Denis Meuret : L'urgence de construire l'Ecole fraternelle 

"Contre le nihilisme (du djihad) l'école peut développer chez les élèves ce qui permet justement de se penser come l'auteur de sa vie". Dans la revue Projet, Denis Meuret, professeur émérite en science de l'éducation, signe un bel article sur l'éducation à la fraternité. Ce sujet nous avait paru s'imposer il y a un an quand le Café pédagogique avait organisé la 1ère Journée de la Fraternité à l'Ecole. Denis Meuret nous donne l'occasion de revenir de façon très concrète sur cette urgence.

 

Dans l'article que vous avez donné à la revue Projet, vous jugez que l'école française n'est pas fraternelle. Pourquoi ?

 

Il y a plusieurs raisons. La première c'est que c'est une école de la compétition dotée d'une "hiérarchie binaire" , pour reprendre la formule de "Gouverner l'école". Le système éducatif français ne connait que des choix binaires : c'est le lycée général et technologique ou le lycée professionnel, la prépa ou l'université, redoubler ou passer.. D'autres systèmes offrent plus de propositions, plus de passerelles.

 

Une autre raison c'est le faible sentiment de justice ressenti par les élèves si l'on en croit Pisa. La France apparait en bas du classement sur ce ressenti des élèves.

 

D'autres écoles sont donc plus fraternelles...

 

Dans un autre ouvrage j'ai évoqué l'école québécoise qui est une école qui aime le monde. L'école américaine donne plus de place aux émotions, à l'empathie que la notre plus centrée sur la raison. Or la fraternité est un sentiment et dans les écoles américaines les jeunes ont un fort sentiment d'appartenance. Ce sentiment crée une communauté fraternelle.

 

Que doit-on enseigner pour que l'école devienne plus fraternelle ?

 

Justement ce n'est pas comme cela qu'il faut s'y prendre. Il faut agir sur le rapport au monde des jeunes et leur rapport à soi.

 

Le rapport au monde peut passer par la façon d'enseigner. Par exemple la façon dont La Main à la pâte enseigne les sciences par la voie expérimentale permet d'éprouver le monde, de jouir de la complexité du monde. Car c'est cela qui est important : avoir une approche complexe et de découverte du monde, être conscient de sa diversité.

 

Il y a le rapport aux autres : l'empathie ou l'émotion démocratique. Peut-être que la nouvelle éducation civique ira dans ce sens (l'EMC NDLR). Là ce qui compte c'est de développer la responsabilité et la confiance envers les autres. Ce n'est pas facile à faire. Mais on peut le faire ne développant le travail de groupe.

 

Faut-il encourager le rapport à la communauté, inviter les élèves à être utile à leur communauté ?

 

C'est ce que font de nombreuses écoles américaines. Elles s'inspirent de Dewey de sa morale de service, alors qu'avec Durkheim on s'en tient à une morale d'obéissance.

 

Tous les échanges de service entre l'école et sa communauté sont utiles. Surtout quand il s'agit de la communauté proche plutôt qu'une communauté plus abstraite.

 

Cela passe par le développement des relations entre les élèves ?

 

Oui et d'abord le développement du travail de groupe.  Car c'est en travaillant ensemble qu'on augmente les relations entre les élèves. Apprendre à faire confiance c'est aussi apprendre dans quelles conditions on peut faire confiance. Car il ne s'agit pas de faire de l'angélisme. Il faut enseigner le monde tel qu'il est. Aussi on peut avoir une évaluation individuelle du travail de chacun à l'intérieur d'un travail de groupe.

 

Mais on peut aussi encourager les campagnes électorales pour les élections des représentants des élèves ou les clubs d'amateurs dans l'établissement.

 

Dans ce même article vous dites qu'il faut transmettre la croyance dans le futur. Que voulez vous dire ?

 

Les jeunes qui se laissent attirer par le djihadisme ne pensent pas à leur futur. Même réussir à l'école ou dans son travail leur semble moins attirant que le martyr. Il est important de parler de ce qui est positif dans le monde moderne. C'est quelque chose que fait très bien l'école québécoise qui donne vraiment aux élèves envie de vivre dans le monde où ils vivent. L(école française n'est pas assez fière de la société française.

 

Evidemment il ne faut pas donner cette envie de telle façon que cela contrarie l'apprentissage de l'esprit critique. Il ne faut pas faire des élèves des béats de la modernité. Mais les aider à comprendre ce qui est positif dans le monde , ce qu'on ne fait pas assez. Il faut à la fois faire passer que les choses ne sont pas parfaites mais que c'est mieux qu'à beaucoup d'autres endroits.

 

Faire cela ce n'est pas parler d'une supériorité naturelle de notre civilisation. On sait bien que cela s'est construit, difficilement d'ailleurs. Et que les autres civilisations peuvent aussi s'améliorer.

 

Sur ce terrain, ce que font les écoles américaines par exemple à travers le récit sur la conquête des droits civiques mérite d'être connu. Cela a un impact sur les élèves alors que la société américaine n'est pas meilleure que la notre.  Ici on a l'impression que les enseignants pensent faillir s'ils disent des choses positives sur la société française...

 

L'Ecole française doit respecter davantage ses valeurs ?

 

La liberté, l'égalité, la fraternité ce sont les valeurs de la République. Ce ne sont pas celles de l'Ecole même si elle est interpellée par les valeurs républicaines. La valeur de notre Ecole c'est faire apprendre aux élèves.

 

Si on prend les valeurs républicaines on voit que notre Ecole a accru la part de la liberté grâce à mai 1968. Par contre l'égalité a diminué et c'est son premier problème aujourd'hui. On le lit dans les résultats de Pisa où on voit que c'st en France que l'influence du milieu d'origine sur les résultats scolaires est la plus forte. Encore s'agit-il de résultats à 15 ans. C'est encore plus inégal plus tard...

 

Propos recueillis par François Jarraud

 

L'école laboratoire de fraternité ? Projet, n°352, juin 2016.

 

Le sommaire de la revue

L'article de D Meuret

Notamment l'article de François Dubet

D Meuret : Gouverner l'école

D Meuret Pour une école qui aime le monde

 

Pour une Ecole de la Fraternité : notre DOSSIER

 

 

Par fjarraud , le mardi 07 juin 2016.

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