste avancée par S Doucet est la priorité donnée à la proximité dans les critères d'APB. S Doucet remarque que les élèves réussissent mieux quand ils restent dans leur lycée et que la proximité avec les enseignants est reconnue par les élèves comme un critère de réussite. Elle invite à faire entrer ce critère dans les paramètres d'APB "dans un sens de justice sociale pour consolider les élèves".

 

La démocratisation ségrégative dénoncée par la rapport

 

Car au final, le rapport de S. Doucet dénonce la façon très particulière dont s'opère la démocratisation du système éducatif français en filières étanches scolairement et socialement. La hausse du taux de bacheliers se fait à travers des diplômes qui n'ouvrent pas réellement l'accès au supérieur. Le taux de réussite à la licence en trois ans des bacheliers professionnels est de 3,1 % seulement. En comparaison avec les étudiants issus d’un « bac » scientifique, leur chance de réussite est presque 10 fois moins élevée. On retrouve la même inégalité pour le BTS. 60 % des inscrits en première année de STS ont obtenu le BTS en deux ans et 9 % en trois ans. Seule la moitié des bacheliers professionnels inscrits en STS a obtenu un BTS en trois ans, ce qui nettement moins que les bacheliers technologiques (73 %) et les bacheliers généraux (85 %).

 

Or la composition sociale des deux types de bacheliers est très différente. On compte trois fois plus de titulaires du bac professionnel que du baccalauréat général chez les ouvriers (34,3 % contre 11,4 %) et un rapport inverse chez les cadres (10 % contre 36,1 %). Pour Sandrine Doucet, "on peut estimer, comme l’a fait le Syndicat général de l’éducation nationale-CFDT lors de son audition, que le contrat social proposé par la Nation à ces jeunes est totalement « faussé »."

 

François Jarraud

 

Audition de S Doucet en commission

 

 

Par fjarraud , le lundi 03 novembre 2014.

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