Enseigner le français à tous les élèves 

« Commencez donc par mieux étudier vos élèves » : ainsi Jean-Jacques Rousseau invitait-il tous les maîtres à prendre en considération les enfants plutôt qu’à s’enfermer dans leur propre savoir. C’est l’épigraphe d’un ouvrage, paru dans la collection « Repères pour agir » et  coordonné par Nadia Mekhtoub, qui cherche des réponses aux difficultés que les collégiens peuvent rencontrer dans l’apprentissage du français. Il s’efforce à la fois de poser les principes pédagogiques qui peuvent mener les élèves sur la voie de la réussite tout en donnant des exemples concrets d’activités de classe innovantes et efficaces. A la fois éclairant et pragmatique, donc particulièrement précieux, il est sans aucun doute amené à devenir un livre de référence dans la didactique du français.

 

Dans la préface, Monique Jurado appelle l’enseignant confronté aux difficultés d’un élève non à le crisper sur celles-ci, mais plutôt à lui ouvrir des horizons : « il s’agit bien de construire les attitudes qui fondent la réussite, l’envie et le désir tournés vers l’avenir et un but heuristique plutôt que des stratégies de remédiation d’un passé manquant. ». D’où, pour refonder une relation de confiance, il faut « lâcher prise, oser proposer des situations complexes sollicitant la recherche, les échanges, l’inventivité et concevoir l’apprentissage comme espace de coopération, où l’on construit ensemble et où l’on est intelligent ensemble », ce qui peut conduire l’élève à transformer son rapport au savoir. Nadia Mekhtoub pose cinq principes selon elle essentiels : « inscrire l’aide dans le quotidien de la classe » (au lieu de l’externaliser), « individualiser l’aide dans l’espace collectif de la classe » (préférer au préceptorat les dispositifs collaboratifs qui favorisent les interactions verbales), « adapter son enseignement sans réduire ses exigences » (traiter la difficulté plutôt que la contourner), « accorder une vigilance particulière aux processus » (inviter par exemple aux écrits réflexifs), « réfléchir aux enjeux de la discipline que l’on enseigne » (pour construire du sens, envisager par exemple le conte comme une entrée dans la vie d’adulte, pas seulement comme le déploiement d’un schéma narratif).

 

Les difficultés des élèves, explique Nadia Mekhtoub, ne doivent pas être toutes attribuées à l’élève et à son environnement : si l’école y a sa part de sa responsabilité, c’est qu’elle a aussi  des possibilités d’action. Elle invite ainsi à travailler les compétences qui sont sollicitées dans toutes les matières sans qu’aucune ne les enseigne véritablement (« décontextualiser, puis recontextualiser,  symboliser,  généraliser, classer, etc. » ), ainsi qu’à lever les « malentendus sociocognitifs » qui peuvent être à l’origine des problèmes rencontrés (« lorsque l’on demande à des élèves de ZEP de produire une argumentation à la première personne, on encourage l’implication de soi, l’expression directe, la réaction immédiate – toutes caractéristiques des genres premiers – alors qu’on attend distanciation, prise de recul, généralisation – toutes caractéristiques des genres seconds. La situation scolaire, ainsi brouillée, est génératrice de difficultés. ») Il s’agit encore pour les enseignants d’apprendre les « gestes professionnels » que Dominique Bucheton  et son équipe de chercheurs distinguent ainsi : les « gestes d’atmosphère » (pour « susciter l’implication, soutenir l’attention… »), les « gestes de tissage » (pour « donner du sens, de la pertinence à la situation et au savoir visé… »), les « gestes de pilotage des tâches » (pour tenir compte « des contraintes de l’espace-temps de la situation »), les « gestes d’étayage » (« faire comprendre, faire formuler, faire utiliser … »).

 

Le corps de l’ouvrage explore les modalités de travail qui peuvent favoriser les progrès des élèves : comment créer les conditions de l’apprentissage, savoir diagnostiquer, quels dispositifs mettre en place en lecture, en écriture ou en langue, comment favoriser les interactions, comment anticiper les difficultés en identifiant bien les obstacles rencontrés, quelles progressions organiser, comment favoriser l’autonomie de l’élève en tant que sujet scolaire, sujet lecteur ou sujet scripteur … On trouvera de nombreux exemples précis d’activités possibles, souvent peu utilisées dans les classes, pourtant très formatrices et aisément transférables : la lecture prospective, le texte lacunaire, le texte à trous, la dictée couleurs, l’exploration d’un poème (de Pierre Coran) ménageant dans la lecture des pauses réflexives pour élucider peu à peu le sens, la dictée à l’enseignant, l’entretien, l’écriture en plusieurs jets, le brassage de textes divers qui permet d’entrer dans un processus de « secondarisation », c’est-à-dire de passer de l’écriture spontanée, s’appuyant sur le vécu, à une écriture reconfigurée par la mise à distance et la généralisation, l’analyse de copies pour établir des priorités, l’atelier de négociation graphique, la dictée réfléchie, la corolle lexicale, des dispositifs coopératifs de reconstitution de textes ou de classement grammatical, les réseaux de lecteurs, les procédures qui permettent à l’élève de se faire commentateur de sa propre production ou de s’exprimer par le dessin, les usages pédagogiques du brouillon …

 

Sans doute l’ouvrage eût-il pu s’intéresser aussi aux potentialités nouvelles du numérique, dont on connaît la capacité à reconfigurer les postures de l’enseignant et de l’apprenant, à reconstruire l’estime de soi, à favoriser le travail collaboratif, à stimuler et améliorer l’expression, à susciter la créativité pour enrichir la relation à la langue et à la littérature …  Il n’en reste pas moins que, pour tous les professeurs de lettres amenés parfois à douter ou à renoncer face aux difficultés des collégiens, « Enseigner le français à tous les élèves » constituera un excellent stimulant pédagogique, tant il est susceptible d’enrichir les réflexions et les pratiques.

 

Jean-Michel Le Baut

 

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Par fjarraud , le mercredi 09 janvier 2013.

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