Le lycée professionnel voie de relégation ou seconde chance ? 

"Il est commun de lire ou d’entendre que les lycées professionnels sont une filière de relégation choisie par défaut... Mais il est tout aussi commun d’entendre des acteurs du système éducatif défendre la fonction réparatrice des lycées professionnels". Dans une Note publiée par la FCPE, première association de parents d'élèves, Vincent Troger reprend l'idée, déjà exprimée dans " Le baccalauréat professionnel : impasse ou nouvelle chance ?" en 2016, d'un enseignement professionnel voie de réussite.  Explicitant ce point de vue, il en arrive à la réforme imposée par JM Blanquer qu'il crédite "d'aller dans le bon sens" tout en doutant que sa réforme "modifie la place mineure qu'occupe l'enseignement professionnel dans notre système éducative".

 

Une voie choisie grâce au bac pro

 

 Pour V Troger, le débat sur la voie professionnelle " renvoie d’une manière générale à la question politique de la place qu’occupe un enseignement professionnel dans une société d’économie de marché. Mais, en France, elle renvoie aussi à la hiérarchie implicite des savoirs qui structure notre système éducatif et à la difficulté qui en résulte dans la société française contemporaine à concevoir d’autres voies de réussite que celle de l’enseignement académique."

 

Aussi , tout en reconnaissant que la voie professionnelle est celle des jeunes défavorisés (7% d'enfants d'ouvriers en CPGE, 36% en bac pro), V Troger estime que le lycée professionnel est "une voie de réussite alternative". " Des élèves que nous avons interrogés dans une enquête sur la réforme du baccalauréat professionnel, et que leurs résultats en 3e auraient autorisés à accéder à la seconde générale, affirmaient avoir choisi le bac pro pour accéder au BTS en évitant les difficultés de l’enseignement général", écrit-il, reprenant une thèse qu'il a porté depuis des années. En 2016, en se basant sur une enquête auprès d'un millier de lycéens pros, il nous disait : " Si la réforme n'a rien changé au recrutement très majoritairement populaire des lycées professionnels, elle a en revanche assez profondément infléchi la manière dont ce public investit désormais cette filière de formation, tant en termes de représentation symbolique que d'aspirations à la prolongations d'études... La réforme du bac pro en 3 ans a eu un effet significatif sur les intentions de poursuites d'études après le baccalauréat. Il augmente sensiblement l'orientation vers des études supérieure".

 

D'autre part, pour lui, la stigmatisation de l'enseignement professionnel vient surtout d'un mépris pour les savoirs non académiques. " La stigmatisation de l’enseignement professionnel ne tient donc pas seulement, comme l’analyse la sociologie de la reproduction, à la modestie sociale de ses objectifs d’insertion à court terme que seules les familles les plus modestes seraient prêtes à accepter. Elle est aussi le produit de l’absence de reconnaissance des savoirs appliqués ou des savoirs d’expérience dans la culture scolaire française dominante".

 

Des blocages bureaucratiques

 

Pour V Troger, ce qui empêche de faire de la voie professionnelle une voie ordinaire de réussite, c'est déjà le fait que cet enseignement ne peut pas s'adapter vraiment aux élèves. " Pour accueillir plus de bac pro en BTS, il faut leur donner le temps de se remettre à niveau dans les savoirs généraux. Or, donner le temps, c’est accepter la nécessaire diversité des cursus : là où certains élèves réussissent en trois ans le bac pro et intègrent une classe de BTS avec succès, d’autres ont besoin de quatre". Or on sait que , pour réaliser des économies, sous prétexte d'égalité de condition, la réforme Darcos a fait passer le bac pro de 4 à 3 ans, sans tenir compte des observations des enseignants. " Ce qui fait ici obstacle à une adaptation des cursus aux besoins des élèves de lycée professionnel, c’est le carcan temporel qu’impose le système français. Le contrôle bureaucratique et centralisé du système scolaire a généré une dictature de l’âge « normal » d’accès aux différents niveaux de scolarité", estime V Troger.

 

" Une deuxième piste d’évolution qui paraît s’imposer concerne les passerelles entre les différents types de formations, et notamment entre formations scolarisées et apprentissage. Beaucoup de jeunes manifestent leur intérêt pour les formations en alternance après le collège, mais les entreprises françaises offrent peu de places et l’entrée en apprentissage est de fait sélective", note-il.

 

Une réforme  presque positive

 

Cela l'amène à un jugement relativement positif de la réforme Blanquer. Le ministre reprendrait les orientations de ses prédécesseurs, la seconde par famille de métiers serait positive. Mais faute de pouvoir adapter le temps scolaire à la réalité de chaque élève et à cause de ses objectifs d'économies budgétaires, la réforme aurait peu de chances de changer les choses.

 

Trop indulgent avec les ministres ?

 

V Troger a parfaitement raison d'insister sur la réussite de la voie professionnelle. Voilà une filière qui prend des jeunes souvent en mauvais terme avec l'Ecole, parfois abimés par la vie ou soumis à des difficultés importantes, et qui réussit à leur ouvrir un avenir. V Troger rend hommage aux enseignants et à leur créativité et il a bien raison de le faire.

 

Mais peut-être est-il exagérément indulgent avec les ministres. Ainsi la réforme Darcos, si elle a amené des jeunes à choisir la  voie pro du fait de la scolarité à 3 ans, n'a été réalisée que pour diminuer brutalement le nombre de postes. Elle n'a tenu aucun compte des besoins des élèves et n'a en rien anticipé le boom de la montée dans le supérieur des lycéens professionnels.

 

Les ministres suivants ont du gérer cet essor. Rappelons que l'on passe de 89 000 jeunes en terminale pro en 2005 à 183 000 en 2011, niveau où on est à peu près resté depuis. Pour une large partie de ces jeunes, le choix du bac pro tient au fait que c'est un bac ouvrant en principe les mêmes droits à des études supérieures.

 

Il aurait donc fallu augmenter le nombre de places en BTS en proportion et adapter d'autres filières du supérieur à ces nouveaux publics. Il est apparu très vite que la promesse faite aux jeunes ne serait pas tenue. Le nombre des places en BTS n'a pas suivi l'évolution du nombre des bacheliers pro, et les curricula n'ont pas été adaptés en lycée pro pour cette poursuite d'étude. G Fioraso, ministre de l'enseignement supérieur, a tenté de créer un "brevet supérieur", formation universitaire d'un an ouverte qu'aux bacheliers professionnels, apparaissant plus comme une voie sans issue que comme une année de remise à niveau Cette idée est maintenant recyclée par F Vidal. La mise en place de Parcoursup et ses attendus locaux secrets a définitivement enterré les rêves des lycéens professionnels .

 

Le poids de la domination

 

La réforme lancée par JM Blanquer réalise de nouvelles économies aux dépens de ces jeunes en diminuant à la fois le volume des formations professionnelles (elles se font sur 2 ans , la seconde étant une vague initiation) et celui de l'enseignement général. Cette réforme est imposée à une profession qui n'y croit pas et qui n'en veut pas.

 

Et cela nous renvoie à la question de départ. Imagine t-on un instant des économies du même ordre aux dépens d'autres élèves ? Imagine t-on qu'on puisse leur mentir comme l'institution ment aux lycéens pro ? Si cela est possible, c'est bien parce que ces jeunes sont les enfants des milieux populaires. Ils apprennent très tôt ce que c'est que la domination...

 

François Jarraud

 

V Troger, Le bac pro une nouvelle chance

Comment expliquer le boom du bac pro ?

Palheta : entretien

Quel avenir pour les lycéens professionnels ?

La conférence du Cnesco sur l'enseignement professionnel

Il va bien falloir revoir le référentiel...

 

 

 

Par fjarraud , le lundi 15 avril 2019.

Commentaires

  • Viviane Micaud, le 15/04/2019 à 09:01
    Rien ne peut justifier la diminution des heures de Français Histoire-Géo en lycée pro.
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