8ème FEI : Objectif raccrochage avec Julie Commun 

L'escale c'est un temps de pause institué au collège Rep+ des Pyramides à Evry (Essonne). Originalité du dispositif il alterne les décrocheurs "visibles" avec les "invisibles", ceux qui se font si petits que vous ne voyez même pas qu'ils ne sont plus là tout en occupant leur place...  Professeure de lettres,  Julie Commun revient sur ce dispositif présenté au 8ème Forum des enseignants innovants. " Ce qui est pour nous très positif dans ce dispositif, c’est que cela oblige professeurs et élèves à changer de représentations, ça nous oblige aussi à changer nos pratiques, à travailler autrement".

 

Votre établissement est un établissement REP+ centré sur la réussite des élèves. Malgré cela, vous faites le constat que beaucoup d’élèves décrochent ?

 

 Effectivement beaucoup trop d’élèves décrochent encore. Nous avons également établi le constat qu’en arrivant en 6ème, les élèves ont un désir d’école presque intact. Mais dès la 5ème, ça s’effiloche un peu et on perd la main sur un certain nombre d’élèves à partir de la 4ème, avec des ruptures parfois très importantes. Avant, on envoyait nos élèves dans un dispositif externe à l’établissement, le dispositif « SAS ». J’ai participé 2 ans à ce dispositif et on s’est rendu compte qu’il n’y avait pas de projet pédagogique réellement mis en place. D’autre part le retour en classe était très difficile pour plusieurs raisons, la principale étant qu’on n’arrivait pas à créer du lien entre le dispositif externe et le retour dans l’établissement.

 

Vous avez qualifié deux types d’élèves bien distincts : les élèves visibles et les invisibles. C’est-à-dire ?

 

Pour nous, deux profils d’élèves peuvent entrer dans la spirale du décrochage. Les élèves du profil 1 (les visibles) sont des élèves en voie de décrochage dont les signes sont de plus en plus visibles. Ils désinvestissent leur scolarité (manque de matériel, absences, retards…). Souvent en mal-être, ils ont une attitude en décalage avec les attentes du vivre ensemble. Les élèves du profil 2 (les invisibles) sont eux en voie de décrochage, mais en toute discrétion, en silence. Ce sont des élèves qui peuvent donner l’impression de répondre aux attentes. Ils ont des difficultés à communiquer avec l’enseignant, à exprimer leurs difficultés, ils ne s’épanouissent pas avec les autres.

 

Comment repérer ces élèves de profils différents ?

 

On est beaucoup sur du ressenti. Cela nous a obligé à travailler sur le repérage, par exemple lorsqu’un élève ne fait pas de bruit, lorsqu’il essaie de se faire oublier, lorsqu’on sent qu’il y a un mal-être. On s’oblige chaque année à se focaliser en début d’année sur les élèves « invisibles », qui sont par nature plus difficile à percevoir.

 

Pouvez-vous nous décrire le fonctionnement de votre dispositif « escale » ?

 

18 HSA sont consacrées à la réalisation de ce dispositif, ce qui n’est pas rien. Une session dure 15 jours et concerne 6 élèves maximum. On alterne les sessions avec élèves de profil 1 puis de profil 2.  On s’oblige donc à avoir une part égale des élèves relevant des deux profils. Sur l’année, on est entre 60 et 70 élèves accueillis. Concrètement, les élèves ont un emploi du temps aménagé sur les demi-journées dans lesquelles ils sont dans le dispositif. Le reste de la journée, l’élève est dans sa classe avec son emploi du temps normal. Cela permet de moins stigmatiser, mais également de mettre de suite en application les compétences travaillées dans « escale ». En effet, les professeurs sont au courant et peuvent donc aider les élèves à travailler les compétences de bien-être, de savoir-être etc.

 

D’autre part, suite à une demande de la part des élèves, ils sont tutorés par les enseignants qui participent au dispositif. C’est une tâche bénévole, non rémunérée et les enseignants qui participent au dispositif ont en moyenne 5 élèves tutorés sur l’année.

 

Concrètement, que faites-vous avec les élèves dans le dispositif ?

 

Au cours de la première demi-journée, les élèves mettent en avant leurs difficultés et essaient de construire des objectifs. On leur demande d’en construire deux pendant ces 15 jours, qu’ils devront poursuivre sur le reste de l’année. Par exemple, les élèves peuvent travailler des objectifs tels que « se détacher du regard des autres », « mieux se concentrer en classe ». Par la suite, ils sont mis dans un atelier écriture (sur un très court texte), qu’ils mettront en voix. Les élèves travaillent des exercices de diction, d’articulation. Ces exercices sont très porteurs pour les élèves du profil 1 qui sont souvent mal dans leur peau, ont du mal à surmonter le stress. A travers ces enregistrements, les élèves mettent leur travail sur un blog (à usage restreint).

 

Ils travaillent ensuite le mixage de ce texte mis en voix auquel on ajoute un portrait d’eux. Ils doivent ici être capable de se regarder, de s’entendre. C’est souvent très difficile car cela demande une distanciation par rapport à soi très importante. L’idée ici est de demander à l’élève de se regarder faire en classe.

 

Ma collègue d’histoire-géographie travaille sur le récit : choisir un héros et raconter son histoire. Les compétences orales sont développées. Les élèves doivent donc être capables de s’écouter, de respecter une consigne. Il y a également un atelier mathématiques pratiques, des ateliers de doublage avec les professeurs de langues où les élèves doivent doubler une série télévisée, les élèves développent ici la coopération. Ils font aussi du théâtre en analysant des situations du quotidien avec pour but de trouver une idée qui convienne à tout le monde. Les élèves ont également 4 heures d’EPS avec une sortie randonnée ou escalade selon les semaines. L’idée est de sortir du Collège, de créer du lien, de se surpasser dans une activité physique. Enfin, on travaille également avec une association de quartier qui nous prête une cuisine. Les élèves choisissent 2 ou 3 recettes, vont faire les courses et doivent donc faire la cuisine pour « escale ».

 

Notre objectif ici est de travailler sur de la pédagogie de détour, de placer l’élève en situation de réussite. « Escale » permet de se poser, de voir ce qui fonctionne chez les élèves qui ont souvent une très mauvaise image d’eux. Cela leur demande de changer de regard sur eux, sur les professeurs. Ce travail amorcé pendant « escale » est poursuivi par la suite par du tutorat.

 

Y-a-t-il des sessions qui n’ont pas fonctionné ?

 

Bien sûr ! La raison principale des sessions qui n’ont pas fonctionné est souvent que les élèves étaient déjà trop dans le décrochage. Chez certains élèves, on doit aussi avoir la capacité de se dire que le dispositif ne servirait à rien. « Escale » est sur la prévention du décrochage, d’autres actions sont menées au sein de l’établissement pour les élèves qui ont déjà décroché. Il nous est arrivé aussi de recréer des groupes explosifs. En revanche, même si nous avons l’impression que cela n’a pas fonctionné, cela reste malgré tout un moment où on a pu travailler avec l’élève, où on a essayé de mettre en place quelque chose pour lui, avec un contact avec la famille. Le mot escale signifie « pause ». Même si les objectifs n’ont pas été atteints, il y a tout de même quelque chose qui a été mis en place autour de l’élève.

 

Comment analysez-vous la réussite ou non des objectifs du dispositif ? Avez-vous construit des indicateurs qui pourraient vous renseigner plus précisément ?

 

On a travaillé plus sur une réussite qualitative que quantitative, ce qui peut nous poser problème pour reconduire le dispositif d’année en année. Nous avons tout de même pu quantifier pour les élèves du profil 1 une diminution des incivilités envers les enseignants en classe, une amélioration de l’engagement dans la scolarité (avoir son matériel, être acteur de sa scolarité), sans forcément regarder les résultats scolaires. C’est d’ailleurs souvent très ingrat pour les élèves qui ne se voient pas progresser en terme de notes. Un travail pourrait d’ailleurs être entrepris autour de l’évaluation. Concernant les élèves « invisibles », on a des élèves qui se révèlent complètement, qui s’engagent plus en classe. On peut le quantifier, notamment sur le nombre de prise de parole par heure de cours, sur le fait de demander de l’aide à l’adulte. Finalement, voir ces élèves participer nous permet de considérer qu’ils sont mieux dans leur scolarité.

 

Quel bilan retenez-vous de votre dispositif ?

 

Ce qui est pour nous très positif dans ce dispositif, c’est que cela oblige professeurs et élèves à changer de représentations, ça nous oblige aussi à changer nos pratiques, à travailler autrement. Concernant les élèves, cela leur permet de retrouver une place, de se réapproprier leur métier d’élève, leur scolarité. On s’est rendu compte également que les élèves viennent nous voir et demandent à participer à « escale ». C’est intéressant au sens où l’outil devient autonome. On n’avait pas forcément pensé au départ que les élèves viendraient nous voir pour demander à y participer. Après 3 ans de fonctionnement, on constate une vraie amélioration du climat scolaire. En prenant du temps pour chaque élève, on a un gain de qualité très important et chaque collègue voit actuellement l’efficacité du dispositif.

 

Il ne faudrait pas en revanche faire coexister une école dans l’école. Ce dispositif doit rester une étape, une « escale » dans le parcours de l’élève où on lui consacre un moment, suivie par un tuteur sur le reste de l’année, en lien avec l’équipe pédagogique de l’élève. On s’oblige à rester sur du pédagogique avec pour objectif de remettre les élèves au travail, d’être plus serein, de venir à l’école avec le sourire.

 

Propos recueillis par Antoine Maurice et Benoit Montégut

 

Le projet

8ème Forum des enseignants innovants : le Dossier

 

 

Par fjarraud , le mardi 22 décembre 2015.

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