Viviane Youx : Programmes de français, encore un effort ? 

Le nouveau projet de programme de français au lycée est-il à la hauteur des attentes ? Le programme de l’enseignement de spécialité « Humanités, littérature, philosophie » est-il à la mesure des lycéen.nes du 21ème siècle ? Viviane Youx préside l’Association Française pour l’Enseignement du Français (AFEF), l’association historique des enseignant.es de français qui depuis plus de 50 ans aide à repenser et revitaliser la didactique de la discipline. Elle livre ici ses réflexions sur les projets officiellement parus : satisfactions, regrets, inquiétudes et suggestions. Programmes de français, encore un effort si vous voulez être au niveau des enjeux ?

 

Le projet officiel de programme infléchit-il selon vous l’orientation que dessinait la première version ?

 

Plusieurs reformulations, ou nouvelles formulations, infléchissent un peu l’orientation générale qui nous avait été présentée par le CSP ; même s’il s’agit souvent de simples lissages, il semble que quelques remarques que nous avions formulées ont été prises en compte. La présentation de la discipline français est simplifiée dans le préambule, l’étude de la langue prend le pas sur la « grammaire », l’omniprésence du chronologique a été un peu gommée, et la définition de la première partie de l’épreuve orale a été modifiée. De plus, l’objet d’étude récit a été élargi à roman et récit, il paraissait en effet ridicule de ne pas nommer le roman qui est le genre majeur aujourd’hui, et peut-être le plus à même d’amener les élèves vers une lecture autonome.

 

Certaines injonctions ont disparu comme l’obligation de mener des explications linéaires : qu’en pensez-vous ?

 

La réintroduction de la forme de l’explication linéaire, en classe comme à l’épreuve orale, est une des mesures que nous avons le plus critiquées lors de la réunion avec le Conseil supérieur des programmes (à l’opposé des autres associations présentes). Et même si nos arguments avaient été balayés d’un revers de main par Paul Raucy lors de sa présentation du projet à cette réunion, il semble qu’au final il en ait été tenu compte. La formulation retenue est celle qu’avait proposée Denis Paget, à la fin de son mandat au CSP, dans sa critique du projet de programmes : « la méthode est laissée au choix du professeur ». Il est précisé que l’explication de texte « fonde son interprétation sur une analyse précise des principaux effets de sens », ce qui peut sembler exclure l’explication linéaire. Pourtant, si  cette définition permettra certes de prendre en compte la réception par le sujet lecteur, l’explication peut aussi dériver du côté des procédés et analyses toutes faites qui ne manqueront pas de se répandre dans l’édition parascolaire.

 

Le projet fait de l’étude de la langue une dimension importante de l’enseignement du français au lycée : quel regard portez-vous sur les orientations données ?

 

L’introduction d’une partie explicite « Étude de la langue » permet de mettre en avant une continuité avec le travail mené au collège, et de signifier que l’étude de la langue n’est pas terminée. La terminologie choisie, « étude » et non « maitrise », va dans ce sens. Les indications données ne constituent pas un programme de connaissances, mais plutôt des points à revoir, selon une progressivité fixée clairement de la 2nde à la 1ère. Les deux types de compétences, langagières et linguistiques, sont expliquées, et la forte coloration « grammaire » a été effacée, notamment dans les titres, ainsi que le décompte des points pour la correction de la langue dans les évaluations, laissé à l’appréciation des professeurs.

 

La question de langue à l’oral, qui parait avoir été évacuée dans la nouvelle mouture, vous semblait-elle intéressante ?

 

Pour la question de langue à l’oral, nous avions pointé un danger : si elle pouvait être intéressante dans une perspective stylistique et de compréhension, elle risquait aussi de dégénérer en une question de grammaire avec des fiches à apprendre par cœur. Elle peut bien sûr toujours être intégrée dans l’explication de texte et l’examinateur peut poser une question sur un point de langue du texte en relation avec la construction du sens.

 

Le programme découpe la littérature en genres et périodes : les choix ainsi opérés vous semblent-ils pertinents ?

 

En effet, l’approche générique a été fortement renforcée, au détriment d’une approche problématisée autour des genres, ou croisant des genres, qui nous semblerait plus pertinente pour aider les élèves à s’approprier les questionnements littéraires qui ne se réduisent pas à un classement par genres. Quant à l’approche chronologique, nous savions qu’elle serait dominante, les genres sont à étudier dans des périodicités larges, précisées selon la classe, pour construire une perspective historique ; cela dit, en 1ère, l’objet d’étude roman et récit couvre la période du Moyen-Âge au XXIème siècle, et la circulation entre siècles est favorisée. Et cette inflexion chronologique est contrebalancée par l’obligation de lire des œuvres de siècles différents, et l’insistance sur les littératures francophones et étrangères sur une large période, jusqu’au XXIème siècle, il restera aux collègues à s’en emparer largement. De plus, les études d’œuvres intégrales sont assorties de prolongements artistiques et culturels qui encouragent l’interdisciplinarité et l’ouverture sur les arts et les objets ou manifestations culturelles, propres à s’inscrire dans les centres d’intérêt des élèves ou à en susciter de nouveaux. Et la lecture est fortement encouragée en fixant un nombre d’œuvres à lire de manière cursive en plus des œuvres étudiées en classe.

 

A l’écrit de l’EAF se trouve actée la disparition de la question sur le corpus et de l’écriture d’invention : que pensez-vous de cette double suppression ?

 

Nous regrettons fortement la disparition de l’écriture d’invention, qui était appréciée d’une forte proportion d’élèves, plus que la dissertation. L’appel sur le site de l’AFEF, assorti d’un grand nombre de signatures, n’a pas été écouté. Quant à la question du corpus, elle n’est pas claire. Rien n’est dit sur le texte sur lequel portera le commentaire dans la série générale, sera-t-il extrait de la même œuvre que celle sur laquelle portera la dissertation ? Un corpus sera-t-il fourni pour les deux exercices ? Cette question vaut aussi pour la série technologique, où rien n’est précisé non plus. Mais, si la volonté a été claire, sur ordre du Ministre, de ne conserver à l’examen que les exercices les plus classiques, de nombreuses indications sont données pour développer des formes d’exercices différentes durant les deux ans.

 

Le projet présente une nouveauté majeure : le carnet personnel de lecture et de formation, accueillant en particulier des écrits d’appropriation. En quoi cette nouveauté vous parait-elle intéressante ?

 

Le carnet personnel de lecture et de formation, ainsi que les  écrits d’appropriation personnelle ouvrent des perspectives très intéressantes aux différentes formes d’écriture, sur des supports variés, papier ou numériques, et en intégrant différents médias. Le carnet personnel permet de laisser place à la réception personnelle des élèves et à des activités susceptibles de développer leur implication dans la construction et l’appropriation d’une culture littéraire. Ces écrits d’appropriation seront pris en compte à l’examen, puisqu’ils entrent dans le dossier que les élèves devront présenter à l’oral, ils pourront alors valoriser leur écriture personnelle. Les programmes proposent aussi un grand nombre d’exercices favorisant l’aisance orale et la confiance en soi devant un public.

 

Ce projet de programme doit être soumis à consultation : quelles sont les propositions de l’AFEF pour l’améliorer ?

 

Le fait d’imposer quatre œuvres en 1ère nous semble dangereux, l’idée de culture commune qui semble présider à ce choix risque de produire une pensée uniforme, alimentée par les nombreux fascicules que les éditeurs ne manqueront pas de produire autour des œuvres au programme. Il nous semblerait plus pertinent de fournir des problématiques avec des suggestions d’œuvres qui nous laisseraient plus de liberté.

 

Le nombre de « travaux aboutis » évalués par an est fixé par les programmes à huit, dans les exercices de l’examen ; mais on voit mal comment des élèves qui arrivent en seconde pourraient d’emblée rédiger un commentaire, et encore moins une dissertation qui demande un apprentissage progressif. Demander de modifier cette formulation pour proposer une progressivité nous semble un minimum.

 

Quel regard porte l’AFEF sur le programme de l’enseignement de spécialité « Humanités, littérature, philosophie » dont le projet vient aussi d’être divulgué ?

 

Le programme qui vient d’être publié reprend les thèmes qui nous avaient été annoncés, ainsi que la parité et la complémentarité entre les disciplines français et philosophie. S’il n’y a pas de surprises sur ces points, elles viennent d’ailleurs.

 

D’abord de la conception de la culture humaniste telle qu’elle apparait dans le préambule. Elle est présentée comme un ensemble de connaissances à acquérir, qui, par la simple rencontre et fréquentation d’œuvres, permettrait aux élèves de nourrir leur réflexion sur les problèmes du monde contemporain. Cette fréquentation d’œuvres est certes indispensable pour fournir des points d’appui à la pensée, mais suffit-elle ? Les compétences mises en regard sont celles de lecture, d’expression et d’analyse. Mais comment les élèves apprennent-ils à penser, à problématiser ? Il leur faut non seulement lire et analyser, mais il leur faut écrire, hésiter, revenir en arrière, être contredit, réécrire pour dérouler et construire leur pensée ; il leur faut à l’oral argumenter, échanger des arguments contradictoires, prendre confiance en soi pour oser avancer des arguments et se les approprier. Rien de ces compétences n’est affirmé dans ce programme qui se présente plus comme un programme de connaissances à acquérir que d’humanités à construire.

 

Et concernant la première partie du programme, il est tout à fait surprenant que « les pouvoirs de la parole », par une volonté de chronologie dont le sens est peu clair, soient cantonnés dans l’Antiquité et le Moyen-Âge : qu’en est-il de l’argumentation qui, problématisée par Alain Boissinot, a  permis de doter des cohortes d’élèves de démarches solides pour défendre un point de vue et débattre, avant qu’elle ne soit un peu oubliée des programmes ? Ce nouvel enseignement serait une excellente occasion pour lui redonner la place qu’elle mérite.

 

Nous ne sommes pas surpris par l’entrée chronologique, encore plus forte que dans les programmes de français, une volonté politique certainement. Mais qu’apporte ce déroulement chronologique aux thèmes qui sont abordés ? Quelle est sa justification ? Et le plus scandaleux est la bibliographie qui est indiquée. Franchement, combien d’élèves de première vont se précipiter vers cet enseignement au vu d’un programme aussi classique et ancien ? Même si la bibliographie ouvre la porte, timidement, à des exemples contemporains dans les prolongements, je ne sais pas si à leur âge, dans un autre contexte pourtant, je me serais dirigée vers un enseignement dont le programme, sur les pouvoirs de la parole, va de Gorgias et Homère à la Farce de Maistre Pathelin.

 

Propos recueillis par Jean-Michel Le Baut

 

Les projets de programmes sur Eduscol

Les appréciations de Denis Paget, ancien membre du CSP

Appel pour l’écriture d’invention

 

 

 

 

  

Par fjarraud , le lundi 05 novembre 2018.

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