La professionnalisation en débat 

Par Antoine Bonvoisin


La journée d’étude intitulée "Du concept à l’action" organisée par la Faculté de sciences de l’éducation de l’Université de Strasbourg, le 17 novembre 2011, abordait la professionnalisation. A l’heure où les politiques l’encouragent ouvertement, des tensions émergent. A l’université, dans l’entreprise, dans les métiers du social, professionnaliser suscite des inquiétudes et des questionnements. Les conférences et tables rondes organisées à cette occasion ont rassemblé 92 participants parmi lesquels des chercheurs, des étudiants, des professionnels et des travailleurs sociaux, venus discuter de leurs visions et expériences sur le sujet.


La professionnalisation est un sujet au cœur des préoccupations politiques. La loi du 10 Août 2007 relative aux libertés et aux responsabilités des universités engage celles-ci à favoriser l’insertion professionnelle des étudiants. Elles ont l’obligation de publier des statistiques et de mettre en place un bureau d’aide à l’insertion professionnelle. A terme, chaque diplôme devra comporter un stage professionnel. Najoua Mohib, maître de conférence en sciences de l’éducation et à l’initiative de cette journée, exprimait clairement que la professionnalisation apparait aujourd’hui comme une nécessité pour les entreprises et les institutions. Mais également pour les individus eux-mêmes. Patricia Remoussenard, directrice du centre interuniversitaire de recherche en éducation de Lille est du même avis : la professionnalisation me semble être quelque chose d’omniprésent et d’incontournable. C’est une intention (on veut être professionnalisé) et une injonction sociale. Pourtant la professionnalisation génère des tensions. Notamment à l’université. Certains enseignants ou étudiants y sont farouchement opposés. L’entreprise souhaite professionnaliser ses salariés mais cela suscite un conflit d’intérêt : le salarié recherche une meilleure employabilité, son employeur une meilleure rentabilité pour l’entreprise. Dans le champ du social, la multiplicité des formations est remise en cause. Pour certains acteurs sociaux la professionnalisation passe en priorité par l’expérience de terrain.


Cette journée d’étude abordait la professionnalisation dans ces trois milieux : université, entreprise, et travail social, en liens directs avec les sciences de l’éducation. Quels sont les enjeux de la professionnalisation ? Présente-t-elle des risques ?



"Professionnaliser est-ce le rôle de l'université ?"


Le phénomène de massification des étudiants et le chômage des jeunes ont fait émerger la question de la professionnalisation à l’université : les parcours universitaires ont été multipliés et diversifiés de manière à offrir plus de débouchés. Cette professionnalisation n’est pas du goût de tout le monde.  Henri Vieille-Grosjean, maître de conférences à Strasbourg, est très critique de cette nouvelle fonction de l’université : dans l’éducation on attend des résultats en termes d’être, pas d’avoir. Selon Albert Jacquard, le savoir ne serait pas la possession, mais avoir du goût. L’éducation n’aurait donc pas à préparer au monde professionnel, au monde de l’économie, mais à préparer « l’être » des individus. Il insiste sur le fait que  l’université doit rester prudente face à cette tendance à la professionnalisation. Les finalités du monde professionnel sont parfois en opposition avec celles de l’université, notamment par la recherche du profit. Paradoxalement, Henri Vieille-Grosjean reconnaît que c’est son devoir de préparer les étudiants à leur insertion sociale et professionnelle. Les écoles privées ne sont pas accessibles à tous et l’université doit aussi fournir la possibilité de s’insérer professionnellement. Le mouvement semble donc lancé sans retour en arrière. Patricia Remoussenard rappelle que les pratiques éducatives ont toujours pour but de préparer les individus à s’adapter à la société. Aujourd’hui, elles doivent préparer au monde du travail qui est une activité centrale. Le milieu éducatif doit développer des outils qui forgent les compétences des étudiants. Les structures universitaires ont déjà développé des formations qui permettent une réelle professionnalisation : les BTS, DUT, Licences professionnelles, Master professionnels. Même si les effets attendus ne sont pas toujours au rendez-vous, comme l’a rappelé l’un des participants de la salle, de nombreux dispositifs, tels le Plan Réussite Licence, les Unité d’Enseignements Libres, ou encore les services de l’orientation et de l’insertion professionnelle, témoignent de la mise en place d’une véritable politique de professionnalisation.  



"Conflit d'intérêt entre salarié et entreprise"


Si un débat existe encore en ce qui concerne la formation initiale, il est désormais acquis que l’université a un rôle à jouer au niveau de la formation continue des individus. Le monde du travail évolue rapidement et on assiste à une disparition des emplois stables, les salariés sont confrontés à l’incertitude au cours de leurs parcours professionnel. Les cas de reconversions professionnelles sont plus fréquents. Les salariés doivent développer leurs compétences pour pouvoir faire face à ces changements potentiels. Or, la professionnalisation fait l’objet d’un conflit d’intérêt entre entreprise et salarié. Comme l’explique Carole Maillier, directrice adjointe du service de formation continue de l’université de Strasbourg, l’entreprise cherche à rendre ses employés plus efficaces, plus compétitifs, et les salariés recherchent un gain d’efficacité mais aussi le développement de leur employabilité et de leurs compétences. Pour Emmanuel Triby, professeur en sciences de l’éducation à Strasbourg, il y a effectivement une contradiction possible entre les buts de l’entreprise d’améliorer sa performance et le souhait potentiel des salariés d’aller voir ailleurs, d’évoluer. Parler de professionnalisation c’est faire l’hypothèse qu’on peut concilier les intérêts des deux protagonistes. La professionnalisation doit donc être vue en termes d’échange, comme le disait Anne Martino, directrice commerciale de Dale Carnegie. Elle doit être un processus gagnant-gagnant : le développement des compétences d’un salarié servira l’entreprise et le salarié lui-même. Mais y-a-t-il des risques à professionnaliser ? En tant qu’employeur, on forme un collaborateur pour une valeur de 10 000 euros sur trois ou quatre mois. Si la personne s’en va ensuite c’est un coût énorme. Mais peut-on parler de risque à professionnaliser ? Je ne crois pas. Alors deux attitudes sont possibles : certaines entreprises ne forment pas leurs salariés car elles considèrent que le risque est trop important. Mais elles sont rares, et la plupart considèrent la professionnalisation comme une opportunité et un investissement pour elle et le salarié. Les dispositifs de formation ne manquent pas : la Validation des Acquis de l’Expérience (VAE) ou la formation en interne en sont de bons exemples. Seul bémol les formations externes comme la VAE engagent, en général, le salarié à prendre sur son temps personnel pour se former.



"Concevoir la professionnalisation dans le travail social"


A l’écart du monde de l’entreprise, le travail social : quels sont les enjeux de la professionnalisation dans ce milieu ? Les diplômes sont multiples et on assiste à une segmentation des pratiques professionnelles. Dans ces métiers on donne une grande place à l’expérience, au vécu. L’apprentissage se fait sur le terrain et tout au long de la vie. Les aptitudes personnelles sont, de plus, primordiales : est-on apte à devenir travailleur social ? Le sens relationnel peut-il s’apprendre ? On peut légitimement se demander ce que les diplômes apprennent sur la relation à l’autre. Pour Dominique Besnard, directeur des politiques sociales des CEMEA, la notion de la complexité humaine n’est plus assez prise en compte et plus assez enseignée. Le risque actuel de la professionnalisation serait de réduire ces professions à des aspects techniques et gestionnaires, à des actes. On ne peut pas découvrir l’autre dans les livres : la nécessité d’une alternance entre théorie et terrain est réelle. Mais la reconnaissance du professionnalisme du travailleur social est un enjeu majeur, sinon n’importe qui peut faire du social, rappelle Chahrazad Allam, éducatrice spécialisée au sein de l’association Themis. La difficulté est de prendre en compte les dimensions éthiques du travailleur social, ses valeurs altruistes et de solidarité. Il est également difficile d’évaluer ce que les professionnels apportent aux bénéficiaires des structures sociales : les changements s’opèrent sur des années, dans le social, on ne peut pas quantifier les résultats à court terme.



"Une nécessité incomplète"


Que conclure de ces débats ? La professionnalisation semble être une nécessitée, pour l’université, l’entreprise, les salariés, les travailleurs sociaux. Les évolutions récentes du monde du travail forcent à être mobile et à disposer des outils pour acquérir des compétences. Prudence toutefois face aux dérives de cette injonction sociétale. La formation de l’esprit, le développement personnel, l’appréhension des relations humaines ne peuvent se résumer à des compétences techniques. En dehors de soulever bon nombre de questions sur la professionnalisation, cette journée visait à renforcer les liens entre chercheurs en sciences de l’éducation et acteurs de terrain. Comme l’explique Najoua Mohib, souvent les chercheurs posent les questions mais les praticiens attendent des réponses. Il y a une vraie demande du monde de l’entreprise et des travailleurs sociaux pour mieux connaitre les activités de recherche en sciences de l’éducation. Les étudiants du Master « Apprentissages et Médiations » étaient chargés de préparer cette journée en partenariat avec l’association étudiante Edutopia. L’aventure ne s’arrêtera pas là, une deuxième journée devrait suivre sur le thème tout aussi controversé de l’évaluation.


Antoine Bonvoisin


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Par fjarraud , le vendredi 02 décembre 2011.
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