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La chronique de Lyonel Kaufmann : Dieudonné et nous 

Difficile, en tant que professeur d’histoire, de ne pas être interpellé en classe ou dans son enseignement par les derniers aspects médiatiques, politiques et judiciaire de l’«affaire Dieudonné».


Le spectacle «Le Mur», puis l’intervention de Manuel Valls et l’interdiction du spectacle signifiée dans plusieurs villes, interpellent en premier lieu sur les aspects en lien avec l’éducation civique sur les questions de l’antisémitisme et de la liberté d’expression (et de ses limites).

Pour l’enseignant d’histoire, chargé à tous les niveaux de la scolarité française, de traiter de l’extermination des Juifs, celui-ci peut être interpellé en classe par ses élèves. D’autant que parmi ces derniers, certains sont certainement influencés, voire séduits par le discours du personnage.

Concernant les fondements de l’antisémitisme de Dieudonné, et d’éventuelles interventions d’élèves, les enseignants liront à profit l’article de Nicole Lapierre, socio-anthropologue et Pap Ndiaye, historien, pour Mediapart[1] Ils mettent en évidence les fondements de l’antisémitisme de Dieudonné, son lien avec les théories de la conspiration et rappellent surtout le rôle joué aux Etats-Unis par des personnalités juives dans la lutte contre la ségrégation raciale ou celui des Noirs français luttant contre la montée des fascismes, Pour eux, il faut :

« rappeler une histoire moins tapageuse et infiniment plus bénéfique, faite d’alliances, de combats partagés, de causes communes. Celle, par exemple, aux Etats-Unis, de ces Juifs qui s’engagèrent aux côtés des Afro-américains dans la lutte contre la ségrégation et pour les droits civiques, ou celle de ces Noirs français (comme L. S. Senghor) et américains (comme W. E. B. Du Bois), qui se mobilisèrent contre la montée du fascisme et de l’antisémitisme nazi dès les années 1930, quand les organisations juives américaines ne prenaient pas toute la mesure du péril. »



Le rabbin Abraham Joshua Heschel, deuxième depuis la droite, marche côte-à-côte avec Martin Luther King en tête de la manifestation de Selma à Montgomery, le 20 mars 1965. Source :

http://en.wikipedia.org/wiki/File:SelmaHeschelMarch.jpg


En conclusion de leur article, ces deux auteurs refusent tout jeu de dupes :

« Nous refusons ce dangereux jeux de dupes opposant Noirs contre Juifs – ou chrétiens contre musulmans, ou gens d’ici contre gens du voyage – car peu importe les protagonistes, seule la haine marque des points. »


Pour sa part, l’enseignant d’histoire doit s’interroger sur les conditions de la pertinence, voire de l’efficacité d’un tel enseignement. Il doit en être de même pour les concepteurs des programmes et des moyens d’enseignement.

A ce propos, Mickaël Bertrand [2] analyse la place de cet enseignement en France et s’interroge sur les risques d’une saturation mémorielle de l’enseignement de la Shoah. Celle-ci pourrait expliquer le succès rencontré par Dieudonné. Reprenant les programmes, il note que

« le génocide des Juifs d'Europe fait l'objet d'une sensibilisation en CM2, puis d'un cours en Troisième, qui est repris avec une problématique quasiment similaire en Première. Quel autre sujet peut se targuer d'une telle place dans les programmes ? »

En outre, le sujet peut faire l'objet d'une reprise en Terminale dans le cadre du chapitre sur les mémoires de la Seconde Guerre mondiale et il n’est pas rare que les élèves étudient « une œuvre  de la littérature concentrationnaire lors de leur cursus, dont la plus connue reste Si c'est un homme de Primo Lévi. »

Ce risque que trop de Shoah tuerait la Shoah n’est pas propre aux programmes français ainsi que le soulignait en 2008 déjà dans un article du Monde Diplomatique l’historien Tony Judt. [3] A ce propos, ce dernier notait fort pertinemment

« Il nous est difficile d'accepter le fait que l'Holocauste joue un rôle plus important dans notre vie aujourd'hui que ce ne fut le cas pendant la guerre dans les nations occupées. Mais, si nous voulons comprendre le véritable sens du mal, il faut alors nous souvenir que ce qu'il y a de réellement horrible dans la destruction des Juifs n'est pas qu'elle ait eu tant d'importance, mais qu'elle en ait eu si peu. »

Et il nous mettait en garde :

« Mais l'antisémitisme, comme le terrorisme, n'est pas le seul mal dans le monde et ne doit pas servir d'excuse pour ignorer d'autres crimes et d'autres souffrances. Abstraire le terrorisme ou l'antisémitisme de leur contexte — les placer sur un piédestal comme représentant la plus grande menace contre la civilisation occidentale, ou la démocratie, ou « notre mode de vie », et faire de leurs auteurs la cible d'une guerre indéfinie — nous fait courir un danger : celui d'ignorer les nombreux autres défis de notre époque. »

il n’était pas le seul et il convient de rappeler les propos tenus par Georges Bensoussan en 1998 dans son indispensable ouvrage Auschwitz en héritage?

« Selon certains, on parle trop de la shoah. A moins que l’on en parle mal, à coup de commémorations larmoyantes inévitablement conclues par le rituel : « Plus jamais ça… » Comme si la seule invocation d’un nom pouvait éduquer les jeunes générations contre cette barbarie qu’on sent (re)venir. Ce n’est pas d’un « devoir de mémoire » que nous avons besoin, mais d’un devoir d’histoire. » [4]

En 2008, Bensoussan relevait, à la suite de la volonté d’alors de Nicolas Sarkozy que chaque élève connaisse un enfant victime de la Shoah, « Le risque c’est de transformer une histoire affreuse, abominable en histoire officielle. […] Le premier réflexe quand on est en présence d’un catéchisme, c’est de se révolter et de casser des idoles. » [5] Pour Georges Bensoussan, la démarche choisie par l’enseignement officiel de la Shoah aboutira à ancrer chez les contemporains que cette tragédie concerne d’abord les Juifs.

De son côté, l’écrivain suisse Isaac Pante [6] souligne, à sa manière et en revenant à ses souvenirs d’écolier, l’échec que peut représenter un enseignement de l’histoire basé sur le compassionnel uniquement et le « plus jamais ça » :

« Sur l’entier de mon parcours d’école obligatoire, je crois que je me suis tapé trois fois la liste de Schindler. Je dis bien tapé. Parce que sous prétexte d’honorer le devoir de mémoire, on nous infligeait un terrorisme émotionnel. Pourtant j’étais un bon élève. J’aurais voulu pleurer, mais je n’y arrivais pas. Au point, tu sais, de me demander si j’étais un monstre. Je veux dire, ces gens gazés, c’est horrible (si t’es pas d’accord là-dessus, tire-toi de mon site). Seulement voilà, à l’époque, la main de ma voisine qui remontait sur ma jambe, c’est ça qui me faisait chavirer. Et aujourd’hui encore, je trouve ça plutôt naturel. »

Outre la nécessité de disposer d’enseignants d’histoire compétents, Isaac Pante ouvre quelques pistes pour un enseignement dépassant le compassionnel et le mémoriel pour faire œuvre civique et historique [7] :

« je trouve scandaleux d’avoir dû préparer des conférences sur Passé par les armes pour finalement apprendre l’existence des expériences de Milgram sur la soumission à l’autorité. Je trouve scandaleux d’avoir dû attendre qu’un lecteur me parle de l’expérience de Stanford pour découvrir toutes les déviances qui feraient le scandale quelques années plus tard à Abou Grhaib. Bref, je trouve scandaleux d’avoir eu à apprendre par mes propres moyens qu’avec quelques leviers sociologiques, un individu peut rapidement marcher droit, que cette ligne se trace à la machette ou au Zyklon B. »

Il rejoint en cela l’observation faite en 1960 par Primo Levi faite à propos de Richard Baer, directeur du camp d’Auschwitz :

« Baer appartient au type d’homme qui est le plus dangereux au siècle qui est le nôtre. Pour qui sait regarder, il est clair que sans lui, sans les Hoess, Eichmann, Kesselring, sans les mille autres fidèles, exécutants aveugles des ordres reçus, les grands fauves, Hitler, Himmler, Goebbels auraient été impuissants et désarmés. » [8]

Il convient alors de revenir à un enseignement reprenant le questionnement fondamental de Ian Kershaw [9] à propos d’Hitler et des processus menant un Etat moderne se distinguant par sa grande culture et une économie avancée, à donner le pouvoir et confier son destin à un marginal politique sans grandes qualités sinon ses talents de démagogue et de propagandiste. Adapté à la situation française de s’interroger sur les mécanismes qui conduisirent le pays des Droits de l’homme à participer à une telle entreprise comme de comprendre par quels mécanismes certains réussirent à résister.

Dans un tel cadre, on utilisera également avec profit l’ouvrage de Browning (voir note 8) relatant le parcours de ces hommes ordinaires composant le bataillon 101 et participant activement  à la Solution finale. Ces hommes n’étaient ni des SS, ni des bourgeois à la formation idéologique faible et tardive. Ils venaient des couches modestes et prolétariennes. Ce livre permet d’appréhender de quelle manière et jusqu’à quel niveau, des hommes et des femmes participent à une entreprise génocidaire non pas par obéissance, mais par adhésion.


Lyonel Kaufmann, Professeur formateur,

Didactique de l’Histoire, Haute école pédagogique du canton de Vaud, Lausanne (Suisse)


Notes

[1] Juifs et Noirs : raviver les solidarités | Médiapart (20.01.2014) :

http://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/arti[...]  

[2] Le succès de Dieudonné n'est-il pas révélateur d'une saturation mémorielle ? | Histoire, Mémoires et Sociétés (23.01.2014) :

http://histoiredememoire.over-blog.com/2014/01/le-succès-[...]

Ce billet se réfère au plus jeune public de Dieudonné interrogé par le journal Le Monde : Jeunes, de gauche et fans de Dieudonné | Le Monde (08.01.2014) :

http://www.lemonde.fr/a-la-une/article/2014/01/08/dieudonne-son[...]

[3] Judt, T. (2008). Trop de Shoah tue la Shoah. Le Monde Diplomatique, juin. Dernière consultation 24 janvier 2013 :

http://www.monde-diplomatique.fr/2008/06/JUDT/15982

[4] Georges Bensoussan (1998). Auschwitz en héritage? D’un bon usage de la mémoire. Paris : Mille et une nuits.

[5] "On ne peut pas entrer au cœur de la Shoah avec des enfants de 10 ans" | Le Monde (15.02.2008) :

http://www.lemonde.fr/politique/son/2008/02/15/on-ne-peut-pas-e[...]

Pour rappel concernant la proposition de Nicolas Sarkozy : Chaque écolier devra connaître une victime de la Shoah (France) :

http://lyonelkaufmann.ch/histoire/2008/02/14/chaque-colier-devra-[...]

[6] Dieudonné : les rouages du Shoah business | Blog d’Isaac Pante (02.01.2014) :

http://isaacpante.net/dieudonne-rouages-du-shoah-business/


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Par jeanpierremeyniac , le samedi 25 janvier 2014.
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La Seconde Guerre mondiale au prisme de l’histoire officielle?
- Publié : lundi 22 mars 2010 18:38Objet : La Seconde Guerre mondiale au prisme de l’histoire officielle?Bon, j'ai lu l'article un peu rapidement certes, mais... je n'ai pas compris ce que vous reprochiez au téléfilm "La Rafle" et...
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