Bruno Devauchelle : Le livret scolaire unique et le pédagogue 

Au moment où chaque enseignant se trouve face à de nouveaux élèves, et parfois d'anciens qu'il retrouve avec quelques interrogations, se pose la question du "comment faire passer ?". L'arrivée de moyens numériques dans les classes, les établissements, s'effectue de manière très inégale d'un établissement à l'autre, ceux qui changent d'établissement le savent bien, qui passent parfois du tout au rien, d'un environnement à un autre. Les élèves, dont une partie a appris à jouer à Pokémon Go pendant l'été, ont élargi leur palette d'usage du numérique, mais pas forcément leurs habiletés et leurs compétences, ni numériques, ni scolaires. Et puis les vacances d'été sont un étrange tunnel dont on se demande si elles ne sont pas une rupture trop importante, aussi bien pour les élèves que pour les enseignants. Alors à la rentrée, loin des discours politiques et médiatiques, il faut réinventer le "vivre avec", le "vivre ensemble", le "transmettre".

 

L'école a enfermé la transmission

 

Transmettre c'est faire passer. Les ethnologues et les anthropologues nous ont appris depuis longtemps que transmettre est le propre de la vie en société et que la variété des modalités possibles est très importante (infinie ?). Or l'école et son modèle actuel s'est imposé à l'ensemble du monde au cours du XXè siècle. Si l'on en juge par les travaux sur la forme scolaire, tout comme ceux, discutés, sur les intelligences multiples, on peut penser qu'une forme de transmission domine. Non seulement elle domine, mais elle s'impose de plusieurs manières : dans l'architecture des lieux et les circulations à l'intérieur, dans les agencements et les mobiliers installés, dans l'organisation humaine, dans la définition des métiers, dans la gestion des carrières, dans le projet même des établissements... Bref l'école à "enfermé la transmission". A tel point d'ailleurs que quand on parle de pédagogie transmissive on pense, magistral ou diffusionniste... effectuant ainsi une réduction de sens du mot transmission.

 

Toutefois au-delà d'une appellation commune, l'Ecole, on voit bien, à y regarder de plus près qu'il n'y a pas une école, mais bien de multiples écoles. Même si la forme scolaire est une contrainte et une réduction, chaque enseignant est confronté à une interrogation majeure : quelle ingénierie pour quels apprentissages pour quels élèves ? C'est là qu'il faut bien reconnaître l'importante diversité de réponses, mais dont la plupart est bien cachée, enfouie sous la représentation dominante du cours magistral, reflet d'une réalité qu'il ne faut pas nier... mais qu'il faut bien constater.

 

Priorité au pédagogique sur le numérique

 

C'est dans cette diversité que se cachent justement la pédagogie et la didactique. Pour le dire de manière plus simple : chaque enseignant construit son dispositif d'enseignement. Pour le faire il s'appuie sur la manière de piloter la classe qu'il choisit et les contraintes des compétences et contenus qu'il doit permettre aux élèves de maîtriser. C'est dans le choix de l'activité que l'élève va mener que se traduit cette construction de l'enseignant.

 

Dans ce contexte, il faut parler de la place des moyens numériques disponibles. Dans la panoplie de l'enseignant, un ensemble de ressources et instruments sont à sa disposition. Certains sont numériques, d'autres non. L'agencement de ces ressources et instruments va se faire en fonction de l'activité que l'on veut amener l'élève à réaliser. Mais cet agencement doit aussi tenir compte du contexte, les élèves et leurs usages du numérique en faisant désormais partie.

 

La priorité de l'enseignement c'est l'élaboration du dispositif et non pas l'assujettissement à telle ou telle mode, matérielle ou intellectuelle, du moment. L'exemple des TBI, VPI et autres tableaux interactifs, nous l'avons déjà signalé, est emblématique de l'inversion de la logique éducative : que faire avec cet outil, maintenant qu'on l'a dans la classe ? Ce sera la même chose avec n'importe quel objet que l'on introduira dans l'espace d'enseignement, numérique ou non. C'est donc bien la pédagogie et la didactique qu'il faut convoquer en priorité. Parce que ce sont les véritables leviers pour articuler des exigences et des contraintes parfois contradictoires. Nous avions évoqué la gestion de l'incertain, de l'inattendu dans des propos précédents en faisant en particulier allusion aux problèmes posés par le numérique, ses technologies et ses usages, ils font bien sûr partie de cette nécessaire approche pédagogique et didactique qui doit permettre l'ajustement parfois en temps réel.

 

LSU versus pédagogie ?

 

Les promesses de certains zélateurs de solutions miracles en enseignement devraient prendre garde. Ils ne s'aperçoivent pas qu'ils renforcent la crainte et le repli sur "ce qui marche" et "à moindre coût". Lorsque ces solutions sont en plus basées sur le numérique, elles renforcent les mésusages et surtout elles laissent de côté les questions pédagogiques et didactiques.

 

L'arrivée, par exemple, du livret scolaire unique (numérique ?) pour l'ensemble de la scolarité obligatoire risque d'être pris dans cette tourmente des instruments dont on a oublié que leur logique propre devait s'articuler avec les acteurs du quotidien. Pédagogie et didactique ne sont pas de vieilles lunes d'intellectuel hors sol (comme certains tendent à le faire croire) mais bien des entrées indispensables au quotidien de tout enseignant qui veut vraiment faire en sorte que les élèves apprennent. Certes le numérique s'invite un peu partout dans les discours, mais c'est dans la place que chacun saura lui donner au quotidien dans la classe que l'on verra l'importance réelle de l'ingénierie pédagogique et didactique.

 

Bruno Devauchelle

 

Les chroniques de B Devauchelle

 

 

Par fjarraud , le vendredi 09 septembre 2016.

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