Annie Regad : Quand les collégiens mènent l’enquête 

Lors d’une exposition au collège, une photo a été taguée par un inconnu ! C’est le fait divers imaginé par des 5èmes pour déployer un beau scénario pédagogique interdisciplinaire. Le projet a été mené à Bouillargues, dans le Gard, par Annie Regad et ses collègues, avec des élèves en difficulté qui s’élèvent ici au rang d’enquêteurs de la police scientifique. Les activités sont variées : rédaction de rapport de police, jeu de rôles avec mise en scène du délit, travail sur la lumière et la couleur en physique, travail sur le cadre en arts plastiques, collaboration avec un artiste en résidence, réalisation de magnifiques triptyques … Au final : « Des blocages ont été levés. Mais plus encore, les élèves ont eu l'occasion d'exprimer  leur sensibilité, leur  intelligence par des voies différentes. »

 

Dans quel contexte le projet a-t-il été mené ?

 

Au collège, nous sommes souvent confrontés à l'échec de certains élèves qui ne trouvent pas dans la pédagogie conventionnelle un espace d'épanouissement propice  à l'acquisition de connaissances normées. En l'absence de solutions immédiates, l'ennui s'installe et la confiance en soi s'amenuise. Nous avons décidé depuis plusieurs années de prendre cette question à bras-le-corps en créant une division de cinquième à effectif réduit (22 élèves) rassemblant des élèves volontaires mais entravés dans leur réussite pour des raisons diverses. L'équipe pédagogique s'applique à remettre en mouvement un mécanisme grippé en travaillant de concert : projets interdisciplinaires, transversalité, pédagogie de l'action... sans pour autant perdre de vue l'organisation programmatique des enseignements.

 

Le projet est construit sur un fait divers fictif : pouvez en éclairer le scénario de départ ? comment les élèves sont-ils amenés à se l’approprier ?

 

Dans le courant du troisième trimestre, nous avons  proposé aux élèves d'imaginer un scénario qui pourrait donner lieu à une enquête. Nous leur avons demandé d'introduire  certains éléments étudiés en Français (les constituants de la narration, la temporalité, le dialogue, le portrait), en Sciences physiques (la lumière, la photographie, le spectre des couleurs) et en Arts plastiques. Ils avaient à construire  une fiction qui devait avoir toutes les apparences du réel. Leur idée : une exposition de photos au collège, une photo taguée à l'encre marron, un suspect, de possibles complices, un mobile à découvrir… Les enquêteurs de la police scientifique mènent l'enquête...

 

Quelles activités liées au français avez-vous pu mener dans ce cadre ?

 

La construction du scénario s'est élaborée à partir de propositions individuelles que la classe a validées, rejetées ou amendées en réponse aux objections, pour parvenir à une cohérence, une « vraisemblance ». Ensuite, nous avons donné corps aux personnages qui se sont mis en scène  (expressions, gestuelle, attitudes, déplacements, costumes etc.).

 

La phase d'écriture (travail en groupes) s'en est suivie, facilitée par le jeu théâtral : écriture du rapport d'enquête dans un premier temps puis exercices de style à la première personne. Chaque personnage raconte la scène du délit de son point de vue, avec les nuances qu'autorise le genre : extrait d'interrogatoire, confidence à un proche, extrait de journal intime,  souvenir,  conversation,  narration dialoguée …

 

Les élèves touchent du doigt le paradoxe de la fiction, la force d'une écriture empreinte de modalité, développent des stratégies pour créer l'illusion. Se jouant du lecteur, le tenant à distance ou multipliant les points de vue selon le cas, ils apprennent à se montrer critiques à leur tour.

 

Le projet est interdisciplinaire : comment s’y intègrent les Sciences Physiques d’une part, les Arts Plastiques d’autre part ?

 

La première production écrite est le rapport de  police scientifique suivi de  la conclusion des enquêteurs. Celle-ci contient des preuves : les expériences menées sur l'analyse chromatographique, l'examen des zones obscures dans la pièce, photographiées et intégrées au rapport. La fiction se présente donc comme scientifiquement estampillée mais c'est une construction. La richesse d'un tel projet tient dans la diversité et l'ambiguïté des langages. Le travail de composition plastique et la photographie mettent en scène les emprunts au réel (expériences dans la classe, situations, acteurs, lieux …). L'espace familier est ainsi transformé en décor de fiction.

 

Le travail débouche sur la création de triptyques : pourquoi le choix d’une telle production, particulièrement originale ? que comporte chacun des éléments du triptyque ?

 

Nous avons accueilli un artiste photographe en résidence. Le choix s'est porté sur la photographie car nous avions en germe l'intuition que cela pourrait apporter une forte plus-value à notre projet débutant. De plus, un atelier-photo générait  déjà un bouillonnement créatif. Nous avons également été servies par le hasard : une exposition temporaire de Suzanne Lafont (artiste photographe) au musée du Carré d'Art et une œuvre de Sophie Calle, Autoportrait, nous ont inspiré la forme définitive du rendu : un premier panneau  portant le texte et les photos de l'enquête ; un deuxième panneau, galerie de portraits des personnages aux postures exagérément expressives (théâtralisation, mise en scène) et une troisième panneau aux couleurs du précédent, chaque visage étant remplacé par son texte-témoignage.

Réflexion, réfraction, vérité, masques, ombres, lumière, fiction, illusion dialoguent dans ce triptyque kaléidoscope.

 

Au final, quel bilan tirez-vous de l’expérience ? En particulier : qu’est-ce que la créativité et l’interdisciplinarité vous semblent avoir apporté aux élèves ?

 

Le fil rouge, le thème choisi par l'équipe pédagogique l'année dernière était Le temps qui passe. L'apport de ce projet en particulier, mais aussi de tous les autres menés dans la classe, ne peut se mesurer à l'aune du temps scolaire. Des savoir-faire, des méthodologies, des volontés d'autonomie,  des réflexes citoyens se sont développés, intra et extra-muros. Des blocages ont été levés. Mais plus encore, les élèves ont eu l'occasion d'exprimer leur sensibilité, leur intelligence par des voies différentes.

 

Propos recueillis par Jean-Michel Le Baut

 

 

 

Par fjarraud , le lundi 21 mars 2016.

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