L'Ecole et la culture du mépris 

Le drame survenu à Béthune pose une nouvelle fois la question de la souffrance au travail des enseignants. Une question ancienne traitée par  la refondation par la pensée magique...

 

Ce n'est pas faute de rapports et d'études. Le mal être enseignant a fait l'objet de nombreux travaux et est parfaitement documenté. Récemment il y a eu le rapport du Carrefour social sur le burnout des enseignants et la tension au travail. En juin dernier, le rapport Gonthier-Maurin sur la "souffrance enseignante". En septembre celui d'Eric Debarbieux qui parle du "ras-le-bol" des enseignants du premier degré. Et celui de V. Bouysse et Y. Poncelet dénonçant "l'alourdissement" du métier. Ils avaient été précédés en 2010 du rapport de Dominique Cau Bareille (Créapt-CEE) sur la lassitude et le mal être enseignants.

 

Pour elle, ce qui fatigue les enseignants c'est la hiérarchie Education nationale. Une conclusion que n'écartent pas les rapports récents. Plus que les  élèves ce qui fatigue les profs ce sont les ministres. Dominique Cau Bareille a interrogé les enseignants de maternelle, d'école élémentaire, du collège et du lycée. Le premier facteur de fatigue, à chaque niveau, c'est le sentiment d'être empêché de faire correctement son métier par le cadre institutionnel. Ainsi les enseignantes de maternelle sont fatiguées par les postures qu'impose le travail avec des petits, par la fatigue nerveuse générée par le contact avec les enfants et les parents, mais aussi par l'évolution institutionnelle du métier. "Loin de valoriser leur savoir-faire, les changements qui affectent les maternelles (au niveau de l‘écriture, de la pré-lecture, introduction des sciences, de l’histoire en grande section, de la prévention routière par exemple) et les nouveaux modes d’évaluation de leur propre travail touchent le coeur du métier (mise en place des évaluations, fiches de préparations des séances), les fondamentaux de leur travail, leur autonomie. « Actuellement, on nous demande de singer l’élémentaire », disent certaines enseignantes. Le rapport mentionne aussi "les propos (abondamment commentés) du ministre de l’Éducation sur les maternelles, qui ont provoqué l’inquiétude des enseignantes rencontrées, et chez certaines une profonde amertume".  Les fins de carrière "apparaissent ainsi de plus en plus entachées de rancoeur et de difficultés à faire valoir leurs façons d’enseigner face à une institution dans laquelle elles ne se reconnaissent plus autant qu’avant. Au lieu d’y trouver un soutien, elles en soulignent les astreintes et frustrations, sentiments qui font partie des arguments pour envisager des départs précoces".

 

Cette amertume envers l'institution nous la croisons au quotidien au Café pédagogique. Un exemple ? Ces derniers jours nous avons interrogé les 500 enseignants innovants que nous avons croisé lors des 5 Forums organisés depuis 2008. Les enseignants nous disent souvent qu'ils continuent à innover... sans mentionner aucun soutien institutionnel. Combien nous écrivent pour nous parler des obstacles, des  brimades qu'ils rencontrent au quotidien. Dois je donner des exemple ? Dire qu'un des plus inventifs des professeurs de géographie qui a généreusement donné de son temps s'est vu retirer l'heure de décharge dont il bénéficiait à cette rentrée par son chef d'établissement ? Que d'autres nous racontent qu'ils ont tout laissé tomber sous la pression de responsables rectoraux ou locaux ?

 

Il est urgent d'envoyer des signaux de changement. Le ministre lui-même évoque parfois la "maltraitance" subie par les élèves par exemple du fait des rythmes scolaires. L'affaire de Béthune rappelle que le mal être est une colonne de l'institution et qu'il touche aussi les enseignants.  On a pu croire qu'il suffirait de rénover le projet d'Ecole républicaine pour que miraculeusement il s'évapore. Sans doute faut il prévoir dans la refondation de le traiter en lui-même. Et penser à changer la culture de l'encadrement que 10 ans de gestion autoritaire ont fait glisser vers le discrédit et le caporalisme.

 

François Jarraud

 

Par fjarraud , le mardi 23 octobre 2012.

Commentaires

  • JF_LAUNAY, le 28/10/2012 à 18:02
    "Et penser à changer la culture de l'encadrement que 10 ans de gestion autoritaire ont fait glisser vers le discrédit et le caporalisme"
    OUF ! je n'ai glissé que pendant un an, avant de devenir pensionné !
    Sauf que, je doute très fortement que mes camarades syndiqués CFDT (très minoritaires il est vrai dans le noble corps des personnels de direction) aient sombré dans le caporalisme et même ceux, majoritaires, du SNPDEN ! Et je ne parle même pas des militants d'Education & Devenir !
    Ce type de phrase glisse dans la généralisation abusive et les personnels de direction ont subi autant, sinon plus, les mesures prises ces cinq dernières années, à commencer par les diminutions de postes.

    Quant à "la souffrance au travail des enseignants. Une question ancienne traitée par  la refondation par la pensée magique...", j'avoue ne pas trop comprendre ce que veut dire ce par  la refondation par la pensée magique (l'âge sans doute).

    Pour en rester au grands truismes, on conviendra que le mal être, en cette période, n'est pas propre aux enseignants. Que les causes de ce mal être sont, n'ayons pas peur des grands mots, multifactorielles. Et qu'il n'est jamais très bon - cinq ans de sarkozysme devraient nous l'avoir appris - de se servir d'un fait-divers tragique pour faire une loi de circonstance (loi Ciotti, par exemple) ou ici, pour jeter l'opprobre sur une profession.

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