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La Chronique de Lyonel Kaufmann : Filmer la guerre et la Shoah : une exigence politique et esthétique 

Quel rôle les images filmées de la Deuxième Guerre mondiale ont-elles joué, et continuent-elles de le faire, dans notre mémoire collective et celle du Génocide ? Que valent ces images, souvent colorisées aujourd’hui, sorties de leur contexte et défilant à un rythme trépidant ? Dans son nouveau livre, l’historienne Sylvie Lindeperg travaille ces questions et nous interroge. Cet ouvrage est une lecture indispensable pour tout enseignant souhaitant utiliser des images filmées dans son cours d’histoire.


En 2013, Sylvie Lindeperg prend fermement parti contre quelques films récents évoquant la Deuxième Guerre mondiale, notamment une fiction cinématographique (La Rafle, de Roselyne Bosch, 2010), une série documentaire/docu-fiction (Apocalypse, 2009) et un docu-fiction (La Résistance, 2007). Concernant Apocalypse ou La Rafle [1], elle en dresse un portrait peu flatteur. Sous les auspices d’une «uniformisation croissante des formes d’écriture de l’histoire», son cahier de doléances est particulièrement lourd :

«esthétique du trop-plein et de l’hypervisibilité ; chevauchement et hybridation des âges et des régimes du visible ; immersion dans l’image et le son au prix d’une nouvelle approche des concepts de vérité et de réalité ; pulvérisation des durées et nivellement des temporalités».

En basant leurs propos sur des images trafiquées, destinées à donner au spectateur l’impression de vivre l’événement en direct, et par leur constant chantage à l’émotion, ces films ne font que trahir la mémoire et l’histoire qu’ils prétendent servir. Sylvie Lindeperg rejoint également des constats que j’ai déjà eu l’occasion de formuler et travailler en formation avec mes étudiants de la HEP-Vaud. Mes constats et ce travail ont également donné lieu à deux chroniques pour le Café pédagogique en 2009 et 2011. [2]

A ces films, Sylvie Lindeperg y oppose deux films de résistance (Au coeur de l’orage, de Jean-Paul Le Chanois, 1948, et La Libération de Paris, collectif, 1944) et deux autres tournés sur injonction nazie dans les camps de Theresienstadt (Tchécoslovaquie) et de Westerbork (Pays-Bas). Pour Jacques Mandelbaum [3], de ces images filmées par la résistance durant les combats à celles prises par les détenus d’un camp de concentration sur ordre des nazis,

le point commun est évidemment celui des contraintes, des obstacles, des impossibilités, du hasard et du double jeu incessant de la prise de vue cinématographique. Soit exactement le contraire de ce que nous fait accroire aujourd’hui le discours de la maîtrise totale des images, reconstituant l’intégrité d’un passé dont on sait pourtant la dimension tragiquement fantomatique.

Comme l’indique le résumé de l’ouvrage [4], on trouve à chaque fois, au cœur de ces situations dramatiques, des hommes qui filment, des hommes (et des femmes) filmés, des hommes qui attendent quelque chose de ces images et le moment singulier de la prise de vue permet d’entrevoir l’univers mental de ceux qui filmèrent, d’interroger leurs gestes et leurs choix. Ces images interrogent aussi la place de l’art au cœur de la barbarie et la capacité du cinéma à devenir un instrument de libération ou de résistance.

Par ailleurs, il existe des films de fiction qui ont, eux, une véritable exigence politique et esthétique du Didacteur (Chaplin, 1940) à La vie est belle (Roberto Begnini, 1998) en passant par To Be or Not to Be (Ernest Lubitsch, 1942) ou La Liste de Schindler (Steven Spielberg, 1993),  et même Inglourious Basterds (Quentin Tarantino, 2009). Comme l’indiquait en 2011 Matthias Steinle [5] :

« Ces films, au moins, n’entretiennent pas le mythe du Führer; ils cherchent à l’arrêter. En voyant Inglorious Basterds, les jeunes comprennent au moins que le nazisme, c’est mal ! Reste juste à leur expliquer qu’Hitler n’est pas mort dans un cinéma.»

In fine, la représentation de ces événements nous concerne tous et l’intervention d’une historienne sur ce terrain nous le rappelle fort à propos. Il s’agit de ne pas oublier. Véritablement.


La référence de l’ouvrage de Lindeperg : 

Sylvie Lindeperg (2013). La Voie des images. Quatre histoires de tournage au printemps-été 1944. Paris : Verdier,  » Histoire « , 280 p.


Lyonel Kaufmann, Professeur formateur, Didactique de l’Histoire, Haute école pédagogique du canton de Vaud, Lausanne (Suisse)


Notes

[1] La Rafle : au revoir les enfants, bonjour Monsieur le Président :
http://bit.ly/aiyJur

[2] 2009 Apocalypse : au delà des prouesse techniques est-ce de l’histoire ? Le Café pédagogique, No 105, septembre (http://bit.ly/1aBerP) et  2011 : L’enquête historique à l’âge d’Apocalypse. Le Café pédagogique, no 127 (http://bit.ly/vSYzGj)

[3] Le Monde des Livres, réservés aux abonnés : 
http://www.lemonde.fr/livres/article/2013/02/01/filmer-la[...]

[4] Résumé de l’ouvrage :
http://www.editions-verdier.fr/v3/oeuv[...]

[5] “Apocalypse Hitler”, une impression de déjà-vu, Télérama
http://television.telerama.fr/television/apo[...]


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Par jeanpierremeyniac , le mardi 19 février 2013.
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La Seconde Guerre mondiale au prisme de l’histoire officielle?
- Publié : lundi 22 mars 2010 18:38Objet : La Seconde Guerre mondiale au prisme de l’histoire officielle?Bon, j'ai lu l'article un peu rapidement certes, mais... je n'ai pas compris ce que vous reprochiez au téléfilm "La Rafle" et...
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