La chronique de Véronique Soulé : Enseigner à Béziers sous Robert Ménard 

Le 28 septembre dernier (1), lors d’une visite de Robert Ménard dans une école, un prof a refusé de lui serrer la main. Le maire apparenté Front National a alors pété les plombs et s’est mis à l’insulter. Après cet incident, je me suis demandée ce que cela faisait d’enseigner à Béziers. Témoignage.

 

Sébastien Moreno est le directeur de l’école des Romarins, une école élémentaire classée en REP + (les établissements les plus défavorisés), dans un quartier périphérique où vit une importante population immigrée. Son école accueille notamment des enfants roms et étrangers récemment arrivés en France.

 

Sébastien Moreno est aussi le délégué départemental de l’UNSA Education. A ce titre, il a accepté de raconter en toute liberté comment dans les écoles biterroises soufflait un air nouveau.

 

L’obsession de la blouse

 

Robert Menard n’a rien bouleversé. Les cantines continuent de proposer des  menus de substitution. Il a baissé le prix des repas, geste qui a dû être apprécié dans l’une des villes les plus pauvres de France. Après un an de résistance, il s’est résigné à mettre en place les nouveaux rythmes scolaires. Mais les activités périscolaires seront payantes.

 

En fait, ce qui semble être l’unique préoccupation du maire est le retour de la blouse. Dès son élection en mars 2014, il a mis le sujet à l’ordre du jour dans tous les conseils d’école. Il en a même fait fabriquer – des blouses marquées du blason de la ville. Ses enfants, scolarisés dans le privé, en sont affublés. Et il rêve que tous les petits Biterrois en portent. 

 

«A chaque conseil d’école, les représentants de la mairie font inscrire le sujet, souligne Sébastien Moreno. Dans notre dernier conseil, il y avait des sujets bien plus urgents à traiter, comme l’informatisation des réservations de repas de cantines. Mais ça, ça n’intéresse pas la mairie.

 

L’idée du maire est de faire voter les conseils d’école en faveur de la blouse, et de faire s’opposer parents et enseignants généralement hostiles. Ils ont réussi à organiser une consultation dans une école, et les « pour » l’ont emporté. Ils n’ont pas renoncé… »

 

Valeurs du maire versus valeurs républicaines

 

Difficile de vanter les valeurs républicaines de respect mutuel, d’égale dignité de tous et de fraternité, lorsque d’immenses affiches « décorent » la ville vantant les pistolets automatiques 7.65, « le nouvel ami de la police municipale ». Ou encore, lorsque la Une du journal du Béziers, pièce maîtresse de la com’ de Robert Ménard, montre des trains bondés de réfugiés prêts à envahir la ville… 

 

Il y a aussi le maire qui annonce tout de go, le 4 mai dernier sur France 2 (2), qu’il compte le nombre d’élèves de confession musulmane dans les classes, en repérant les noms sur la liste des élèves de primaire que les mairies détiennent. Comment toutes ces annonces spectaculaires percutent-elles l’école ?

 

« C’est impossible de rester en dehors, explique Sébastien Moreno, l’école n’est pas hors sol. Les enfants en parlent d’eux-mêmes, comme des pistolets 7.65. Des parents de confession musulmane nous ont demandé si c’était vrai que le maire fichait leurs enfants. D’autres, s’ils étaient de bons réfugiés ou de mauvais migrants…

 

Nous sommes vigilants, nous devons commenter mais pas trop. Un enseignant doit observer une neutralité politique, mais il n’y a pas de neutralité des valeurs. Nous formons des citoyens. On est confronté à un maire qui va à l’encontre des valeurs que l’on enseigne à l’école comme la fraternité. C’est plus difficile. Car jusqu’ici, il y avait accord sur les valeurs fondamentales de la Républiques, entre les autorités municipales et l’Etat. »

 

Des profs dont on se méfie  

 

Dans le numéro de juillet 2015 du journal municipal, affichant à sa Une la nouvelle reine de Béziers en short et talons hauts, une double page était consacrée aux enseignants. Un article et une BD évoquaient le sondage sur la blouse effectuée dans une maternelle donnant 53% de parents favorables. Les profs hostiles à l’uniforme étaient présentés comme les élites qui méprisent et mentent au peuple : «C’est typique de ce qu’est devenue notre démocratie : ce n’est plus la majorité qui décide. Les élites savent, pas vous !»

 

S’il ne le dit pas ouvertement, Robert Ménard n’aime pas les profs et s’en méfie – trop gauchistes sans doute,  trop permissifs, libertaires, athées… Avant, l’équipe municipale rencontrait régulièrement la communauté éducative. Plus maintenant. 

 

«Deux fois par an au moins, on avait un comité consultatif où tout le monde se rencontrait – directeurs, parents, responsables municipaux …, précise Sébastien Moreno. Ce n’était pas seulement formel, on discutait de questions scolaires qui se posaient dans la ville. Il n’y en a eu aucun depuis l’élection de Robert Ménard. On réclame ces réunions. Mais on ne nous répond pas.

 

Dans ce cadre, c’est difficile de travailler en confiance. Plus encore que dans les grandes villes, dans les petites, les relations avec la municipalité sont importantes. La ville entretient les écoles, achète du matériel, alloue un budget par élève… En fait, Robert Ménard ne parle de l’école publique que dans la presse. Pour lui c’est un sujet médiatique avec lequel il peut faire parler de lui. Mais ici, il nous ignore. »

 

Des parents «biterrois de souche » qui demandent des comptes

 

Robert Ménard, élu avec 47% des voix, est un maire populaire. Toute sa rhétorique anti-immigration et prônant la « priorité aux Biterrois de souche », est partagée par une partie de la population. Et finit par résonner jusque dans les écoles.

 

« Des parents viennent nous voir, témoigne Sébastien Moreno, et nous demandent pourquoi les enfants roms ont droit à des choses et pas leurs enfants, pourquoi ils vont à l’accompagnement éducatif tous les soirs et pas les élèves biterrois de souche. Or, il s’agit d’un dispositif national : les enfants nouvellement arrivés ont droit à des heures de soutien, à un plus dans l’offre éducative.

 

Avant, on ne nous aurait jamais posé ce genre de question. Les gens trouvaient normal qu’il y ait une certaine bienveillance de la République à l’égard de ces enfants. »

 

Quelles seront les prochaines frasques du maire qui n’aime rien tant que provoquer et se faire mousser dans les medias ? « On vit au rythme de ses frasques, déplore le directeur d’école, on est toujours dans la crainte d’une provocation qui percuterait l’école. Le  calme et le recul dont a tant besoin l’école, ici on les a perdus. »

 

Véronique Soulé

 

Lire les chroniques précédentes

 

(1)  Un enseignant insulté par le maire de Béziers

(2) Vives condamnations du fichier des élèves musulmans de Béziers

 

Par fjarraud , le lundi 19 octobre 2015.

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