Métier enseignant : De la durée avant toute chose... 

Comment renforcer l'attractivité du métier enseignant ? Trois études présentées par le Conseil national d’évaluation du système scolaire (Cnesco) le 7 novembre montrent à la fois que le métier d'enseignant attire toujours mais que des difficultés ponctuelles existent. La solution passe déjà par le maintien d'une politique de recrutement. Une leçon au moment où les candidats de droite veulent ramener le balancier en arrière ? Le Cnesco émet d'autres préconisations pour faciliter le recrutement comme un meilleur accompagnement des débutants.

                                        

Un métier toujours attractif

 

"Il ressort tout d’abord de l’enquête menée auprès des étudiants en troisième année de licence que, en 2016, le métier d’enseignant attire toujours les jeunes, non pas en raison de la sécurité de l’emploi, des vacances ou par défaut en temps de crise économique, mais parce qu’il fait sens et suscite un désir d’engagement auprès des enfants et des adolescents. Le métier est même souvent vécu comme une vocation, en ce sens où il est envisagé dès l’enfance par une partie des étudiants qui se destineraient à ce métier".

 

Le Cnesco a réalisé une enquête auprès de 1103 étudiants de L3 (licence) dans plusieurs universités et plusieurs disciplines. Ce qui en résulte c'est que le terme "vocation" s'applique toujours au métier enseignant. En effet un quart des étudiants souhaitant devenir professeur des écoles ont ce rêve depuis leur temps d'écolier. La proportion est la même chez les futurs enseignants du secondaire : l'aspiration remonte aux bancs du collège ou du lycée et peut-être à l'image d'un enseignant qui les a marqué.

 

Ainsi plus de 4 étudiants sur dix en maths, anglais, histoire et 36% de ceux de SVT envisagent de passer un des concours de l'enseignement. Le sondage montre que le master n'est pas perçu comme dissuasif sauf auprès d'une partie des candidats au premier degré.

 

Discipline contre intérêt pour les enfants

 

Les enseignants du premier et du second degré motivent différemment leur choix. Dans le second degré, la transmission d'une discipline est le facteur principal de choix (75%) alors que dans le premier degré c'est l'intérêt pour les jeunes enfants (72%). On a sans doute là un problème de fond pour l'Ecole que le Cnesco ne relève pas et qui continue à peser par un poids disciplinaire très fort des concours dans le second degré.

 

Contrairement à l'image véhiculée en ce moment dans la campagne électorale, "les conditions d’exercice, comme la sécurité de l’emploi ou le temps libre et les vacances, apparaissent peu comme des facteurs déclarés d’attractivité du métier", note l'enquête du Cnesco. Les étudiants ont d'ailleurs une vue assez juste du travail enseignant. Etre enfant d'enseignant semble aussi avoir peu d'impact sur la décision de devenir enseignant.

 

"Le métier est considéré comme socialement valorisant, même pour les jeunes issus de milieux socialement favorisés", note N Mons. "Les étudiants qui ont obtenu les meilleurs résultats au baccalauréat choisissent de préférence le métier de professeur dans le secondaire. Les étudiants qui ne se destinent pas à cette carrière l’expliquent non pas par un rejet de ce métier mais par d’autres projets professionnels".

 

Cependant, il y a une ambiguité qui est relevée par le Cnesco. "Lorsque l’on demande aux étudiants la « profession la plus attractive à leur yeux » parmi une liste de 15 métiers, le professeur des écoles apparait comme le plus attractif, suivi par le professeur de collège ou lycée. A contrario, lorsqu’on les interroge sur les métiers les plus prestigieux socialement, ces métiers n’apparaissent pas en tête. Au contraire, le professeur des écoles et le professeur de collège ou lycée sont nettement considérés comme les métiers les moins prestigieux."

 

Un recrutement qui vit au rythme des politiques ministérielles

 

Dirigée par Pierre Périer (Rennes 2), une étude précise de l'évolution du recrutement des enseignants éclaire les difficultés qui demeurent.

 

L'enseignement principal c'est que '"les difficultés de recrutement sont récurrentes quand les mandats politiques alternent recrutement important et postes en berne. Les faibles ratios candidats/poste à pourvoir pourraient s’expliquer principalement par une crise conjoncturelle liés aux à-coups dans les recrutements. Construire une politique de ressources humaines, en lien avec les besoins démographiques, qui s’inscrit dans la durée est donc central pour la qualité du recrutement des enseignants", note N Mons.

 

 

 

L'enquête Cnesco montre que le recrutement des enseignants n'a pas de lien avec la situation démographique. Surtout elle établit un lien entre la réduction du recrutement et un impact durable et décalé dans le nombre de candidats. L'idée avait d'ailleurs déjà été émise par Catherine Moisan quand elle dirigeait la Depp. "Les politiques de recrutement apparaissent comme fluctuantes dans le temps. Une baisse durable suivie d’une augmentation soudaine des recrutements contribuent à alimenter, mécaniquement, l’effet de crise du recrutement. Les difficultés sectorielles rencontrées, au-delà d’un éventuel phénomène structurel, pourraient ne révéler qu’un effet conjoncturel consécutif aux à-coups dans la gestion des recrutements", note le rapport.

 

 

 



Davantage de seconde carrière

 

Le rapport montre que les nouveaux enseignants ont un profil différent de celui de leurs ainés. " Si les étudiants sont toujours majoritaires parmi les admis au concours d’enseignant, le métier d’enseignant semble attirer de plus en plus de nouveaux profils. En effet, en 2015, 25 % des admis au concours de professeur des écoles étaient salariés du public et du privé ou demandeurs d’emploi. Ils étaient 16 % dans le secondaire (DEPP). Cette proportion est en nette hausse ces dernières années. Ainsi, si l’on considère les seuls salariés du secteur privé ou public présentant un concours de professeur des écoles, ils représentaient 8,4 % des admis en 2005, contre 14,9 % en 2015", note le rapport.

 

Des pénuries liées à la rémunération

 

Reste que l'analyse des données montre des pénuries d'enseignants localisées. Dans le premier degré certaines académies, comme Créteil, Versailles et Reims, ont du mal à recruter. Dans le second degré, 21% des postes offerts en maths en 2016 n'ont aps été pourvus, 18% en lettres modernes, 13% en anglais. C'est la concurrence des autres métiers qui explique ce déficit. " Les difficultés de recrutement d’enseignants en mathématiques s’expliquent par la concurrence avec les autres métiers possibles après des études scientifiques et la différence de rémunération avec ceux-ci, ainsi que sur montée en puissance de formations extérieures à l’université comme les classes préparatoires et les écoles d’ingénieurs", indique le Cnesco. En anglais on trouve le même phénomène. En lettres, le Cnesco souligne la baisse du nombre d'élèves en série L.

 

 

 

Un salaire insuffisant, un métier dégradé

 

Marc Gurgand (Ecole d'économie de  Paris) a réalisé un audit sur les conditions d'exercice du métier d'enseignant par rapport aux autres métiers accessibles à niveau de diplôme égal. Il établit que la carrière des enseignants est nettement inférieure à celle des non-enseignants.

 

" Les écarts de salaires se creusent tout au long de la carrière. Ainsi, les non-enseignants commencent leur carrière à un niveau salarial proche de celui qu’ils auraient s’ils étaient enseignants. En revanche, en fin de carrière, les non-enseignants toujours en activité gagnent presque 1 000 € nets mensuels de plus que s’ils avaient été enseignants", note le rapport. L'écart est particulièrement fort dans les disciplines scientifiques.

 

S'ajoute à cela l'image d'un métier dégradé tel qu'il est ressenti par les enseignants en poste. " Seuls 5 % des enseignants français de collège pensent que leur métier est valorisé, contre 31 % en moyenne dans les pays participant à l’enquête TALIS (2013). La France apparaît ainsi en avant-dernière position (sur 34 pays)", rappelle le Cnesco.

 

 

 


Une entrée dans le métier difficile

 

" Se présenter aux concours du second degré dans l’enseignement public implique une forte probabilité, pour une proportion importante de nouveaux enseignants, d’une affectation de plusieurs années dans une académie ou sur des postes qu'ils n’auront pas choisis", note le rapport.

 

L'accompagnement des nouveaux enseignants est aussi très en dessous de ce qui se passe dans d'autres pays développés. La sortie du métier n'a toujours pas été pensée par le ministère et les possibilités de seconde carrière sont des plus limitées alors que dans d'autres pays le professeur expérimenté devient peu à peu accompagnateur et formateur.

 

Les préconisations du Cnesco

 

Ce que recommande principalement le Cnesco c'est, on l'a vu , la continuité des politiques de recrutement. Alors que les candidats de droite annoncent tous la baisse du nombre des enseignants, le Cnesco met en garde contre les effets durables de ce yoyo politique.

 

Pour le Cnesco, " Les politiques de stop and go en matière de recrutement d’enseignants nuisent à la qualité de ces recrutements. Ces politiques inconstantes limitent le vivier de candidats à qui des signaux contradictoires sur l’état des embauches dans l’enseignement selon les périodes sont envoyés. Elles conduisent à un recrutement de moindre qualité par rapport à un recrutement davantage lissé dans le temps. Les politiques de recrutement doivent s’inscrire dans la durée, en lien avec les besoins démographiques, avec des indicateurs au moins biannuels sur les futures ouvertures de postes d’enseignants."

 

Mais le Cnesco va plus loin. Non seulement il va falloir recruter mais il va falloir aussi attirer de meilleurs étudiants vers les métiers de l'enseignement. Pour cela le Cnesco appelle à tirer plusieurs leviers.

 

 

Un effort de formation

 

Le premier c'est la formation continue, parente pauvre de l'éducation, qui doit aider les enseignants à entrer dans le métier. Le développement de l'accompagnement des nouveaux enseignants est demandé par le Cnesco avec le développement d'un master d'ingénierie pédagogique pour les accompagnateurs.

 

Le Cnesco cite en exemple Singapour et l'Ecosse. " En Écosse, les temps de cours des néotitulaires sont limités à 70 % du temps normal obligatoire ; les 30 % restants sont consacrés au développement professionnel (développement des approches pédagogiques, participation à des séminaires, …). Pour chaque néotitulaire, un mentor est désigné. Celui-ci voit son temps de cours hebdomadaire réduit de 3h30, afin de pouvoir aider le néotitulaire dans son développement professionnel et son intégration. À Singapour, après une formation initiale très solide, les programmes d’accompagnement ont une double forme. Au niveau national, les néotitulaires bénéficient d’une formation spécifique les familiarisant avec les valeurs, les principes, les convictions et les attitudes de la profession. Au niveau local (au sein de l’établissement), ils bénéficient du soutien des professeurs expérimentés qui les forment sur les aspects pratiques."

 

Pour le Cnesco la formation continue doit devenir obligatoire et être de meilleure qualité.

 

Penser aux secondes carrières

 

Sur le plan salarial, une idée intéressante est la prise en compte des expériences précédentes dans le salaire car certaines sont précieuses pour l'exercice du métier enseignant. Le Cnesco demande aussi des incitations financières pour les territoires difficiles. " Un effort particulier doit être réalisé, notamment pour les affectations dans les territoires les moins attractifs (primes d’installation renforcées, intégration dans la politique de construction des établissements de logements temporaires, politique de logement social en direction des enseignants pendant une période de temps limitée, …). De telles politiques locales sont déjà initiées par certains départements déficitaires comme la Seine-Saint-Denis."

 

Le Cnesco demande aussi le développement des secondes carrières. " Les nouvelles générations n’envisagent pas d’exercer strictement le même métier pendant plus de quatre décennies. Or le métier d’enseignant comporte de nombreuses missions qui se jouent également hors de l’enseignement dans la classe (relations avec le quartier d’implantation, mission numérique, projets citoyens transversaux, …). Le développement d’activités de mentorat ainsi que l’amplification des secondes carrières permettent de renouveler le métier tout au long de la carrière."Cela peut passer par le développement des missions (IMP).

 

Une logique de continuité

 

Alors que certains rapports du Cnesco ont pu apparaitre très critiques pour des  politiques ministérielles, ce nouveau rapport se situe beaucoup plus dans la continuité. Le ministère s'est orienté vers la revalorisation avec l'accord PPCR. Il a augmenté les fonds de formation continue, même si leur utilisation récente n'a pas été très efficace. Il a développé un meilleur accompagnement des enseignants en Rep. Plus qu'une rupture, le système éducatif a besoin de continuité nous dit le Cnesco. Un rapport qui éclaire encore plus négativement les plus récentes propositions des politiques...

 

François Jarraud

 

Le rapport

 

 

 

Par fjarraud , le lundi 07 novembre 2016.

Commentaires

Vous devez être authentifié pour publier un commentaire.
En direct du forum
Ecriture inclusive : Des enseignant.es dans la tourmente du Manifeste
- En tant que  professeur des écoles retraité, je  ne  partage  pas  l'idée  de  l'introduction de  l'écriture  inclusive. Par contre  je  partage  l’idée que  enseigner "Le  masculin l'emporte sur  le féminin" est vraiment...
Quelle autonomie pour le premier degré ?
- Tres heureuse initiative que de debattre du devenir des ecoles primaires. La meconnaissance actuelle du fonctionnement de l'école empeche toute evolution. Si les elus, les parents, voire meme les enseignants savaient ce que vivent les directeurs au...
Le Forum "L'expresso"

Partenaires

Nos annonces