Romain Cordier : Maupassant 2.0 en lycée pro  

Comment le numérique et la créativité peuvent-ils aider des élèves en difficulté à faire vivre une œuvre littéraire ? A Pontarlier, Romain Cordier, professeur de lettres-histoire, en donne la démonstration autour d’une nouvelle fantastique de Maupassant. Dans une classe de 4ème à projets, ses élèves ont adapté « Le Horla » de diverses façons : en bande dessinée, via Twitter, en onomatopées et smileys… et même par un roman-photo utilisant le controversé réseau Snapchat ! Cette « pédagogie du détour 2.0 » réduit la distance qui sépare parfois les élèves des savoirs scolaires pour les aider à retrouver le plaisir de la littérature. Elle les conduit à travailler des compétences variées, de lecture, d’écriture, de travail collaboratif, d’utilisation raisonnée des réseaux sociaux : à se construire une identité scolaire et numérique qui soit réellement positive.

 

Dans quel contexte cette activité a-t-elle pris place ?

 

Nous avons réalisé cette activité avec la classe de 4ème à Projets dont la spécificité est d’être composée d’élèves en difficulté(s), voire en échec scolaire, et auxquels nous essayons de redonner confiance. Les projets concrets pour travailler les compétences sont donc très adaptés à leurs profils.

 

Dans le cadre de la séquence « La nouvelle fantastique », nous avons parcouru l’œuvre intégrale « Le Horla » de Guy de Maupassant. Ce travail coïncidait avec la venue d’un illustrateur, Dominique Rousseau, qui participait au Salon du livre de jeunesse de notre ville, Pontarlier.

 

Pour l’accueillir, nous avons donc décidé nous aussi d’illustrer une œuvre, « Le Horla », écrite sous la forme du journal intime. Nous avons sélectionné les six premiers jours rédigés par le narrateur et les avons illustrés par binôme (cinq au total) d’une manière différente. Chaque groupe a donc présenté une feuille A3 décomposée en six cases, et l’a présentée à l’oral à l’auteur le jour de sa venue.

 

Quel travail particulier avez-vous mené autour de la bande dessinée ?

 

Pour le groupe chargé de reprendre « Le Horla » en version bande dessinée, il a été nécessaire de réaliser un travail sur celle-ci : les bulles, le message que l’on souhaite envoyer, l’importance d’avoir un dessin lui aussi efficace et direct. Le CDI de l’Etablissement nous a offert des nombreuses ressources dans le genre et a aidé le groupe à visualiser les prérequis pour réaliser une bonne bande dessinée.

 

Pour faire vivre « Le Horla » de Maupassant, vos élèves se sont lancés en groupes dans diverses réalisations : pouvez-vous nous les présenter ?

 

Un premier groupe devait reprendre les six premiers jours du Horla en utilisant le réseau social Twitter. Les élèves maitrisent cet outil, fréquemment utilisé en classe,. Ils ont donc créé un faux compte au nom du Horla et se sont mis dans la peau du narrateur qui aurait tweeté son histoire en 2015. La difficulté était de retranscrire le niveau de langage du narrateur en un niveau de langage courant et proche de celui utilisé par les jeunes, qui ont ressenti cette difficulté de passer de l’un à l’autre.

 

Un deuxième groupe a réalisé la bande dessinée à l’aide de l’outil en ligne Pixton. Ce site internet permet de créer une véritable planche de BD à l’aide de suggestions précises (personnages, lieu, mais aussi expressions des visages etc…). Les élèves ont d’abord réalisé leur BD à la main, sans l’outil. La difficulté principale pour les élèves a été d’identifier le point majeur, celui qu’il fallait illustrer principalement. L’exercice est très adapté pour aider les élèves à synthétiser l’essentiel d’un document. Une fois le plan validé, les élèves ont réalisé leur production sur Pixton sans difficulté technique.

 

Un troisième groupe était chargé d’illustrer « Le Horla » uniquement à partir d’onomatopées et de « smileys ». Les élèves ont d’abord pensé avoir le travail le plus simple mais ont vite compris que c’était un travail très épuré qu’il fallait mener: il fallait illustrer plusieurs pages en quelques caractères seulement. Là aussi, le principal travail a été d’aider les élèves à identifier le thème principal de chaque extrait. Une fois trouvé, ceux-ci ont été très créatifs et ont su apporter une touche esthétique à leur travail.

 

Le quatrième groupe a travaillé en symbiose avec le précédent car il héritait là aussi d’un travail très épuré à réaliser. Ils avaient pour consigne d’utiliser les arts plastiques et la couleur pour illustrer l’état d’esprit du narrateur tout au long des six extraits (ceux-ci font état d’une rapide dégradation de ses sensations : d’un bonheur véritable à une angoisse folle). La difficulté n’a pas été différente : savoir identifier une humeur, un état d’esprit puis le retranscrire. Une fois la solution identifiée, les élèves ont dépassé les attentes. Un beau travail de couleurs avec des dégradés et des très bons choix, mais en plus, ils ont souhaité alterner les outils : peinture à l’eau, découpage de feuilles cartonnées, et pastels.

 

Un groupe a aussi utilisé le réseau Snapchat, très en vogue actuellement chez les adolescents : quel usage pédagogique en a été fait ?

 

En effet, le dernier groupe a utilisé le réseau social Snapchat. Il est utile de noter que les élèves ont bataillé pour obtenir ce travail, à mon plus grand bonheur, car je souhaitais vraiment utilisé pour la première fois cet outil extrêmement populaire auprès de la jeunesse et faire une prévention à son sujet. En effet, cet outil mêlant photographie et texte permet d’échanger avec des contacts en sachant que le contenu (texte et/ou photo) s’autodétruit après quelques secondes. J’ai donc insisté auprès des élèves pour leur montrer que la soi-disant autodestruction n’était que partielle et que tout ce qu’ils échangeaient faisait partie de leur identité numérique et qu’ils pouvaient en subir les conséquences plus tard.

 

Cela fait, les élèves devaient se photographier en situation comme dans un véritable roman photo. Il a donc été nécessaire de rédiger un plan très détaillé incluant évidemment le texte à rédiger mais aussi le lieu, le costume, les postures…Cette partie a là aussi été la plus difficile pour les mêmes raisons que les autres groupes. Une fois le plan validé, les élèves se sont rendus quelques jours plus tard sur les lieux qu’ils avaient prévus. Nous avons là encore utilisé les ressources de l’établissement (cour, internat..). L’assistante d’éducation les a accompagnés pendant cette « expédition » qui les a ravis. Au retour, après validation des images prises, un gros travail technique a été mené (captures d’écran, montage…) au cours duquel les élèves ont excellé.

 

Le projet a aussi permis de travailler l’oral : de quelle façon ?

 

Enfin, lors de la séance précédant la venue de l’auteur, les élèves ont travaillé l’oral, puisqu’ils avaient la charge de faire une présentation compète et sérieuse des tableaux à l’illustrateur lui-même. Au-delà des quelques corrections et conseils apportés, mon véritable travail a été de donner confiance aux élèves et de les aider à évacuer la grande part de stress qui était très présente en eux, ce qui a mon sens prouve qu’ils se sont investis avec cœur pour ce projet. Il est bon de signaler que l’illustrateur a été ravi des productions présentées et a su les valoriser d’une manière très appréciable.

 

Comment les productions des élèves ont-elles été valorisées ?

 

Les productions des élèves ont été affichées dans la salle de cours et vont y demeurer jusqu’à la fin de l’année scolaire. Elles ont été présentées aux parents lors des réunions mais également aux futurs élèves lors des Portes Ouvertes de l’Etablissement.

 

Un journaliste d’une radio locale est également venu à la rencontre des élèves et ceux-ci ont eu plaisir à lui présenter leurs travaux. Là encore, le stress des élèves était important et le rendu a contribué à mon sens à les valoriser.

 

Enfin, les productions ont été photographiées et diffusées sur le blog de la classe ainsi que sur le compte Twitter. C’est une constante que je note : lorsque les productions des élèves sont diffusées, notamment en ligne, on ressent un investissement important de ceux-ci. Ils veulent donner – et y parviennent- une image positive d’eux-mêmes.

 

Dans un autre projet, vos lycéens ont utilisé le numérique pour faire connaitre leur futur métier de technicien de maintenance : comment ont-ils procédé ? avec quels bénéfices ?

 

Ce projet avait pour cadre le concours de l’ONISEP « Découvrez les métiers du numérique » et pour lequel les élèves avaient pour consigne de présenter un métier du secteur. Avec cette classe de 1ère Bac Pro, nous avons créé un compte Twitter (là aussi l’outil est utilisé régulièrement en classe) au nom du métier. Nous avons ensuite posté un grand nombre de ressources variées (graphiques, textes…) et avons rencontré une professionnelle du métier que les élèves ont interviewée. La production finale a été valorisée puisque les élèves ont eu le bonheur de remporter le 1er prix national et se sont vus offrir une semaine à Paris (dont ils parlent encore).

 

Les bénéfices ont été immenses : ils ont travaillé en groupe avec une contrainte de temps. Ils ont dû s’organiser, planifier, anticiper, définir des problématiques et surtout mettre en place des démarches pour trouver des solutions. L’émulation a vraiment conduit à une ambiance de classe très agréable. Les élèves ont grandement gagné en confiance. Pour l’anecdote, au moment de l’annonce des résultats, ils se sont dit heureux s’ils terminaient parmi les 100 premiers….Et ont eu beaucoup de mal à croire à la victoire.

 

Mon ressenti suite à ce projet, comme après tous les projets menés, c’est que je constate que lorsque les élèves sont motivés et ont un objectif clair, ils cherchent eux-mêmes à construire leur savoir et l’acquièrent d’une manière ultra efficace. L’enseignant n’est plus le maitre des savoirs, posté face à eux : il est un guide qui les accompagne en les aidant à réfléchir aux potentialités offertes par les différentes voies possibles. Il est également important a posteriori de verbaliser clairement avec les élèves les compétences qu’ils ont acquises, car parfois ils ne s’en rendent pas compte !

 

Cette année, avec une classe de 2nde Bac Pro cette fois, nous avons eu la chance de remporter le 2e prix national de ce concours avec un travail de qualité mené avec la même démarche…et des élèves qui ont même souhaité venir travailler sur leurs heures et jours libres. Il est bon de le signaler !

 

La bande dessinée ou les réseaux sociaux sont des modes d’expression que certains méprisent et que l’Ecole exploite peu : de manière générale et à la lumière de vos expériences, quels en sont selon vous les intérêts pédagogiques ?

D’abord, je crois qu’il est nécessaire d’expliquer une chose : Ces supports ne représentent pas la finalité d’un travail, ils ne sont qu’un moyen. Ils permettent, à mon sens, de réduire la distance qui nous sépare des élèves. En utilisant des outils qu’ils maitrisent, qui font partie de leur quotidien et de leurs habitudes, on les interpelle, on les concerne, on capte leur attention. Le chemin est donc plus court pour ensuite les aider à construire des compétences, mettre en œuvre des capacités et acquérir les connaissances attendues par les programmes.

 

Evidemment la parole de l’enseignant reste importante, les apports magistraux sont toujours essentiels mais la forme change. Au lieu d’être posté face aux élèves et par le fait en les mettant en position d’attente, on se place à leur côté, on les accompagne et les apports de l’enseignant leur permettent d’avoir des clés qui autoriseront une avancée vers la solution d’une problématique déclenchée par l’activité menée.

 

Dans le même ordre d’idée, utiliser un blog ou un réseau social permet de décloisonner les murs de la classe. Mon expérience m’a montré qu’un élève réservé et discret en classe est souvent très productif lorsqu’un travail numérique est mené. Ainsi, un cours ne dure plus une, deux ou trois heures, il est ouvert en permanence, en s’adaptant au rythme de travail des élèves.

 

Les réseaux sociaux sont souvent méprisés effectivement. Ils sont même dit dangereux. Paradoxalement, je suis d’accord avec cela. Les élèves actuels représentent la première génération qui possède un ordinateur connecté dans la chambre depuis le plus jeune âge, idem pour le smartphone. Les réseaux sociaux, ou plutôt une mauvaise utilisation des réseaux sociaux peut avoir des conséquences dangereuses et peut parfois mener à des drames humains de diverses natures (harcèlement, embrigadement et déformation de ce qu’est la sexualité en sont les principales à mon sens). Pourquoi ? Je pense que cette première génération tout numérique est concomitante à la première génération de parents dans cette situation. Les parents ne sont pas nécessairement au fait des enjeux puisqu’il n’y a pas d’historique, de référence ou, je dirais, de point d’appui. C’est là que les enseignants ont un rôle essentiel : ils doivent contribuer à guider les élèves – et les parents- dans la construction de leur identité numérique positive.

 

Pardonnez cette digression mais elle me parait importante. Les réseaux sociaux, le numérique, les supports différenciés offrent des potentialités énormes et rapprochent les élèves de l’école mais ils vont de pair avec une utilisation consciente de ceux-ci, c’en est même un préalable.

 

Propos recueillis par Jean-Michel Le Baut

 

Le blog de Romain Cordier

Le compte Twitter des classes : @lettreshistoire

Romain Cordier dans le Café

 

 

Par fjarraud , le lundi 18 avril 2016.

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