Le film de la semaine : « La Lutte des classes » de Michel Leclerc 

L’école publique est-elle aujourd’hui fidèle à la promesse républicaine d’un accès égal à l’instruction pour tous dans les meilleures conditions ? Comment des parents inquiets pour l’avenir de leurs enfants vivent-ils la scolarisation de leur progéniture dans un contexte de dépérissement de la mixité sociale au sein de l’Education nationale notamment ? Fils d’enseignants, Michel Leclerc –auteur-scénariste et réalisateur (« J’invente rien » 2006, « Le Nom des gens » 2010, « La Vie très privée de Monsieur Sim, 2015)-, refuse langue de bois et universalisme abstrait. Il pratique  la mise à l’épreuve des convictions aux prises avec la réalité à travers « La Lutte des classes ». Avec sa compagne, coscénariste et actrice Baya Kasmi, le cinéaste s’inspire de sa propre expérience et nous livre une fantaisie ‘documentée’, entre comédie réaliste et fable utopiste, mettant en scène les atermoiements, entre public et privé, d’un couple déboussolé par la complexité d’une situation concrète : quelle école pour assurer l’avenir (et l’épanouissement) de leur fils ? Quels choix éducatifs en accord avec les valeurs humanistes ? En mettant au jour les errements touchants de ses deux protagonistes (Sofia et Paul, amoureux et singuliers, parents aimants d’un gamin futé et frondeur), « La Lutte des classes » bouscule l’idéal républicain et son incarnation dans la société française. Le propos de Michel Leclerc, dans sa drôlerie et sa justesse, dépasse largement ici le questionnement de l’institution scolaire. 

 

A Bagnolet au nom des principes

 

Quand on a des principes, on s’y tient ! C’est en tout cas la philosophie de vie affichée par Paul, (Edouard Baer), batteur punk attardé et anarchiste confirmé, lequel négocie avec l’agent immobilier le prix  sans plus-value excessive de vente de l’appartement parisien que sa femme Sofia (Leïla Bekti), lui et leur fils Corentin (Tom Levy) quittent pour vivre dans une maison à Bagnolet. Notre homme, à l’emploi du temps erratique et aux revenus incertains, n’est cependant pas exempt d’incohérence ‘philosophique’. Heureusement sa femme, brillante avocate d’origine modeste, fait bouillir la marmite et garde les pieds sur terre, tout au restant fidèle à un idéal progressiste qu’ils partagent et qui guident la façon dont ils élèvent leur enfant chéri.

 

Un idéal mis à rude épreuve lorsque Corentin, élève à l’école primaire Jean Jaurès de son quartier, manifeste son désarroi, faisant part de son sentiment d’isolement et des brimades dont il serait l’objet de la part de ses camarades. Bien plus, ses copains quittent l’école publique pour l’institution catholique Benoit, avec la ‘bénédiction’ active de parents, fins stratèges du contournement des contraintes territoriales. En dépit de leurs convictions bien ancrées, les parents de Corentin constatent sans peine le dépérissement de la mixité sociale dans un établissement où les petits ‘Blancs’ deviennent une minorité. Comme le souligne le paternel rebelle : ‘aujourd’hui, Blanc ce n’est plus une couleur de peau mais une classe sociale ! ‘. Comme croire en la promesse de l’école publique alors que votre fils lui-même, pourtant élevé avec la liberté de pensée et l’ouverture d’esprit de vrais républicains laïcs, ne veut plus y aller ? La maman, pur produit de la méritocratie républicaine, et le papa, baba cool anticlérical, vont-ils céder aux sirènes de l’école catholique ?

 

Idéal mis à mal

 

Il serait criminel de raconter ici par le menu les multiples (et hilarantes) péripéties de l’aventure du petit Corentin (en quête de camaraderie) et de ses parents (en quête d’une scolarisation épanouissante) sur le chemins semé d’embûches de la meilleure école, privée…puis publique ! A voir l’embarras poli de Sofia (‘je suis avocate, mon mari est musicien) et la gêne gaffeuse de Paul (je suis batteur…mais aussi compositeur) face au directeur de l’institution catholique en train de regarder sur son écran d’ordinateur le clip musical satanique et anti-papal du groupe, nous nous doutons bien que l’inscription éventuelle de Corentin dans le privé n’est pas une partie de plaisir pour ses géniteurs !

 

Le cinéaste n’accable pas cependant des parents désorientés devant les graves difficultés de l’école publique : inégalités entre les territoires pour ce qui est des postes d’enseignements et d’encadrement, en matière de bâti et de rénovation, en termes d’offres culturelles. Ses deux héros ne sont pas les seuls à Bagnolet à piétiner leurs convictions au nom de la réussite scolaire de leurs enfants. L’écart entre les valeurs d’égalité et de justice et l’existence quotidienne telle que la vivent le couple et leur enfant à Bagnolet donnent lieu à des confrontations instructives et des situations cocasses. Sans cynisme ni jugement le cinéaste met en lumière la cohabitation entre plusieurs communautés, qui parviennent in fine à se trouver des points d’ancrage et d’échange en commun.

 

Nous tairons la façon spectaculaire (tragi-comique) dont Corentin renonce à l’instruction catholique, un refus catégorique qui n’a rien à voir avec la qualité de l’enseignement dispensé. Ce retour au bercail républicain ne peut cependant être confondu, de la part du cinéaste, avec un plaidoyer en faveur de l’école publique telle qu’est (devenue).

 

Utopie savoureuse, fable politique

 

Sous le masque de la fantaisie loufoque, le réalisateur fustige  de façon percutante la tendance au séparatisme scolaire et le délitement de la mixité sociale à l’œuvre au sein des établissements publics dans certaines banlieues et autres territoires périurbains et ruraux de notre République. A ce titre, s’il confère une part de responsabilité à des parents inquiets pour l’avenir de leurs enfants, il met au jour de manière éclatante le rôle important des pouvoirs publics dans le processus.

 

Sans abandonner le réalisme documenté, « La Lutte des classes », à la faveur d’un dénouement surprenant aux accents apocalyptiques, nous invite à adhérer à une utopie savoureuse. Même si les murs de l’école s’effondrent sous nos yeux, les voies de la reconstruction passent par une fable politique riche de nouvelles promesses. Ou comment une jeune mère ôte son voile, escalade à mains nues la façade écroulée et joue la première de cordée pour sauver le directeur blessé…

 

On peut reprocher à Michel Leclerc son oscillation entre plusieurs registres, du réalisme à la poésie en passant par la loufoquerie, une hésitation qui correspond à son ouverture d’esprit. Ses critiques de l’éducation nationale sont, pour la plupart, pertinentes (en dépit du portrait caricatural d’une institutrice dissimulant son inexpérience derrière le recours à une terminologie abstraite, incompréhensible). Le réalisateur de « La Lutte des classes » fait mouche surtout lorsqu’il va jusqu’au bout de la fable politique. La comédie loufoque se transforme alors en plaidoyer vibrant en faveur du mélange épanouissant  et enrichissant des enfants de toutes les origines sociales et culturelles, pour le retournement des clichés et le renversement des préjugés, au cœur de l’école de la République, et au-delà. Autrement dit : la profession de foi humaniste d’un adepte fervent (et farceur) de l’idéal égalitaire.

 

Samra Bonvoisin

« La Lutte des classes », film de Michel Leclerc-sortie le 3 avril 2019

 

 

 

 

Par fjarraud , le mercredi 03 avril 2019.

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