Cinéma : "Augustine" : L'hystérie, mal d'un siècle ? 

Le grand Docteur Charcot, « inventeur » de l'hystérie, saisi de passion amoureuse pour l'une de ses patientes ? Pour son premier long métrage, Augustine, Alice Winocour voulait évoquer les relations complexes de la jeune malade avec le célèbre médecin, mais sans faire un film historique. Elle invente donc la trame fictive qui lui manque pour mettre en scène la rencontre du savant aliéniste et de la jeune domestique atteinte d'hystérie. Loin de trahir son sujet, le détour par la fiction permet à la réalisatrice de montrer un moment décisif de l'histoire de la psychiatrie sans verser dans le documentaire ou la romance historique. La relation entre les personnages (joués par Vincent Lindon et la chanteuse Soko) permet de condenser en quelques scènes intenses le paradoxe social et culturel où basculent, en même temps que les conceptions traditionnelles de la psychologie, les illusions d'un monde finissant, encore tout imbu de ses valeurs scientistes. La subtilité des ambiances, la minutie des décors, la précision des détails du contexte, permettent à Alice Winocour de construire sans effets bruyants une vision originale, esthétiquement très réussie, de ce tournant décisif. Un film à ne pas manquer, à exploiter largement en cours de philosophie.

 

L'histoire d'Augustine

 

Dans l'atmosphère feutrée d'une riche maison bourgeoise, le dîner s'interrompt brutalement : la bonne, en proie à des convulsions hystériques, emporte la nappe et l'ordre mondain sous le regard pétrifié des convives. Paralysée d'une paupière, la jeune femme se rend à la Salpêtrière où officie le Docteur Charcot. Examinée par un assistant, elle est sélectionnée pour alimenter le cheptel du célèbre aliéniste, qui entretient à grand frais un panel de démentes nécessaire à ses recherches sur l'hystérie. Augustine va se révéler un cobaye d'exception, réceptive à l'hypnose et particulièrement expressive dans ses manifestations pathologiques, avant de se rebeller contre l'emprise du praticien et de s'enfuir.

 

Mondes étanches et absence d'empathie

 

Inspiré de faits réels, l'histoire d'une patiente traitée par Charcot pendant une douzaine d'années avant de s'enfuir de la Salpêtrière déguisée en homme, Augustine dessine à travers le récit d'une période précise (l'année 1885) les contradictions d'une société en bout de course. Posée avec un réalisme tranchant, l'étanchéité des mondes, peuple et bourgeois, maîtres et serviteurs, masculin et féminin ; étanchéité des cultures aussi, où la différence de l'autre fait l'objet d'une curiosité zoologique à peine recouverte d'un alibi scientifique et d'une absence d'empathie paré d'un naturalisme réducteur. Côté psychiatrie, la réalisatrice met en relief l'inaudible de la parole du sujet souffrant : là où l'hystérie se montre, il n'y a rien à entendre ; ce que la malade pourrait dire d’elle-même n'a pas d'incidence sur la connaissance de sa maladie. En contrepoint, le témoignage face caméra de  figurantes malades mentales évoquant leurs crises, troue le récit une éclaircie troublante.

 

Corsets, verrous et tabous

 

Pour Charcot, continuateur de Claude Bernard, l'intériorité médicale se limite à l'observable des fonctions organiques, peut-être cachées dans les replis du cerveau dont on voit le personnage examiner à la loupe des coupes transversales. La notion de psychisme comme dimension mentale active et autonome ne peut l’effleurer, pas plus que l'idée d'une étiologie sexuelle des névroses hystériques, malgré les allusions graveleuses et l'odeur de scandale qui entourent ses recherches. Le tabou de la sexualité est parfaitement verrouillé, les conventions sociales corsetées à l'extrême – à l'image de l'épouse de Charcot, jouée par Chiara Mastroianni, hiératique et parfaite, dont le corset étrangleur fait écho aux linges chiffonnés d'Augustine lors de l'auscultation, mais aussi au « compresseur ovarien », instrument médical absurde appliqué de force à la malade par le praticien exaspéré d’impuissance médicale. Le clivage entre le corps et l'esprit structure les mentalités selon une ligne aussi nette que le partage tracé dans le corps d'Augustine par les crises nerveuses.

 

L'hystérie, maladie historique ou mal mythique ?

 

Sans doute le tableau trace-t-il en creux les prémices de la psychanalyse ; on se souviendra que Freud, en effet, jeune auditeur de Charcot, sera  profondément marqué par l'observation des malades de l'aliéniste et par sa pratique de l'hypnose, qu'il abandonnera rapidement au profit de la la « talk-cure » ou cure verbale. En ce sens, on rattachera l'hystérie à une période de l'histoire européenne où l'inhibition sexuelle et l'hypocrisie bourgeoise constituent les ferments parfaits de sa sécrétion sociale. Mais le film d'Alice Winocour propose beaucoup plus qu'une justification a posteriori des thèses freudiennes : comme le rappelle la réalisatrice, la pathologie des hystériques incarne une mystérieuse révolte du corps contre l'oppression, une révolte sans paroles mais qui tend à se signifier à toutes forces au regard de l'autre - une pathologie de la reconnaissance, en somme, qui fait fi des valeurs sociales de hiérarchie et d'intégration. En ce sens, avec son cortège de symptômes étranges et son imagerie équivoque, l'hystérie prend aussi à nos yeux la puissance d'un mythe, disant  l'impérieuse exigence narcissique qui traverse irrémédiablement le désir humain.

 

Jeanne-Claire Fumet

 

Augustine, d'Alice Winocour - avec Vincent Lindon, Soko, Chiara Mastroianni.

Sortie en salle le 7 novembre.

 

A retrouver sur le site d'actualité éducative au cinéma zérodeconduite.net :

un dossier pédagogique très complet, rédigé par Vital Philippot et Agathe Arnold, bande-annonce, informations, projections scolaires.

Le dossier

 

 

Par fjarraud , le mercredi 24 octobre 2012.

Commentaires

  • Ceair, le 29/10/2012 à 07:39
    Votre article qui met en perspective le film dans son contexte historique, est passionnant, merci !
    Vous faites allusion à la psychanalyse qui va suivre, à l'influence de l'année parisienne sur le jeune Freud, vous dites : "La notion de psychisme comme dimension mentale active et autonome ne peut l’effleurer, pas plus que l'idée d'une étiologie sexuelle des névroses hystériques"

    J'ai lu récemmment le livre de Jeffrey Masson qui va justement dans le sens que vous évoquez, "Enquête aux archives Freud, des abus réels aux pseudo-fantasmes" (réédition de "Le réel escamoté"). Le livre explore précisément la suite, la façon dont Freud est passé de la théorie de la "séduction" (entendre viol, facteur de névroses) à la théorie des pulsions qui plaçait la faute chez l'enfant et ses pseudo fantasmes.
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