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La Chronique de Gilles Fumey : critiquez, il en restera toujours quelque chose ! 

Dans le métier d’enseignant, il y a une part critique qui n’est pas toujours bien perçue des élèves et des étudiants. Et inversement, on reproche à certains enseignements – comme les prépas – d’être du bourrage de crâne. Difficile de trouver la bonne position sur la corde !



Prenons la géographie urbaine. Les éco-villes, les éco-quartiers, les éco-villages du développement durable. Cela ronfle et les belles maquettes des urbanistes ont vite fait de coloniser les manuels qui attirent les images avantageuses comme le pollen les abeilles. La Chine qui est le plus gros pollueur du monde – on l’excuse avec sa population – rêve à des éco-villes sur lesquelles elle a beaucoup communiqué dans les années 2000.

En 2010, c’est l’écoville de Tianjin (http://www.chine-informations.com/actualite/[...]) parangon du développement durable. Les milliers de « pionniers » qui allaient la bâtir étaient attendus en 2011, la ville allait compter 350 000 habitants en 2020 sur 35 kilomètres carrés. Reliée à Beijing par le TGV, elle devait être le modèle des quatre cents écovilles de un million d’habitants qui allaient éclore sur le territoire. Et pour donner la mesure de cette démesure chinoise, on nous annonçait que le terrain de Tianjin était très « hostile », déserté par les paysans depuis les années 1995, que les terres étaient très salées et salies par les déchets industriels et sans eau potable. Enfin, dans cette écoville, la voiture allait être bannie au profit du vélo et du tram. Du reste, les lieux de travail étaient contigus aux quartiers d’habitation. 

Dans ce conte de fée urbain, il y a des couacs, des hics et des flops. Au milieu des années 2000, les grands constructeurs britanniques mandatés pour planifier l’écoville de Dongtan annonçaient la possibilité de loger le public des J.-O. de Beijing avant de loger 50 000 habitants dans des conditions idylliques pour les Européens que nous sommes. Patatras, en 2009, l’agence China News annonce l’échec du projet et celui d’autres villes écologiques. On a trouvé un coupable : Chen Liangyu, secrétaire du parti de Shanghai, accusé de corruption…

Dans le récit des écovilles, on entend bien Roger Wood, directeur d’ARUP, rassurant sur la mise en dormance de Dongtan et non de son abandon. Car les tunnels et ponts reliant Chong Ming à Shanghai ont contribué à étaler la nappe urbaine, affoler le compteur de la spéculation sur l’île, pousser Shanghai à vendre des terrains. Où alors installer la ville compacte et celle de Dongtan alors que l’île est accessible par les  transports pendulaires ?

Et s’il n’y avait que Dongtan, ce ne serait rien. Des écovillages comme Huangbayiu ne parviennent pas à bénéficier des transferts de technologie, à mobiliser autour de cette vision hautement culturelle – et non plus seulement financière et politique – de la ville. Sans compter qu’imposer d’en haut de tels projets est une politique plus qu’hasardeuse. Faut-il d’ailleurs tester ce qu’on va faire dans les décennies à venir avant d’avoir compris que, sur place, les facteurs de résistance pouvaient l’emporter ? Si l’effondrement du projet Dongtan est relativement bien documenté, on a du mal à avoir un état de l’avancement des travaux du chantier sino-singapourien de Tianjin qui est, malgré tout, annoncé pour 2013, au large du golfe de Bohai.

L’articulation entre l’actualité et le savoir géographique à enseigner est d’autant plus compliquée que les nouvelles se suivent et se contredisent. Le jumelage entre Bordeaux et Wuhan a pris une connotation idéologique autour de la promotion du développement urbain durable (DUD) depuis l’automne 2011. Les villes sont jumelées depuis treize ans et des partenariats universitaires portent sur les bilans carbone et la dépollution des lacs, mobilisent d’importantes délégations qui relancent les chantiers.

Est-ce que ces conjonctures doivent être partie intégrante de nos cours ? L’expérience montre que les élèves n’aiment pas l’esprit critique de ce qu’on enseigne parce qu’il les déstabilise et les étudiants ne l’aiment pas,  souvent par paresse. On peut penser que l’école est là pour donner des faits qui doivent être validés par l’actualité au long cours. Que deviendront Pearl, l’île au large de Doha qui ambitionne, comme Palm Island Dubaï, de devenir la rivieira du Golfe ? Que deviendra Songdo, écoville verte en Corée du Sud, dont la réalisation a été malmenée par la conjoncture mondiale ? La solution serait de présenter ces projets dans la longue suite de ceux qui ont enflammé l’imaginaire des urbanistes et dont on trouve de multiples traces sur le net : Richelieu et Charleville au XVIIe siècle, Arc-et-Senans de C.-N. Ldeoux au XVIIIe siècle, Guise au XIXe siècle, le plan Voisin à Paris au XXe siècle qui sont autant de jalons sur l’histoire de projets plus ou moins avortés.

Pour que l’éducation à la géographie soit une source de réflexion sur le monde actuel, critiquons nos savoirs, il en restera toujours quelque chose.

 

Pour en savoir plus : Dubaï, capitale du développement non durable :

http://www.cafe-geo.net/article.php3?id_article=1518


Gilles Fumey est professeur de géographie culturelle à l’université Paris-Sorbonne et à l’IUFM de Paris. Il a animé les Cafés géographiques jusqu’en 2010. Il est le rédacteur en chef de la revue La Géographie.



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Par jeanpierremeyniac , le mardi 20 mars 2012.

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