Philosopher en primaire : avec quelles exigences ?  

La philosophie à l'école fait couler l'encre à flots : collections pour enfants, livres de conseils pour enseignants et parents, rubriques spécialisées dans les revues, documents et commentaires font florès dans les milieux de la pédagogie scolaire et extra-scolaire. Ce nouvel ouvrage de Jocelyne Beguery, professeur agrégée de philosophie, docteure en sciences de l'éducation et en esthétique, tranche dans ce large courant par l'exigence de rigueur et de fondement. A l'opposé des épigones rigides de telle ou telle « méthode », mais aussi contre l'imaginaire sagesse infuse de « l'enfant-philosophe », elle rétablit quelques principes fondamentaux de pédagogie, en interrogeant des exemples précis d'application en classe de la DVPh (discussion à visée philosophique). Sous l'égide de Michel Tozzi, spécialiste de didactique de la philosophie, et d'André Comte-Sponville, figure majeure de la philosophie classique, l'ouvrage de Jocelyne Beguery trace la voie pour une pratique scolaire mieux éclairée et protégée contre les dérives, sans pour autant plaider en faveur d'une inscription institutionnelle. Un ouvrage éclairant et encourageant pour les enseignants intéressés par cette voie.

 

Contre le consensus ambiant

 

Jocelyne Beguery s'interroge en philosophe sur la demande sociale omniprésente d'une pratique philosophique dès la petite enfance. Les représentations implicites de l'enfance et d'une forme naturaliste de vérité qui sous-tendent ces attentes consensuelles doivent être mises à distance pour ne pas s'égarer dans une illusion séduisante. L'auteure s'impose à l'inverse de clarifier les finalités de la démarche, les pré-requis de la part des enseignants, d'identifier les principaux risques de dérive, au risque parfois d'une austérité de ton qui pourra rebuter plus d'un aspirant à l'initiation précoce à la philosophie. Mais c'est le prix d'un rappel essentiel : la philosophie exige que l'on s'arrache au ronronnement plaisant de l'opinion.

 

Opinion, expression, polémique et dogmatisme : ce que la DVP n'est pas

 

Rien de moins facile, en effet, que de tenir une discussion philosophique à distance des dérives dogmatiques, sophistiques, psychologiques ou moralisatrices qui la menacent, quel que soit le public. Le cadre scolaire et la précocité de l'expérience renforcent le risque de tels achoppements. Pour l'enseignant, la posture d'une écoute suspensive et souple, qui ré-interroge la question sans forcer la réponse, mais sans la dissoudre dans la pluralité de l'opinion ou du ressenti, peut se révéler inattendue et inconfortable – à condition d'en saisir les enjeux, car on peut aussi passer à côté de la difficulté sans même l’apercevoir. Le traitement philosophique d'une question philosophique n'est pas affaire de bonne volonté, et la supposée naïveté des intervenants ne suffit pas à compenser l'inexpérience de l'adulte. L'enjeu spécifique, qui n'est pas l'acquisition d'un savoir positif ou d'un contenu de pensée déterminé, oblige à prendre le risque d'un cheminement intellectuel sans lisières préconçues.

 

Pourquoi philosopher ?

 

La question de l'utilité de la philosophie est indissociable du discours des détracteurs de son enseignement comme de ses (parfois maladroits) défenseurs. Pourtant, à défaut de se détacher d'une perspective instrumentale, comment percevoir l’intérêt spécifique d'une démarche réflexive, qui consiste à chercher à comprendre, à clarifier et distinguer les liens qui structurent notre pensée de l'expérience, en se détachant des jugements de savoir ou de valeur qui fournissent les normes communes de cette expérience ? La tentation est forte de justifier la pratique pédagogique de la philosophie en l'insérant dans ces normes mêmes. Pour Jocelyne Beguery, cette solution de facilité n'est pas souhaitable : elle montre la cohérence de la DVPh, dès le Grande Section de maternelle, avec l'esprit des programmes, sans qu'il soit nécessaire l'y inscrire à la lettre. Plutôt qu'en appeler à une obligation institutionnelle ou une intronisation officielle de la philosophie à l'école, l'auteure souhaite que l'on se préoccupe de la formation philosophique des enseignants du primaire.

 

Des exemples et des conseils précis

 

A partir de ces conditions explicites, l'ouvrage de Jocelyne Beguery rassemble de nombreux exemples de pratiques scolaires prises sur le vif, qu'elle analyse avec soin en pointant les erreurs et les maladresses susceptibles de mieux faire comprendre les situations d'achoppement à éviter. Chaque chapitre se termine par une ensemble de conseils précis pour la mise en œuvre de la DVPh en classe, à lire et à méditer avec profit par les enseignants de tous niveaux qui voudraient approfondir les pratiques de discussion en classe, sans se limiter à des débats d'opinions plutôt  vains. Parmi les indications fondamentales, on retiendra en particulier l'exigence d'une maîtrise minimale des distinctions conceptuelles dont le programme d'enseignement philosophique de terminale donne un aperçu assez complet, et sans laquelle il semble en effet difficile de mener à bien une expérience de DVPh.

 

Jeanne-Claire Fumet

 

Philosopher à l'école primaire, de la GS au CM2, par Jocelyne Beguery.

Collection « Comment faire ? » Editions Retz / CRDP  Académie de Versailles.

296 pages, 21,90€.

 

 

Sur le site de l'éditeur  


Par fjarraud , le mercredi 10 octobre 2012.

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