Pisa : Le lent naufrage de l'école républicaine 

Vincent Peillon avait annoncé une dégringolade de  l'école française dans le nouveau Pisa 2012. Il n'en est rien. Le niveau baisse un peu en maths. Il s'améliore en compréhension de l'écrit et reste stable en sciences. Mais tout cela cache l'essentiel : le système éducatif français fabrique toujours des élites. Mais il produit aussi un nombre croissant d'élèves de plus en plus faibles. Dans la première classe tout va bien. Mais à fond de cale le bateau coule. Ce n'est pas l'école de l'élite mais celle de la République qui sombre.


Une France dans la moyenne mondiale


Tous les trois ans le rapport Pisa donne une photographie de l'état des compétences des jeunes de 15 ans dans les pays développés et un nombre croissant de pays associés. En 2012, près de 400 000 jeunes ont participé aux tests en Europe, en Amérique du Nord mais aussi au Moyen Orient, avec la Jordanie et en Asie. En haut du classement des maths, l'épreuve reine de ce Pisa 2012, ce sont justement les asiatiques : Shanghaï, Singapour, Hong Kong, Taiwan, la Corée du Sud, Macao, le Japon raflent les premières places. Pour Eric Charbonnier, expert à la direction de l'éducation de l'OCDE, cela tient aux cultures de l'Asie de l'est qui poussent à s'améliorer et au consensus familial sur l'école. Les premiers européens apparaissent à la 7ème place avec le Lichtenstein, la Suisse et les Pays-Bas. Quand on pense aux débats politiques violents qui ont eu lieu dans certains cantons suisses sur l'école ça laisse rêveur... La Finlande a un peu décroché à la 12ème place mais toujours dans le peloton de tête de l'Europe. On trouverait encore significativement devant nous le Canada, la Belgique, l'Allemagne, la Pologne et le Vietnam, dont le PIB par habitant est 34 fois inférieur au notre. Inversement le Qatar, organisateur d'une conférence mondiale sur l'éducation et second pays le plus riche du monde stagne à l'avant avant dernière place. La France est 25ème sur 65 en maths, 21ème en compréhension de l'écrit et 22ème en sciences. Un rang qui est à relativiser : ce ne sont pas les mêmes pays d'une année sur l'autre et surtout il y a une marge d'erreur qui fait que le rang n'est pas à retenir à l'unité près. Proches de nous on va trouver le Royaume Uni, le Danemark, le Portugal. Ce que Pisa peut nous enseigner c'est surtout l'évolution par rapport à nous-mêmes grâce à un barème de compétences qui reste stable.


Selon les disciplines





Ainsi, en maths, la France se situe dans la moyenne de l'OCDE avec 495 points (moyenne 494). Mais en 2003 on avait fait 511 et l'écart de 16 points est significatif. On a surtout baissé entre 2003 et 2006. Depuis on baisse très lentement. On compte 13% d'élèves bons (niveaux 5 et 6) mais 22% de faibles (inférieur au niveau 2). Depuis 2003 ils sont plus nombreux et en plus nettement plus faibles : ils ont perdu 23 points en moyenne, l'équivalent de deux trimestres de classe.




En compréhension de l'écrit, par contre, la France progresse. Avec 505 points on est au dessus de la moyenne (496) et du niveau de 2009. On a retrouvé notre niveau de 2000. Mais cette bonne nouvelle est gâchée par une analyse plus poussée. Le nombre des très performants et des très peu performants a augmenté : l'écart se creuse aussi dans le niveau des uns et des autres. Surtout ce résultat est dû aux filles. L'écart entre les sexes atteint 44 points, ce qui est énorme.


En sciences avec 499 points la France est un peu au dessous de la moyenne OCDE (501). Son évolution est stable : 498 points en 2009.


Championne des inégalités


Les résultats moyens des élèves français cachent une montée inquiétante des inégalités sociales de réussite. L'OCDE calcule un indice socio-économique pour les élèves. L'écart entre deux points de cet indice correspond à 43 points d'écarts de niveau en maths dans Pisa 2003. Il représente aujourd'hui 57 points. C'est-à-dire presque deux années d'école. C'est le second score le plus élevé des 65 pays participant à Pisa. Les élèves français les plus performants seraient au 13ème rang dans le classement général de Pisa et les moins performants au 33ème. Autrement dit 20 pays d'écart. Les élèves les plus faibles, sont aussi les moins impliqués et les moins persévérants.


A cette inégalité sociale s'ajoute une forte inégalité ethnique. Les études françaises affirment que la situation sociale des parents justifie l'écart de niveau scolaire entre jeune autochtone et immigré. Pisa montre le contraire. À niveau social comparable, il y a 37 points d'écarts, soit une année scolaire, entre autochtone et immigré. C'est un écart énorme. Inégalités ethniques  comme inégalités sociales ne sont pas des découvertes de 2012. Elles étaient déjà inscrites dans Pisa 2009. Mais rien n'est venu les atténuer, au contraire elles se sont aggravées. Or ces inégalités heurtent de plein fouet les fondements de l'école républicaine : l'égalité devant le savoir, l'élitisme "républicain" justifié par l'égalité des chances. On constate ce que ce discours recouvre comme réalité. La France est le champion occidental des inégalités sociales à l'école.


Un singulier rapport à l'école


Pisa permet encore de mieux connaître les attitudes face à l'école. Là aussi le système éducatif français a des particularités. La plus importante c'est le climat d'indiscipline. Les jeunes français disent plus que d'autres aimer l'école. Mais c'est en France et en Finlande que les jeunes déclarent le plus important climat d'indiscipline, marquée par le bruit dans la classe, le retard mis à faire démarrer le cours par exemple. Enfin les jeunes français sont aussi parmi les plus anxieux de tous les élèves de Pisa. On a là aussi un bien singulier rapport à l'école.


Que faire ?


Pour l'OCDE, le problème numéro 1 en France c'est la gouvernance. "A chaque fois qu'on essaie une réforme des tensions apparaissent", nous dit Eric Charbonnier. Il n'y a pas de consensus sur l'école avec un objectif clairement poursuivi."


"Ceux qui font l'éducation, ce sont les enseignants", poursuit-il. Par suite les premières recommandations concernent la formation des enseignants. Si V Peillon a réformé la formation initiale dans un sens qui convient à l'OCDE, la formation continue est à la traine. En France seulement 17% des enseignants bénéficient d'un accompagnement contre 61% dans l'OCDE et 100% à Singapour. Il lui semble important de former les enseignants à individualiser leur enseignement et à faire face à l'échec scolaire. Le suivi des enseignants doit devenir une préoccupation des établissements plus autonomes.


Des actions doivent être menées pour le prioritaire. Pour E Charbonnier, il faut inciter les enseignants expérimentés à enseigner dans ces établissements et pour cela avoir une politique d'incitation financière. Il faut aussi diminuer le nombre des élèves par classe dans l'enseignement prioritaire.


Un autre enjeu c'est l'enseignement professionnel. Pour l'OCDE renforcer le lien école entreprise doit permettre de le renforcer et de lutter contre le décrochage. Autre point important contre le décrochage : limiter le redoublement. La France n'est plus championne du monde du redoublement mais elle garde encore 28% de jeunes de 15 ans ayant déjà redoublé. Pour E Charbonnier il ne suffit pas de supprimer le redoublement. Il faut préparer un accompagnement de l'élève redoublant. Enfin il faut améliorer la préscolarisation. En France la scolarisation des moins de 3 ans est très peu répandue chez ceux qui en ont besoin : les quartiers populaires.


François Jarraud


Pisa 2012 : Les résultats

http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Documents/docsjoints/pztome1.pdf

Pisa 2012 : résumé sur la France

http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Documents/docsjoints/pzfrance.pdf


Par fjarraud , le mardi 03 décembre 2013.

Commentaires

  • Delafontorse, le 08/04/2014 à 06:53
    L'OCDE, qui commande les enquêtes PISA et pilote depuis au moins 30 ans les politiques éducatives des pays soumis à l'idéologie ultralibérale, devrait se réjouir des résultats de l'école française, qui sont tout à fait conformes à ses attentes, du moins si l'on en croit le Cahier de politique économique l'OCDE n°13 de 1996:

     « L’apprentissage à vie ne saurait se fonder sur la présence permanente d’enseignants mais doit être assuré par des prestataires de services éducatifs. Les pouvoirs publics n’auront plus qu’à assurer l’accès à l’apprentissage de ceux qui ne constitueront jamais un marché rentable et dont l’exclusion de la société en général s’accentuera à mesure que d’autres continueront à progresser (….) Si l’on diminue les dépenses de fonctionnement, il faut veiller à ne pas diminuer la quantité de service, quitte à ce que la qualité baisse. Les familles réagiront violemment à un refus d’inscription de leurs enfants, mais non à une baisse graduelle de la qualité de l’enseignement ».

    Télécharger le Cahier de politique économique n°13 de 1996 de l’OCDE :

    http://www.cip-idf.org/IMG/pdf/ocde_n_13_.pdf


  • Gascogne, le 03/12/2013 à 18:01

    Bonjour,
    Ce constat, circonscrit aux élèves sur le point de quitter le collège n’est pas surprenant. Il montre que les établissements se« ghettoïsent » en France dans une profonde indifférence des français eux-mêmes ; c’est particulièrement vrai pour les collèges où la fuite vers le privé ne cesse de croître, afin de ne pas côtoyer les plus démunis et "turbulents". N’oublions pas, sans vouloir rallumer la guerre scolaire,que la France a deux éducations "nationales" :
    celle officielle et "républicaine", qui tant bien que mal, essaie de rester présente dans les quartiers « défavorisés » ;
    -l’autre  - le privé sous contrat - pour laquelle les personnels sont payés par l’état et ont passé les mêmes concours que dans le "public" ! C’est quand même une particularité bien spécifique à la France, qui ne favorise pas la « mixité » sociale ni, sauf exceptions régionales, une réelle émulation tant la ligne de clivage entre classes sociales est nette. Et il faut reconnaître que la France est très diverse :  une telle "diversité" (quel mot affreux) dans la population est-elle la règle chez nos voisins ? Certains oui mais pas tous ! Il ne faut pas minimiser les difficultés qui son réelles pour asseoir les apprentissages les plus fondamentaux (français notamment) dans de nombreux cas qui nous laissent fort démunis si la confiance mutuelle que l'on peut porter à notre école républicaine et laïque disparaît.

    Un autre fait préoccupant : les élèves français se plaignent de vivre dans un climat d’indiscipline. Un mal français ? Tant que la société française ne marquera pas de respect pour son école et ses enseignants, comment voulez-vous que cela puisse changer !

    Professeur agrégé de sciences physiques en lycée depuis 38 ans, à la retraite bientôt, j'assiste bon an mal an à la lente érosion des compétences en sciences et mathématiques des élèves entrant en classe de seconde ; malgré de gros efforts peu reconnus de renouvellement de nos pratiques en enseignement des sciences, celles-ci restent marginalisées et dans leur poids horaire (même en série S où la réforme des lycées les a mises en net recul ) et dans leur considération : les sciences ne sont pas en France vécues comme faisant partie de la culture de tout citoyen, tant nos décideurs (et beaucoup hélas de professeurs d'école) n'ont reçu aucune formation scientifique ! Et pourtant, cet enseignement est de qualité quand les structures le permettent : mon expérience de projets européens me l'a montré, par rapport à de nombreux pays voisins (mais là, les acteurs dont je parle ont plus de 15 ans et ne relèvent plus des tests PISA) !
    Malheureusement, beaucoup de nos élèves "subissent" leur enseignement plutôt qu'ils ne le "vivent", faute de conviction et de" travail" (ce mot est honni !).

    En effet, notre système éducatif est moins contraint qu'il n'y paraît par rapport à bon nombre de pays voisins : on privilégie l'orientation massive vers l'enseignement général, le plus "prisé", sans réel souci de vérifier l'état des acquis des élèves ni poser quelques exigences quant à l'engagement de ces mêmes élèves dans les cycles d'enseignement dans lesquels ils s'orientent (ou sont orientés) ; le pouvoir de décision des familles est réel à toutes les étapes de la scolarité mais peu d'entre elles sont capables d'en user avec discernement !

    Certes, on peut relever que l'efficacité de nos enseignements est fortement entravée par :
    - un émiettement excessif des horaires en face à face pédagogique (la situation n'a fait qu'empirer) qui fait qu'en-dessous d'un seuil critique (3 h hebdomadaires), l'efficacité du professeur est vraiment de peu de poids.
    Faut-il resserrer les disciplines enseignées en collège et créer de véritables "dominantes" en lycée (ce qui est pratiqué dans tous nos pays voisins) ? On a tendance à faire un peu de tout et mal !
    - une faible valorisation du travail d'élèves en équipe, une difficulté à mettre en place des passations à l'oral, sous forme d'exposés ou communications préalablement travaillés devant leurs pairs ;
    - une obsession de l'évaluation permanente qui devient ridicule alors que l'on pourrait mettre en place des stratégies d'apprentissage des savoirs et connaissances sur un rythme plus apaisé et concerté ;
    - une stratégie discutable et behavioriste de fragmenter les savoirs en compétences ;
    - un regard toujours pessimiste et roboratif ("cela nous gave" dit-on dans ma région du Sud Ouest) qui laisse peu de place à l'enthousiasme qui se doit quand même d'être présent tant les adolescents peuvent en faire preuve ! Mais il manque un regard d'adulte : des efforts, consentis par tous ! Et non pas un climat d'adulescence qui font prendre les smartphones pour les parangons de la communication !
    Mon expérience de 38 ans de métier m'a prouvé que le discours, la parole du professeur sont essentielles, sans se priver pour autant des moyens de de communication contemporains (et on en fait grand usage en sciences) : ce "discours" demande une maîtrise des savoirs, une curiosité insatiable, une écoute de l'autre permanente.
    Mais est-ce dans l'air du temps où frime et immédiateté priment ? Et hélas, l'échec scolaire existera toujours ; il n'y a pas de "zéro défaut" quand on fait acte de pédagogie !

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