Qui connaît la philosophie de Ferdinand Buisson ? Certainement Vincent Peillon. L'auteur de "Une religion pour la République" a longuement étudié les ouvrages de l'auteur de "La foi laïque". Claude Lelièvre nous amène à réfléchir sur la "morale laïque" chère au ministre.
La laïcité, en France, est perçue le plus souvent comme nécessairement a-religieuse ( sinon anti-religieuse ) ; mais cela n’a pourtant rien d’évident. La représentation dominante de la laïcité concerne certes deux des moments fondateurs les plus importants, à savoir celui de l’institution d’une Ecole républicaine et laïque au début de la troisième République triomphante et celui de la Séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905. Mais c’est une vision qui doit - pour le moins - être mise en question, car elle ne correspond pas vraiment à la réalité historique, beaucoup plus complexe.
Il suffit d’ailleurs de s’intéresser de près à un personnage pourtant emblématique, à savoir Ferdinand Buisson, pour que les interrogations commencent. Ferdinand Buisson a été le principal lieutenant de Ferry au moment de l’institution d’une école primaire laïque, dont il a été le directeur durant 17 ans, et son véritable maître d’œuvre. C’est aussi à lui qu’a été dévolu le rôle décisif de conduire la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat en tant que président de la Commission de séparation. Et cela lui a valu d’être présenté par les adversaires de la loi de 1905 comme le mauvais génie de l’anticléricalisme. Il a été député radical, puis radical-socialiste ; président de l’Association nationale des libres penseurs, puis de la Ligue de l’enseignement. Et c’est pourtant le même Ferdinand Buisson qui a fait paraître en 1912 un ouvrage intitulé « La foi laïque ».
Ce titre étonnant ‘’interroge’’, c’est le moins que l’on puisse dire. Comme l’a déjà mis en évidence l’historien Jean-Marie Mayeur, il s’agit – et cela peut paraître à certains un oxymore – d’une « libre pensée religieuse, empreinte d’un spiritualisme profond, pénétrée avant tout de la conviction que la religion est un besoin éternel de l'âme humaine et qu'elle doit faire le fond de la morale laïque, une véritable recherche d'une religion de l'avenir ». Une pensée religieuse donc, mais libre, car libre vis à vis de toute religion instituée. Et l’on peut citer ici Ferdinand Buisson, distinguant « l’âme » et le « corps » de la religion : « L’âme de la religion, c’est l’anxiété intellectuelle et morale, l’esprit se posant la grande question, le cœur s’interrogeant en présence des énigmes de la douleur et de l’amour, la volonté s’exaltant dans un effort dont le terme lui échappe [ …] Le corps de la religion, c’est ce qui pourrait s’appeler le vêtement que l’esprit religieux se tisse avec les matériaux dont il dispose et selon son degré d’art et d’expérience . C’est longtemps une suite pitoyable de mythes et de rites, de pratiques et de recettes, de faits contre nature et d’idées contre raison ». Et Ferdinand Buisson affirme son refus de voir l’âme de la religion pétrifiée par son corps : « Ce que nous demandons, ce n’est pas qu’elle n’ait pas de corps, c’est que ce corps ne soit pas un cadavre ».
On pourrait se dire que tout cela est du passé, et qu’il ne saurait plus y avoir quelque enjeu de cette sorte. Mais cela n’est pas si sûr ; surtout si l’on prend en compte sérieusement quelques épisodes récents, par exemple l’ouvrage écrit par un certain Vincent Peillon ( et auquel il a consacré beaucoup de temps ) paru aux éditions du Seuil en 2010 sous un titre très évocateur ( voire provocateur ) : « Une religion pour la République », avec pour sous-titre « La foi laïque de Ferdinand Buisson ». En effet, si l’on pense - à l’instar de Ferdinand Buisson - que la religion est une donnée anthropologique fondamentale, alors il se pourrait bien que les républicains, les laïques devraient être amenés à en tenir compte, voire même la reprendre à leur compte ( à leur façon ). Et cela d’autant plus que le déni de cette donnée anthropologique, si elle est effectivement fondamentale, risque à plus ou moins long terme de se retourner contre eux, aux mains expertes de leurs adversaires politiques.
La boucle paraît ainsi bouclée. Mais cette problématique ( dans les circonstances actuelles très tendues ) ne paraît guère avoir de chance d’être « à l’ordre du jour » de quelque façon que ce soit, et en capacité de susciter des considérations d’ordre philosophiques, historiques et politiques un tant soit peu consistantes. A moins d’un miracle, pour y croire…
Claude Lelièvre