Comment est né le CPE ? 

« Certains professeurs rechignent à assumer des tâches qu’ils considèrent moins nobles que l’enseignement. Les Conseillers Principaux d’Éducation (CPE) ont parfois l’impression que leurs collègues veulent leur refiler  le sale boulot. » Christine Focquenoy est doctorante à l’Université d’Artois-CREHS et à l’Université de Lille 3-CIREL.  Elle exerce comme CPE au lycée Queneau de Villeneuve d’Ascq et comme formatrice à l’ÉSPÉ de Lille.  Ses recherches  en sciences de l'éducation portent sur l'évolution de la  fonction du CPE

 

Vos recherches interrogent le mythe du surveillant général.  Qu’en reste-t-il dans l’imaginaire ?

 

Pour les auteurs des XIXe et XXe siècles, c’est un personnage qui suscite invariablement crainte et répulsion. Les écrivains s’inspirent d’ailleurs de leur propre expérience scolaire, et les souffrances endurées avivent leur critique.  L’imaginaire collectif retient l’image d’un personnage rigide faisant fermement régner ordre et discipline dans les établissements. Les élèves le craignent et l’affublent généralement de cruels sobriquets. Dans le Petit Chose, Alphonse Daudet fait du surveillant général  une terrifiante sauterelle noire, symbole de mort. C'est l'archétype du "surgé" d’avant 1970. 

 

Cette image correspond-elle à la réalité ?

 

Une investigation historique m’a permis de confronter cette image aux profils des surveillants généraux de l’Académie de Lille. Le portrait type  apparaît plus nuancé. Leurs dossiers de carrière permettent de mesurer les attentes institutionnelles : maintien de l’ordre dans la  Maison, discipline ferme et bonne tenue. Mais, certains surveillants généraux apparaissent comme des précurseurs, conseillers d’éducation avant la lettre, nouant des relations d’aide et de soutien aux élèves. Cette attitude novatrice leur est reprochée par leurs supérieurs hiérarchiques, chefs d’établissement et inspecteurs, qui considèrent l’adolescence comme potentiellement dangereuse (comme le montrent les travaux de J-C. Caron  (1).

 

Vous avez également  mené une enquête auprès d’anciens CPE ?

 

  Les interviews confirment ce positionnement novateur. Certains ont initié des pratiques nouvelles, surtout dans les établissements techniques. Par ailleurs, les internats leur permettaient de développer des expériences éducatives, valorisées dans des associations, comme la Ligue de l’enseignement, les CEMEA ou les Francs et Franches   Camarades. Néanmoins, il faut attendre les années 60 pour que la revue associative  Le Surveillant général alimente la réflexion sur les notions d’autorité, d’autodiscipline, d’apprentissage de l’autonomie, etc.

 

Le soubresaut de 1968 a dû avoir un effet …

 

Le printemps 68 est le paroxysme d’une évolution déjà en enclenchée auparavant. L’ère des "surgés" figés dans la tradition disciplinaire répressive est révolue. Certains le vivent douloureusement, d’autres se réjouissent de pouvoir jouer pleinement leur rôle d’éducateur. Deux années après les événements, la volonté politique d’inspecteurs généraux et de chercheurs de l’Institut National d’Administration Scolaire permet la création du CPE qui considère le surveillant général comme un  ancêtre  un peu encombrant à reléguer au placard  (2)!

 

Le changement d’appellation recouvre-t-il   une réelle transformation ? Ne s’agit-il pas seulement d’une modernisation de façade de la contention scolaire ?

 

Comme le résume André De Peretti (3), le surveillant général était  un gardien de l’ordre aux ordres. Le conseiller principal d’éducation dans ses attributions conserve une part de l’héritage (encadrement de l’équipe des assistants d’éducation, gestion des absences, par exemples) mais s’inscrit dans un cadre beaucoup plus large, de collaboration éducative et pédagogique avec les enseignants et les autres acteurs de l’établissement. Le référentiel de compétences des CPE atteste de cet ancrage professionnel. La contention scolaire ne repose plus sur le "surgé" mais est, ou devrait être, l’affaire de tous.

 

Certains demeurent nostalgiques du "surgé" et aimeraient bien  parfois le  faire sortir du placard…

 

Ce type d’attentes est source de tensions dans les établissements. Un enseignant débutant l’exprime clairement lors d’une interview avec le sociologue Patrick Rayou  (4). Les CPE ont parfois l’impression que leurs collègues veulent leur refiler, ce qu’en termes sociologiques, on appelle le sale boulot. Certains professeurs rechignent à assumer des tâches qu’ils considèrent moins nobles que l’enseignement. Cette position suscitait déjà des conflits récurrents entre les répétiteurs et les professeurs de lycée, entre 1880 et 1940, comme le montrent les historiens, Yves Verneuil et Philippe Savoie (5).  Le CPE souhaite remplir son rôle de conseiller auprès des collègues en difficultés, agir, en éducateur, sur l’élève, sans se substituer à l’enseignant.  

 

Un CPE n’est-il  pas conduit parfois à défendre les élèves contre les enseignants, contre la direction … ?

 

Le CPE agit non pas contre  mais avec. Il contribue au respect de la règle et peut être sollicité par un élève qui a un sentiment d’injustice face à une situation vécue en classe. Il faut essayer de gérer l’incident sans désavouer l’enseignant. Si l’injustice est réelle, une médiation s’impose pour aider l’enseignant à rétablir son autorité (et à éviter d’autres injustices) et faire comprendre à l’élève que la gestion d’une classe peut amener, parfois quelques maladresses.

 

Le CPE est assis entre deux chaises ?

 

   Le CPE a une position nodale dans l’établissement, ce qui constitue à la fois la richesse et la difficulté de sa fonction.   Il faut pratiquer la compréhension, l’empathie ... Je suis frappée, quand j’anime des formations de CPE, de constater que ce problème est toujours prégnant. Si nous comparons avec l’enseignant, ou même avec le surveillant général (dont la mission de surveillance était clairement balisée), le CPE est beaucoup plus vulnérable… Les attentes de son supérieur hiérarchique direct peuvent biaiser son action. Un questionnaire auprès des CPE de Lille révèle, en effet, que certains chefs d’établissement attendent davantage un "surgé" qu’un conseiller…Mais je pense aussi que le corps des CPE a également une part de responsabilité car des collègues se cantonnent dans un quotidien professionnel, disons, sans envergure.

 

Quel est le portrait-robot du CPE contemporain ?

 

Comme l’enseignant, le CPE contribue à former des citoyens, des jeunes qui accèdent au savoir, développent des savoir-faire, et qui promeuvent des valeurs.  Je pense que le CPE contemporain redonne du sens à la scolarité de l’élève et essaie de raccrocher les élèves éloignés de la norme scolaire. Dans son champ de compétences, il développe des pratiques citoyennes, incite et aide les élèves à monter des projets (culturels, humanitaires). Sa mission essentielle, pour reprendre le titre du dernier livre d’Edgar Morin, est d’enseigner à vivre.(6)

 

Les enseignants autant que les CPE ont une relation éducative à l’élève.  Est-elle de même nature pour les professeurs et les CPE ?

 

Je pense que oui. Elle se déploie simplement dans des lieux et des temps différents (même s’ils peuvent être communs ; par exemple quand un professeur principal et un CPE co-animent une heure de vie de classe. Le CPE a certes plus souvent des situations d’entretiens individuels, avec l’élève et sa famille, et l’enseignant gère des groupes avec la contrainte d’un programme à respecter. Mais la nature de la relation me semble identique. Le CPE dispose de libertés pour développer cette relation sans se limiter au suivi strict de la scolarité. Il peut initier des projets avec les élèves, les délégués, les lycéens élus au Conseil de la Vie Lycéenne. Il découvre donc l’élève en dehors du contexte de la classe. L’écoute est un des outils professionnels du CPE mais il faut, bien sûr qu’elle soit constructive et serve la scolarité et l’épanouissement de l’élève. Je terminerai par une anecdote récente. Un lycéen auquel j’avais donné un travail de réflexion sur les enjeux scolaires et ses projets, pendant une heure de colle a conclu son travail en écrivant : C’est la première fois qu’au lycée, je peux parler de moi.

 

Conseillers d’orientations psychologues, assistantes sociales,  infirmières, médecins, professeurs principaux, CPE...  N’y-a-t-il pas redondance dans  l’écoute des élèves ?

 

Dans ma pratique du métier de  CPE, je travaille régulièrement avec les collègues que vous avez cités auxquels il faut ajouter les Assistants d’éducation. Dans le suivi collectif des classes, le partenariat étroit professeur principal / CPE est essentiel. Tous les acteurs scolaires que vous citez ont leur rôle à jouer, dans leur sphère de compétences. Mais ce n’est pas une simple juxtaposition ; pour que cela soit efficace et ait un sens pour l’élève, ces interventions doivent s’inscrire dans une politique éducative réfléchie et cohérente, servie par un travail d’équipe authentique. Il faut ménager le temps de la communication et de la réflexion entre les différents membres de l’équipe. Chacun apporte sa vision de l’élève.

 

Propos recueillis par Gilbert Longhi

 

Notes :

1  Jean-Claude Caron est professeur d’histoire contemporaine à l’Université Blaise Pascal Clermont II. Auteur de À l’école de la violence. Châtiments et sévices dans l’institution scolaire au XIXe siècle, Aubier, 1999.

2  « L’ancêtre dans le placard » constitue le titre d’un article de la revue de l’ANCPE (Association Nationale des CPE).

3  Interview d’André de Péretti, 7 février 2012, Paris.

4  Rayou, P. et Van Zanten, A. (2004), Enquête sur les nouveaux enseignants ; changeront-ils l’école ? Paris : Bayard.

 5  Carrefours de l'éducation N° 35, Mai 2013 Encadrement éducatif et vie scolaire dans les établissements d'enseignement secondaire depuis le XVIIe siècle  Yves Verneuil, Philippe Savoie . Collectif

6  Edgar Morin  Actes Sud  septembre 2014

 

 

 

Par fjarraud , le mardi 10 mars 2015.

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