Philo en cours : Le SCEREN croise les voies 

Par Jeanne Claire Fumet



Philosophie en cours, la nouvelle collection du Scéren, propose l'étude croisée d'un auteur et d'une notion, dans des ouvrages brefs et précis destinés aux professeurs, élèves et étudiants de philosophie. Les trois premiers titres, présentés à la Librairie de l'éducation le vendredi 18 mars, portent sur des point sensibles du programme : Vico, qui vient d'entrer dans la liste des auteurs, l'interprétation, notion réputée difficile, et Vérité et logique, en relation avec le tournant épistémologique que la philosophie scolaire semble devoir engager. Les auteurs, Gérald Sfez, Denis Collin et Alain Chauve, ont présenté leurs travaux à un public d'enseignant en présence de Paul Mathias, Inspecteur Général et Hadi Rizk, directeur de collection.


Pour sa troisième publication consacrée à la philosophie, après les Cahiers philosophiques et Mag-Philo, complétés par NePh (la Nouvelle Ecole des Philosophes, revue à paraître en juin), le Scéren-CNDP avait convié les professeurs de philosophie à rencontrer les auteurs des trois premiers titres parus, à la la librairie de l'éducation de la rue du Four. Au terme d'un exposé très suivi, ils ont partagé quelques réflexions avec le public. Pour Hadi Rizk, directeur de collection, ce fut aussi l'occasion d'en appeler aux contributions de tous les enseignants de philosophie pour les prochaines publications.


La conscience des alternatives


Pour Gérald Sfez, se pencher sur la manière générale de penser d'un philosophe aide à concevoir les alternatives fondamentales de la question : en l’occurrence, sans prétendre à la vérité sur l'interprétation ou sur Léo-Strauss,  il entend sortir l''interprétation de l'alternative où l'enferme le sens commun, entre une opinion qui se prévaut d'elle-même et une hypothèse qui reste en attente de sa confirmation. Par un resserrement du problème, il s'agit de montrer que l'interprétation relève d'un régime spécifique et rigoureux de la démarche philosophique. 

L'interprétation n'est pas non plus le dévoilement du sens secret d'un texte. Ce que montre la pensée de Léo-Strauss, c'est la multiplicité des strates de significations d'un texte, mais réglée selon une procédure d'établissement telle qu'aucun texte caché n'est produit – il se lit dans l'espace entre les strates du texte. Ainsi, comment l'interprétation permet-elle à Léo-Strauss de ressaisir les textes antiques de Platon ou ceux de la Modernité chez Spinoza ? Sa lecture de la République met à jour la contradiction de strates de significations qui loin de s'annuler, se complètent en se reconfigurant. L'approche critique des textes de Spinoza lui permet de même d'en exhumer certaines vérités et laisse ouvert le dialogue. La conscience philosophique, conclut Gérard Sfez, est conscience des alternatives.


Un contrepoint au cartésianisme et au rationalisme


Denis Collin a choisi pour sa part d'étudier la notion d'histoire à travers l’œuvre de Giambattista Vico, philosophe italien assez mal connu en France, où il est peu édité et peu traduit, mais qui a récemment fait son entrée dans les programmes. Comment utiliser en classe cet auteur d'accès difficile ? Vico n'a guère de postérité, souligne Denis Collin ; Marx l'a lu et le cite, ainsi que Sorel et Michelet, mais il n'a pas de continuateurs. Le texte en lui-même est difficile : Vico s'appuie sur les mythes, sur une philologie parfois fantaisiste, avec un vocabulaire particulier, et il écrit sous le regard de la censure – ce qui suppose des ruses, que la lecture doit déchiffrer. L'intérêt de sa pensée réside d'une part dans son opposition au cartésianisme (sur les idées innées ou la méthode de recherche de la vérité), qui le conduit à privilégier l'expérience, à la suite de Bacon, et d'autre part dans sa philosophie de l'histoire : il la pense comme un progrès (de la barbarie à la raison) mais avec une régression probable vers le point de départ, la barbarie. Sa réflexion, qui relève parfois de l'anthropologie, réhabilite le  rôle de l'imagination, défend « l'à peu près » dans la formation de l'esprit, propose une lecture philosophique des mythes, et constitue une sorte d'ultime contrepoint au rationalisme des Lumières.


Coup de tonnerre en philosophie des sciences.


Avec Alain Chauve, la confrontation de Russel et Wittgenstein sur la question de la vérité et de la logique prend le sens d'un événement intellectuel majeur : la création de la logique moderne, qui disqualifie définitivement la logique aristotélicienne, entre 1900 et 1914. Sans entrer dans des considérations techniques qui pourraient rebuter des lecteurs peu formés à l'épistémologie( sinon par Bachelard pour les sciences de la nature), Alain Chauve a voulu montrer comment, dans ce moment dramatique, la logique moderne a enfin étayé les discours mathématiques d'une charpente logique. Ce qui n'est pas seulement un progrès pour ces sciences, Russel ayant décidé d'appliquer cette structure à tout discours portant sur les faits, cela met en cause une question fondamentale de philosophie, celle de la vérité : sur quel type de rapport au réel peuvent apparaître les notions de Vrai et de Faux ? Russel et Wittgenstein vont s'opposer radicalement dans ce débat, qui oblige à renoncer à définir la logique comme une science des formes de la pensée ; que la vérité n'est pas la question de l'accord entre ce qu'on pense et ce qu'on constate – car il faudrait déjà clarifier la notion d'accord.  Ces réflexions sont essentielles, estime Alain Chauve, pour comprendre ce que deviennent alors la question philosophique de la vérité ou de ce qu'est un fait de réalité.


Gérald Sfez – Léo-Strauss et le problème de l'interprétation – 88p.

Denis Collin – Giambattista Vico et  l'histoire – 104p.

Alain Chauve – Russel-Wittgenstein : La vérité et la logique – 108p.


Prochains titres à paraître : 

Galilée, Descartes Diderot – La science en héritage.

Diderot – la culture et l'éducation.

Sartre – conscience et subjectivité.



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Par JCFumet , le dimanche 20 mars 2011.

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