| André Ouzoulias : Chiffres de l'Ecole, une entreprise de manipulation |
M. Darcos, maître en
déclinologie
Par André Ouzoulias
Professeur à
l’IUFM de Versailles, Université de Cergy-Pontoise,
Département
PEPSSE (Philosophie, épistémologie, psychologie,
sociologie et sciences de l'éducation)
Dans toutes ses interventions, le ministre de
l’éducation
nationale utilise le même argument pour justifier son projet
de
nouveau programme pour l’école primaire : la
baisse des
performances des élèves français dans
les
évaluations internationales. Selon Xavier Darcos, elle doit
nous
conduire à réviser entièrement les
programmes de
l’école primaire, principaux responsables de ce
désastreux bilan. Concernant plus
précisément les
performances des élèves français, dans
un 7-10 de France-Inter
à la mi-avril, il a ainsi affirmé sans
être
contredit, que nous nous trouvions dans le « tout bas du
classement », tandis que, sur d’autres
médias, il a
indiqué que les résultats de nos
élèves
« se sont effondrés dans les dernières
années ». Dans le magazine
télévisé Ripostes du 20
avril dernier sur France
5,
il a évoqué sans être vraiment
contredit, là
non plus, « la chute continuelle depuis 2002 du niveau de
performances en compréhension écrite et orale des
élèves français ». Et lors
de la
présentation de la mouture prétendument nouvelle
du
projet de programme, le 29 avril, il a
répété que
son projet s’imposait face au « recul de notre
système éducatif dans les classements
internationaux,
notamment dans l'enquête PIRLS qui évalue les
compétences en lecture des élèves
âgés de 10 ans », ajoutant que
« la France ne
se situe, parmi les pays de l'Union européenne, qu'en fin de
classement, devant la Slovénie, la Pologne, l'Espagne, la
Belgique francophone et la Roumanie. »
Visiblement, cette
argumentation a
été concertée au plus haut niveau.
C’est ce
que suggèrent les propos du chef de
l’État lors de
son entretien télévisé du 24 avril
dernier, dans
lesquels il a repris presque mot pour mot ceux de Xavier Darcos,
jugeant aussi que celui-ci est « un excellent ministre
».
On attend du
Président de la
République et de tout ministre, tout
particulièrement du
ministre de l’éducation nationale, une
argumentation au
plus près des faits. Or, à moins que M. Sarkozy
et le
gouvernement ne disposent d’informations qu’eux
seuls
auraient en leur possession, on se demande quelles études ou
données objectives fondent ces appréciations
très
négatives portées sur
l’école
française. On nous dit que ce bilan est celui que peignent
les
évaluations internationales. Commençons donc par
examiner
les résultats de ces enquêtes1.
Les évaluations
internationales en lecture
Concernant la lecture, on
dispose des
résultats publics de plusieurs enquêtes
internationales,
dont certaines sont assez récentes. Liliane
Sprenger-Charolles,
directeur de recherche au CNRS, Université René
Descartes
(Paris), en a fait une analyse détaillée lors
d’un
séminaire à l’Institut National de la
Recherche
Pédagogique2
. Cette analyse donne une vision très différente
des
résultats des élèves
français et de leur
évolution au cours de ces 15 dernières
années.
Liliane Sprenger-Charolles
explore les
résultats d’enquêtes
réalisées en
1992, 2000, 2003 et 2006 qui donnent un recul d’une quinzaine
d’années, suffisant pour dégager une
tendance. Il
s’agit en fait de deux séries
d’enquêtes a
priori difficilement comparables, d’une part les
enquêtes
PISA réalisées par l’OCDE en 2000 puis
en 2003
auprès d’élèves de 15 ans
(scolarisés
en 2nde), d’autre part les enquêtes PIRLS
réalisées par l’IEA en 1992
auprès
d’élèves de 9-10 ans et de 14-15 ans,
puis en 2006
auprès d’élèves de 10-11
ans. Toutefois,
même ainsi, les résultats permettent de
répondre
aux deux questions principales : quelle est
l’efficacité
de l’école française en lecture et
comment a-t-elle
évolué ? De son analyse, ressortent les points
suivants.
a)
Si les
résultats français à PISA ont
très
légèrement baissé entre 2000 et 2003,
comme aussi
ceux des élèves finlandais, notons-le, cette
baisse
n’est pas statistiquement significative (quelques points sur
un
score total voisin de 500). Rien à voir avec un «
effondrement».
b)
En 2003, s’il
n’y a pas de quoi fanfaronner, les
élèves
français de 15 ans se situent dans la moyenne OCDE, aux
côtés de pays comme l’Allemagne,
l’Autriche,
la Norvège, la Suisse, les USA… bien au-dessus
donc du
« tout bas du classement ».
c)
Si l’on ne
prend pas en compte les élèves redoublants
(rappelons que
le taux d’élèves en retard
d’un an ou deux en
France au collège se situe autour de 12 %), qui ont
été inclus dans les enquêtes PISA 2000
et 2003 et
PIRLS 2006 (mais non dans PIRLS 1992), le score moyen des
élèves français est très
élevé. Par exemple, d’après
les
résultats de PISA (2000), la moitié de nos
élèves ont des scores égaux ou
supérieurs
à 560 points, soit 60 points au-dessus de la moyenne
internationale (= 500), ce qui les situe à peu
près au
même niveau que les élèves finlandais,
considérés comme les « champions
». De plus,
75 % des élèves « à
l’heure »
ont des scores supérieurs ou égaux à
520, la
proportion de ces élèves ayant des scores
inférieurs à la moyenne internationale
étant
très faible.
d)
Concernant la
dernière enquête PIRLS (2006), il existe divers
biais qui
perturbent sérieusement les comparaisons entre pays. Ainsi,
l’échantillon
d’élèves n’a pas
été construit partout de la même
façon : les
élèves français avaient huit mois de
moins que
ceux du Luxembourg, de Suède, du Danemark, de la Bulgarie et
des
USA, pays classés devant la France. Ce même biais
affecte
aussi la position relative des élèves
d’autres pays
comme l’Espagne, la Norvège, Israël et la
Belgique
(francophone).
De plus, 2/3 des
élèves
français ne parlent à la maison que le
français,
ce qui signifie qu’un tiers parle plus ou moins
systématiquement une autre langue et laisse donc penser que
près d’un tiers des élèves
de
l’échantillon français est
d’origine
étrangère. Or, pour plusieurs pays dont les
résultats sont situés au-dessus des
résultats
français (Belgique néerlandophone, Pays-Bas,
Danemark,
Angleterre…), il y a plus des 3/4 des enfants qui sont dans
cette situation (usage exclusif de la langue du test en famille).
Certes, le fait d’être bilingue n’est pas
en soi un
handicap, au contraire. Mais comme, en France, les enfants
d’origine étrangère appartiennent le
plus souvent
à des CSP dites défavorisées ou
très
défavorisées, on peut avoir de sérieux
doutes sur
la comparabilité des échantillons quant
à leur
composition sociale. Il faut noter aussi que, de PIRLS 1992
à
PIRLS 2006, le taux d’élèves de
l’échantillon français qui ne parlent
que le
français à la maison est étrangement
passé
de 91 % (proportion assez proche de la réalité)
à
66 % !
Enfin, dans PIRLS 2006, plus
de 6 % des
élèves ont été exclus des
évaluations dans divers pays classés devant la
France,
comme la Bulgarie, la Belgique néerlandophone, les Pays-Bas
et
le Danemark, contre moins de 4 % pour la France (on retire toujours des
sujets dont les caractéristiques « brouillent
» les
comparaisons, comme une longue maladie dans
l’année, une
arrivée récente de
l’étranger, une
déficience, etc.).
Au total, ces trois biais
dans la
construction de l’échantillon (âge,
langue
maternelle, taux d’exclus) se cumulent pour
pénaliser le
score des élèves français. Dans ses
analyses,
Liliane Sprenger-Charolles ne va pas jusque-là, mais il ne
serait pas absurde de penser que, dans ces conditions, la valeur
réelle exprimée par les résultats des
élèves français à PIRLS
2006 les met
plusieurs rangs plus haut dans le classement international et en
progrès sensible sur PIRLS 1992.
Un curieux support
d’évaluation…
Liliane Sprenger-Charolles a
également pris soin de donner
l’intégralité
d’un des textes qui ont servi de support à
l’enquête PIRLS 2006 (voir annexe
1).
Pour l’observateur avisé, il est frappant de
constater que
ce texte est un hybride de narration et d’écrit
documentaire. Or, il se trouve qu’en France, l’un
des axes
forts de la pédagogie de la lecture se marque
plutôt dans
une exposition à deux types d’écrits de
plus en
plus explicitement distingués tout au long de
l’école primaire : les récits et les
écrits
scientifiques (lesquels peuvent, localement, comporter un
récit). En revanche, qui connaît bien la
pédagogie
de la lecture dans les divers pays comparés dans cette
enquête, sait aussi que le type de texte qui a servi pour
cette
évaluation est habituellement utilisé
à
l’école dans les pays scandinaves et anglo-saxons,
qu’il s’inscrit dans leur tradition
pédagogique.
De plus, l’univers
de
référence de ce texte est familier à
de nombreux
élèves des pays du Nord de l’Europe.
Pour
apprécier l’intérêt de la
comparaison
effectuée par les enquêteurs de PIRLS 2006, il
faut savoir
qu’un élève ordinaire de 10-11 ans des
pays
scandinaves, des pays riverains de la Baltique,
d’Écosse,
d’Irlande ou d’Islande ne découvre pas
ici les
macareux. C’est un oiseau qu’il a
déjà vu
plusieurs fois dans des reportages
télévisés, dans
les pages de magazines pour la jeunesse, sur son manuel de SVT ou dans
des vidéos projetées en classe, voire au cours de
promenades le long de la côte. De plus, de nombreux
élèves de ces pays, avant de lire le texte,
connaissaient
déjà son thème principal (le premier
envol des
jeunes et ses risques), si bien que, pour plusieurs questions
posées à la suite du texte, il leur suffisait de
mobiliser leurs connaissances et leurs souvenirs sans même avoir
à lire le texte.
Il aurait
été normal que
l’on choisisse un univers de référence
plus neutre.
Que dirait-on si, pour une prochaine enquête, les
organisateurs
utilisaient par exemple un texte portant sur la culture de
l’olivier et la fabrication de l’huile
d’olive et si,
au bout du compte, on s’apercevait que les
élèves
espagnols, italiens et grecs de 10-11 ans ont des résultats
bien
supérieurs à ceux de tous les autres pays ?
Enfin, pour les
élèves
francophones de 10-11 ans, l’emploi de certains termes
utilisés dans la traduction française (scrute,
désorienté, aux aguets, ressac…)
pouvait rendre la lecture du texte difficile ici ou là,
alors
que ses versions dans plusieurs autres langues utilisent
peut-être un vocabulaire plus accessible. Mais, surtout, il y
a
de quoi être intrigué par diverses
particularités
de construction du texte :
• Le premier mot du
récit (après le chapeau) est Halla.
Il peut créer un trouble chez certains
élèves
français qui pourraient le rapprocher du nom du dieu des
musulmans…
• Halla murmure le
mot lundi,
qui veut dire macareux en islandais. Et mardi, se demandent
peut-être nos élèves,
qu’est-ce que cela veut
dire en islandais ? Ils auraient sans doute été
moins
perplexes s’ils avaient lu que Halla murmure le mot loundi, ce qui, en
outre, aurait constitué une transcription plus pertinente de
la prononciation islandaise.
• Pour comprendre le
troisième
paragraphe, les lecteurs doivent inférer que deux individus
se
sont d’abord accouplés, que la femelle a pondu un
œuf et que le couple a couvé cet œuf un
certain
temps (le mot couver
n’est d’ailleurs pas
utilisé)… Mais cet œuf
sert ensuite de point de départ à une superbe
série de substituts, presque idéale pour une
séquence d’enseignement sur les
problèmes de
compréhension en lecture : les petits des macareux
s’appellent d’abord des poussins (que les
élèves francophones considèrent
habituellement comme les petits de la poule), puis des oisillons, des jeunes, des petits, des oiseaux…
Vers la fin, le texte parle aussi des protégés
d’Halla.
• Le texte dit, dans
le 3e
paragraphe, que « les parents rapporteront du poisson au nid
pour
nourrir les oisillons », mais les traducteurs ont aussi
laissé dans l’implicite qu’il
s’agit des parents
des oisillons alors que ce terme parents,
sans complément, est le plus souvent
interprété
autrement par les élèves de CM
français. Quelques
uns auront peut-être hésité :
s’agit-il des
parents d’Halla et de ses amis ? Il faut attendre la phrase :
« Pendant tout l’été, les
macareux adultes
vont à la pêche … »3,
qui vient un peu plus loin, pour inférer ce que savent
dès le départ la plupart des enfants de
l’Europe du
Nord : les macareux sont des oiseaux pêcheurs. En fait, ils
plongent assez profondément dans la mer et, un peu comme les
manchots, chassent en nageant en groupe, parvenant ainsi à
attraper une grande quantité de petits poissons, avec
lesquels
ils nourrissent leurs petits.
• Le nid dans lequel
se développent les macareux s’appelle
d’abord un terrier
(plutôt utilisé d’ordinaire pour
désigner
l’habitat d’animaux terrestres comme les renards),
puis un nid,
un abri,
etc. On peut faire ici, à propos de cette autre
chaîne de substituts, la même remarque que
ci-dessus.
On le voit, surtout dans son
début,
ce récit est parsemé de chausse-trappes pour
élèves francophones, pas si faciles à
repérer pour les moins assurés d’entre
eux dans la
compréhension en lecture. Or, le début
d’un texte
est crucial pour sa compréhension.
En somme, qu’il
s’agisse de
l’échantillon
d’élèves, du type de
texte, de son univers de référence ou de sa
construction,
rien ne pouvait favoriser un bon score des enfants français.
Et
pourtant, les résultats ne s’effondrent
pas… Et
pourtant, les élèves français ne sont
pas «
dans le tout bas du classement ». Et pourtant, ils lisent !
Qu’ils obtiennent dans de telles conditions les
résultats
que PIRLS 2006 leur attribue, il n’y a pas de quoi se couvrir
de
cendres…
Il ne serait pas difficile,
hélas,
de montrer que, trop souvent, les supports franco-français
pour
les évaluations en lecture souffrent
d’imperfections
similaires. Ainsi, pour l’évaluation des
élèves de CE1 en septembre 2007, les livrets
fournis par
le ministère proposent une épreuve
présentée comme discriminante : sur une page
comportant
une vingtaine de mots illustrés (voir annexe 2), on demande
aux
enfants de barrer « les mots qui sont mal écrits
».
Ce cas est exemplifié avec le mot douche
associé à l’image d’une
bouche. Admettons que
les auteurs auraient pu, plus judicieusement, proposer un exemple tel
que pouche,
vouche ou bonche
pour faire comprendre ce qu’est « un mot mal
écrit
». De plus, parmi les items proposés, il y a le
mot cassette,
que de nombreux enfants ont barré parce qu’ils ne
le
connaissaient pas. Beaucoup ont également barré
le mot voilier,
expliquant ensuite : « parce que ce n’est pas
écrit
bateau ». De même, beaucoup ont barré,
à
tort, le mot fruit,
« parce que c’est du raisin » et le mot lampe
« parce que c’est une pile ». Pour une
grande part,
on a donc évalué ici le lexique des
élèves
et non leur capacité à lire des mots
isolés. On se
demande comment ce qui semble évident aux enseignants de CP
et
de CE1 n’a pas été perçu par
les auteurs de
ces supports, ni par les cadres du ministère qui les ont
validés avant leur impression à 850 000
exemplaires…
Si les protocoles
d’évaluation des traitements médicaux
étaient réalisés aussi peu
scrupuleusement que les
évaluations nationales ou internationales de la lecture,
chacun
sait bien que cela pourrait avoir des conséquences graves
sur la
santé. Mais en matière
d’évaluation de la
lecture, il semble qu’on puisse se permettre des
légèretés qui frisent
l’amateurisme.
En maths et en sciences, est-ce
« l’effondrement » ?
Dans ces deux domaines, des
comparaisons
internationales ont été
réalisées à
travers les enquêtes PISA en 2000, 2003 et 2006 avec des
élèves de 15 ans, mais avec des
épreuves de
conception très différentes dans ces trois
vagues, qui
rendent difficiles les comparaisons d’une vague à
l’autre. Les résultats de PISA 2006 sont
présentés dans la Note d’information
de la Direction de l’évaluation, de la prospective
et de
la performance du ministère de
l’éducation
nationale (DEPP), en date du 8 janvier 2008. La DEPP montre que les
résultats français ont un peu fléchi,
comme ceux
de pays aussi différents sur le plan pédagogique
que les
USA, les Pays-Bas, la Slovaquie, la République
Tchèque,
la Suède ou l’Espagne (les scores moyens de la
plupart des
autres pays se tassent aussi, quoique de façon moins
marquée). Mais ces résultats continuent
à situer
les performances de l’école française
dans la
moyenne de l’OCDE, autour de laquelle se concentrent les deux
tiers des pays. Il faut noter aussi que le fléchissement
moyen
des résultats français n’est pas
principalement
dû à une baisse générale des
performances,
mais à une augmentation sensible et préoccupante
du
pourcentage des élèves les plus faibles. Cet
aspect des
résultats a été notamment
souligné par
Bruno Suchaut, directeur de l’IRÉDU (Institut de
Recherche
en Économie de l’Éducation).
Toutefois, rien
n’est
précisé sur la façon dont les
échantillons
ont été formés et la note de la DEPP
ne fournit
pas les supports d’évaluation. Or, comme nous
venons de le
voir avec les évaluations PIRLS et les analyses de Liliane
Sprenger-Charolles, « le diable gît dans les
détails
». Ainsi, il y a de quoi s’interroger sur les
brutaux
changements de position de divers pays qui, de 2003 à 2006,
gagnent ou perdent un grand nombre de places en gagnant ou en
perdant… une vingtaine de points (pour un score total voisin
de
500).
En tout cas, là
non plus,
s’il n’y a pas de quoi fanfaronner, on ne peut pas
parler
de « tout bas du classement », là non
plus on ne
peut pas parler de « chute continuelle depuis 2002
»,
encore moins « d’effondrement
». Et quoi
qu’il en soit, si on veut expliquer l’augmentation,
entre
2000 et 2006, de la proportion des élèves les
plus
faibles dans les domaines de la culture scientifique et
mathématique dans ces évaluations PISA, on ne
peut pas
incriminer les programmes de 2002 de l’école
primaire.
Comme le rappelle Philippe Joutard, le recteur qui a
présidé à la rédaction des
programmes de
2002, les élèves de PISA 2006, qui avaient 15 ans
au
moment de l’enquête, ont fait toute leur
scolarité
primaire avec les programmes antérieurs.
Il faut relativiser les
performances finlandaises
Toujours en
prétendant
s’appuyer sur les évaluations internationales, M.
Darcos
compare souvent la Finlande et la France, notamment pour dire que nous
pourrions aisément diminuer le nombre d’heures
d’enseignement sans grand dommage, puisque les
élèves finlandais ont de bien meilleurs
résultats
avec moins d’heures d’école. On sait en
effet que,
dans les évaluations internationales, depuis une quinzaine
d’années, les élèves
finlandais sont
constamment situés « dans le haut du tableau
», tant
en lecture qu’en mathématiques. Mais peu de
commentateurs
soulignent certaines spécificités qui expliquent
une
grande part de ces résultats. Concernant la lecture, une
spécificité bien connue des linguistes est la
régularité du système
d’écriture du
finnois : il y a 26 phonèmes dans cette langue, dont 8
voyelles
(contre 37 phonèmes dont 16 voyelles en français)
; il y
a 26 lettres dans l’alphabet finnois courant ; chaque
phonème est toujours représenté par
une même
lettre et une seule4.
Si on écrivait le français sur ce
modèle, les mots auraient cette allure : bato (et non bateau), méri (et
non mairie),
kok (et non
coque ou coq), jigo (et non gigot),
etc. Pour ainsi dire, le finnois ne connaît donc pas
d’autre orthographe que la graphophonologie. On ne peut
guère rencontrer système
d’écriture plus
transparent. Et pratiquement, il suffit aux enfants de
connaître
les lettres de l’alphabet pour savoir déchiffrer.
C’est si vrai que 75 % des élèves
savent
déchiffrer avant d’entrer à
l’école
élémentaire (ils y entrent à 7 ans et
non à
6 ans comme en France). La plupart des autres y parviennent lors du
premier mois d’école, à travers un
module
adapté. Très vite, dès le
début de la
scolarité élémentaire,
l’enseignant peut
donc se concentrer sur la compréhension des textes5.
En outre, deux disciplines
sont inconnues
à l’école primaire finlandaise :
l’orthographe (on vient de voir pourquoi) et la grammaire (la
langue marque dès l’oral les cas, les genres et
les
nombres) et l’on peut donc économiser le temps que
l’on emploie à étudier ces aspects de
la langue
écrite dans des écritures plus
morphémiques comme
le français (133 graphèmes + une morphosyntaxe
purement
visuelle) ou l’anglais (plus de 1 000 graphèmes !).
Mais ce n’est pas
tout. Les
élèves finlandais sont aussi avantagés
par la
façon dont se disent les nombres dans leur langue. Si on
traduisait littéralement en français la suite des
mots-nombres finnois de 11 à 19, on dirait «
dix-un,
dix-deux, dix-trois… »
jusqu’à «
dix-neuf » (en français cette
régularité ne
commence qu’à « dix-sept »).
Et si on
traduisait littéralement la série des
mots-nombres qui
disent 20, 30, 40 … 90, on dirait « deux dix,
trois dix,
quatre dix … neuf dix ». Traduisons maintenant de
façon littérale le nombre finnois qui dit 35 :
«
trois dix cinq » ; … celui qui dit 71 :
« sept dix
un » ; … celui qui dit 80 : « huit dix
». Il
n’est guère étonnant, dès
lors, que les
enfants finlandais entrent à l’école
élémentaire en sachant pour la plupart compter,
lire et
écrire les nombres jusqu’à 99 : la
régularité de la comptine la rend facile
à
engendrer et le couplage entre numération orale et
écriture chiffrée est quasi immédiat.
Des études
interculturelles ont
montré que les enfants des pays d’Asie (Japon,
Corée, Chine, etc.), où l’on dit les
nombres de
cette façon très régulière,
voyaient leurs
apprentissages considérablement facilités dans
trois
domaines essentiels : la compréhension de la
numération
décimale de position, le calcul mental de
l’addition et de
la soustraction sur les petits nombres, le calcul mental de
l’addition sur les nombres à deux chiffres.
L’avance
que procure cette transparence aux enfants de ces pays, par comparaison
avec les enfants états-uniens anglophones, a même
été estimée assez
précisément : si
on prend pour référence le niveau de performance
que les
enfants des pays d’Asie atteignent dans ces domaines en fin
de
CP, les enfants états-uniens n’y
accèdent
qu’entre la fin du CE2 et le milieu du CM16
! Il apparaît aussi que cette facilité dans
l’apprentissage du calcul mental donne un avantage important
dans
la résolution de problèmes numériques.
Il
n’y a aucune raison de penser que ce
phénomène
n’existe pas dans les autres pays comme la Finlande,
où
les enfants peuvent s’appuyer sur une même
régularité et une même transparence.
À niveaux de
développement
économique et de scolarisation équivalents, ces
facteurs
(transparence de la langue écrite,
régularité de
la numération orale) sont probablement plus importants que
d’autres habituellement invoqués
(homogénéité sociale, taille des
groupes,
conception de l’enfant en développement, relation
maîtres-élèves, équipement
matériel,
etc.), pour rendre compte des meilleurs résultats en lecture
ou
en arithmétique élémentaire.
C’est bien ce
que semble montrer la forte stabilité des classements
internationaux en lecture et en mathématiques pour
« le
haut du tableau » où l’on retrouve
régulièrement des pays aussi
différents sur le plan des traditions pédagogiques
: la Finlande, le Japon, la Corée, la Hongrie, …
N’en
déduisons pas que
l’homogénéité sociale, la
taille des
groupes, la conception de l’enfant, la relation
maîtres-élèves,
l’équipement
matériel ou d’autres facteurs plus
spécifiques
soient sans importance. Nathalie Mons, maître de
conférences en sciences de l’éducation
à
l’Université de Grenoble II a pu montrer7
par exemple, que, toutes choses égales par ailleurs, les
pays
dans lesquels les choix majeurs sont guidés par
l’idéal d’une éducation
démocratique
et d’un service public de qualité
(plutôt que par le
pari sur la concurrence et la mise en place préc | |