Choukri Ben Ayed : "Pour une vraie égalité des chances commençons par offrir à tous les élèves des conditions de scolarisation dignes et acceptables". 

Par François Jarraud 



 

Ecole ségrégative, école reproductive, les Actes de la recherche en sciences sociales publient un numéro sur la ségrégation scolaire. Un thème déjà bien travaillé. Mais les auteurs réunis par Choukri Ben Ayed apportent des éclairages nouveaux.



Les Actes de la recherche en sciences sociales publient sous votre direction un numéro consacré à l'école ségrégative et reproductive. Vous déclarez dans le propos introductif que cette thématique entend donner une « nouvelle vigueur » à la théorie de la reproduction, pouvez vous indiquer en quoi ? 


En général la thématique des ségrégations et celle de la reproduction sont plutôt traitées  séparément. La complexification du champ scolaire depuis la fin des années 1970 (massification, stratégies parentales, importance accordée au local…) a même pu faire croire que la théorie de la reproduction était à présent une théorie de second ordre. Or, face à l’accentuation des inégalités scolaires, au durcissement des politiques éducatives, il apparaît de plus en plus flagrant que cette théorie reste adaptée pour interpréter le monde scolaire actuel où les logiques de concurrence, de compétition et de distinction se développent littéralement. Il manquait néanmoins un pont entre les travaux sur les ségrégations scolaires et la problématique plus générale de la reproduction sociale et scolaire : c’est l’objectif de ce numéro.



On a pourtant l'impression que les sources permettant d'étudier la sociologie de l'Education sont en train de se tarir. Sous différents prétextes, par exemple en cédant à la demande de parents ou d'enseignants affolés de voir des questions sur la religion, la nationalité ou l'origine,  Xavier Darcos a supprimé des études effectuées traditionnellement par ses services. Partagez vous ce sentiment et comment l'analysez vous ?


Bien heureusement jusqu’à présent la sociologie ne se contentait pas de reprendre les études ministérielles en tant que telles ! Elle s’efforce de produire ses propres matériaux d’enquêtes notamment lorsqu’il s’agit d’enquêtes de terrain. Pour ce qui est des enquêtes quantitatives certes nous devons travailler avec les services ministériels et il est vrai que selon les périodes la transmission de données est plus complexe que pour d’autres. Il y a néanmoins dans ces services des responsables bienveillants soucieux de réellement faire avancer les connaissances. Mais nous devons rester vigilants quant à l’accessibilité des données et au risque de contrôle des statistiques publiques d’un autre âge dans une société qui exhibe pourtant en permanence l’impératif de transparence.



Peut-on dire de l'Ecole française qu'elle est ségrégative ?


Il est très clair qu’elle l’est socialement de par la hiérarchie des filières auxquelles accèdent très inégalement les élèves issus des différents groupes sociaux. Elle l’est aussi spatialement de par l’existence d’établissements et de classes de relégation où sont concentrés les plus démunis. Dans le contexte actuel, ces phénomènes ne peuvent que croître et mettent à mal les idéaux de l’école démocratique auxquels une grande partie de la communauté éducative est attachée. Celle-ci vit d’ailleurs de plus en plus mal les injonctions contradictoires associées à cette situation en tous points opposée à leur représentation du service public d’éducation.



S'agit-il d'une ségrégation sociale ou ethnique ?


A vrai dire les deux. On peut en effet considérer l’ethnique comme une surdétermination du social. Bien avant que la question ethnique ne soit au cœur des débats publics, le système éducatif se caractérisait déjà par une ségrégation et une discrimination fortes à l’endroit des plus pauvres : des ruraux, des ouvriers etc. Les catégories ethniques ne bouleversent pas fondamentalement ces structures inégalitaires ; elles les renforcent. Derrière la question ethnique se dissimule toujours celle cruciale des rapports de classe. Il est important d’avoir ceci à l’esprit pour ne pas succomber à une lecture culturaliste des rapports sociaux.



On est en plein débat sur la discrimination positive avec l'affaire des boursiers dans les grandes écoles. Comment analysez-vous ce débat ? Faut-il mettre en place des procédures de discrimination positive, comme Sciences Po ?


Pourquoi isoler cette question ? Si les grandes écoles ont un recrutement aussi peu démocratique, c’est d’une part parce que les conditions de démocratisation de l’école en amont ne sont pas réunies : les enquêtes internationales montrent que notre système scolaire est l’un des plus sélectifs au monde du fait de son obsession des hiérarchies et des classements. D’autre part il existe bien un fait culturel du repli des grandes écoles sur elles-mêmes. Mais s’attaquer à ce seul problème sans régler ceux posés en amont, c’est au mieux se donner bonne conscience, au pire c’est renforcer l’élitisme scolaire républicain en cherchant à récompenser uniquement les élèves supposés les plus « méritants ». Mais qu’adviendra-t-il de tous les autres ? Au fond cette situation ne changerait pas grand chose et la hiérarchisation sociale induite par l’existence même des grandes écoles serait inchangée voire renforcée.


Il y a là une véritable démagogie, voire une schizophrénie à penser la démocratisation scolaire qu’à travers le prisme de l’élargissement de la base de recrutement des grandes écoles. Si l’on veut assurer une vraie égalité des chances dans l’enseignement commençons par offrir à tous les élèves et tout au long de leur scolarité des conditions de scolarisation dignes et acceptables. Pour ce faire il faudrait probablement revenir sur un ensemble de décisions politiques récentes qui ne vont pas dans ce sens, être plus attentif aux travaux des chercheurs et davantage à l’écoute de la communauté éducative.



Un autre débat a lieu sur la mixité sociale. Dans le système scolaire tel qu'il est, peut-on imposer la mixité sociale ?


Je ne sais pas si on peut imposer la mixité sociale, mais on peut au moins éviter d’imposer des politiques scolaires qui ne peuvent qu’accroître les ségrégations comme la suppression de la carte scolaire. Dans la contribution que je verse à ce numéro j’explique comment la France depuis la fin des années 1970 n’a fait que de détricoter le peu d’instruments dont elle disposait pour préserver la mixité sociale dans les écoles sans jamais en concevoir de nouveaux. La mixité scolaire doit être pensée comme une réelle politique publique et à cette fin elle se doit de concevoir des instruments institutionnels spécialement dévolus. Beaucoup de chercheurs seraient disposés à travailler à cette entreprise collective réellement progressiste.



Ce débat là ne cache-t-il pas une certaine désespérance pédagogique ? A force d'observer l'Ecole sous l'angle de la sociologie de ses établissements, ce qui s'est extraordinairement popularisé, ne prend-on pas le risque de nier le rôle que peut jouer la pédagogie dans la réussite scolaire ?


La sociologie des établissements scolaires est multiple, une partie d’entre elle est aussi consacrée à l’observation des pratiques pédagogiques et à leurs variations. En revanche au plan politique, il est certain que nous assistons actuellement à une certaine conception de l’école qui tend à penser le système scolaire comme un agrégat de petites unités de production autonomes que sont les établissements scolaires. Il est temps de repenser l’école en tant que système plus unitaire et de redonner à l’action pédagogique toute la place qu’elle mérite en lieu et place de la nouvelle doctrine managériale. Il y a là un véritable défi à relever pour refonder une école démocratique.


Choukri BEN AYED,

sociologue, est maître de conférences à l'Université Jean Monnet de Saint-Étienne et chercheur au laboratoire Modys-CNRS. Il a participé et dirigé plusieurs programmes de recherche consacrés aux inégalités d'accès à l'éducation.


Il a publié en 2009

C. Ben Ayed, Le nouvel ordre éducatif local. Mixité, disparités, luttes locales, Paris, PUF, 2009

C. Ben Ayed, Carte scolaire et marché scolaire, Du temps Éditions, 2009



C. Ben Ayed (coord), « École ségrégative, école reproductive », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 180, décembre 2009


Deux ouvrages collectifs à paraître en 2010

C. Ben Ayed, S. Broccolichi, D. Trancart (dir) et al, École : les pièges de la concurrence, Paris, La découverte, 2010

C. Ben Ayed (dir), L’école en questions. Pour une école démocratique, Armand Colin, 2010


Entretien François Jarraud



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Par fjarraud , le vendredi 15 janvier 2010.
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