Qui sont les décrocheurs ? 

Qui sont les décrocheurs et que peut y faire l'Ecole ? Deux nouvelles études publiées par la revue Education & formations (n°90 avril 2016) interrogent l'Ecole sur sa participation au décrochage des élèves. Que le "marre de l'école" soit un facteur dominant du décrochage, on le savait depuis une étude de Pierre Yves Bernard et Christophe Michaut, réalisée en 2013. Une nouvelle recherche réalisée par eux dans l'académie de Créteil  ne change pas la donne. Mais elle montre que le fichier de décrocheurs utilisé par l'Education nationale est loin de toucher à la réalité. Joël Zaffran et Juliette Vollet se sont attaqués à "l'accrochage" des jeunes. Et eux aussi mettent an avant les changements opérés dans la forme scolaire. Si les facteurs familiaux, sociaux ou économiques ont leur part dans le décrochage, c'est quand même toujours l'Ecole qui domine cette problématique.

                                                                   

Quels sont les motifs de décrochage ? En 2014, Pierre-Yves Bernard et Christophe Michaut (Université de Nantes) avaient présenté au LIEPP une première étude portant sur le fichier de décrocheurs de l'académie de Nantes. " Dans les déclarations des jeunes, il y a une dénonciation très forte de l'Ecole", disait PY Bernard. Pour lui, si les jeunes mettent en avant l'attrait de la vie professionnelle ou le désir de gagner de l'argent, huit sur dix confient "en avoir marre de l'école".

 

Le décrochage dans l'académie de Créteil

 

Leur nouvelle étude porte sur le fichier des décrocheurs de l'académie de Créteil C'est un fichier beaucoup plus important contenant 13 527 noms à partir duquel les auteurs ont pris 2061 contacts et ont obtenu 762 réponses pour leur enquête.

 

La particularité de cet échantillon c'est d'abord le fort nombre de descendants de l'immigration (55%) et de jeunes qui ne sont pas nés en France (17%). Les décrocheurs les plus nombreux ont quitté l'enseignement professionnel (69° contre 23% pour le lycée général et technologique.

 

Il y a aussi une différence de motifs entre les genres : " les modélisations révèlent ainsi que les filles évoquent plus souvent la difficulté du travail scolaire et les problèmes personnels ou de santé , alors que les garçons avancent plus volontiers la quête de l’argent, une mésentente avec les enseignants ou l’exclusion de la formation", disent les auteurs.

 

On retrouve à Créteil les mêmes raisons avancées par les décrocheurs : je voulais avoir une activité professionnelle (68%), j'en avais marre de l'école (64%).

 

Cinq portraits de décrocheurs

 

Mais les auteurs vont plus loin et dressent cinq portraits de décrocheur. "La première classe, intitulée « de grandes difficultés scolaires », est caractérisée par le cumul de motifs de rupture : problèmes personnels et mésentente avec les enseignants et les autres élèves, peur d’échouer et méthodes pédagogiques jugées inappropriées, sentiment d’insécurité. Ces jeunes, à travers les motifs de décrochage scolaire, expriment une expérience scolaire très négative, souvent synonyme de souffrance", disent les auteurs.

 

Un deuxième groupe  « rejet de l’institution scolaire », "se caractérise par la combinaison de motifs orientés vers le projet professionnel et un ensemble de motifs liés aux rapports aux savoirs scolaires, à l’orientation et à l’organisation de l’école, jugeant très négativement une formation souvent non choisie. Mais à la différence de la première catégorie, cette expérience n’est pas jugée négative en matière de socialisation avec les pairs, bien au contraire".

 

Le troisième groupe, les « désengagés », "est constitué d’élèves déclarant ne pas avoir eu d’attrait particulier pour le marché du travail, mais mettent en avant des motifs plutôt d’ordre scolaire (méthodes d’enseignement jugées inadaptées, cours inintéressants) ou liés à l’entourage, se plaignant plus souvent de ne pas avoir été aidés. Provenant plus souvent de l’enseignement général et de milieux légèrement plus favorisés que les autres classes, surtout en matière de niveau de diplôme des mères, ils manifestent une plus grande conformité aux règles et aux valeurs scolaires que les deux groupes précédents. Ils sont caractéristiques de parcours scolaires sans trop d’histoire jusqu’au lycée, où le décrochage se manifeste plus souvent dans les classes d’enseignement général, ou en terminale professionnelle".

 

Le quatrième groupe, « attrait de la vie active », est caractérisé par la prééminence des motifs reliés au marché du travail. Le décrochage scolaire est vécu comme la sortie d’un système éducatif jugé plutôt positivement.

 

Le cinquième groupe, celui des « décrocheurs discrets », exprime "une forte adhésion aux règles et valeurs scolaires, reconnaissant l’utilité des savoirs scolaires,  déclarant s’être bien entendus avec les enseignants.. Le décrochage est ici perçu comme un accident, sans mettre en cause l’institution scolaire".

 

La dimension socialisatrice de l'Ecole rappelée

 

Au final pour les auteurs, "si on retrouve dans nombre d’études la présence de motifs reliés au marché du travail, ou à des problèmes que les jeunes ramènent à leur situation personnelle, c’est bien à des motifs scolaires que les jeunes imputent majoritairement leur décrochage. Toutefois ces motifs scolaires relèvent de plusieurs sous-ensembles". Pour eux on est dans le registre de "ce que l'école fait aux individus", comme machine uniforme destinée à trier et orienter.

 

Ce qui est plus nouveau c'est que Pierre Yves Bernard et Christophe Michaut mettent aussi en avant la dimension socialisatrice de l'école. " Si pour beaucoup de jeunes en décrochage, les relations sociales avec les autres se sont bien déroulées, pour d’autres cela a été une source de profond malaise. C’est le cumul des difficultés avec les règles et les pairs qui constitue le « noyau dur » du décrochage scolaire ", écrivent-ils.

 

Un fichier académique qui ne reflète pas la réalité

 

Dernier point intéressant de leur étude : les carences du fichier académique. " L’enquête révèle la médiocre qualité des outils d’accompagnement des jeunes en décrochage scolaire", disent-ils. "Plus de 40 % des jeunes interrogés à partir du fichier déclaraient n’avoir jamais décroché, et plus de 60 % des jeunes de la liste n’avaient pas été contactés par les professionnels. Il est nécessaire de s’interroger sur la portée d’un outil standardisé au niveau national, mais qui semble ne pas répondre véritablement aux besoins des personnels en charge de l’appui et de l’accompagnement des jeunes en rupture scolaire".

 

Comment raccrocher ?

 

Joël Zaffran et Juliette Vollet (Université de Bordeaux) se sont intéressés au raccrochage. Comment s'opère t-il ? Qu'est ce qui fait l'envie vient et comment s'opère l'accrochage dans une structure scolaire (microlycée par exemple) ou éducative (école de la deuxième chance, EPIDE). Pour cela il sont mené près de 170 entretiens avec des décrocheurs (120) et des formateurs.

 

L'étude restitue toute la dimension personnelle de la volonté de changer de vie et de se raccrocher. Souvent cela implique de renoncer à son réseau amical pour s'en constituer un nouveau à partir des jeunes rencontrés dans le dispositif de raccrochage.

 

Le poids du traumatisme scolaire

 

Mais , plus que ce passé personnel, c'est le passé scolaire qui jour un rôle premier dans l'accrochage. C'est lui qui est toujours présent et qu'il faut, au jour le jour , conjurer. " La capacité des formateurs de se démarquer des usages scolaires traditionnels et d’une pédagogie « classique » est une condition de l’ajustement du dispositif aux jeunes", écrivent les auteurs. " La trace des humiliations est profonde. Elles sont perçues par les jeunes comme une cérémonie de dégradation orchestrée par les professeurs et se manifestant par un rabaissement en public".

 

" On est pris en compte là-bas. Quand on arrive en retard, on se fait pas gueuler direct dessus, c’est : “mais qu’est-ce qu’il s’est passé ?”, explique Aurore, élève d'un microlycée.  "Ils essaient de comprendre ! Au début on leur sort une excuse bidon mais au final ça donne envie de parler, de dire la vérité en fait. On a envie de dire la vérité, on a plus envie de mentir “ah bah c’est le train il est pas arrivé.” À l’école normale, c’est plus de la grosse indifférence".

 

" C’est pas les mêmes cours qu’à l’école ! On a du projet personnel et ça pour moi c’est plus concret déjà et moi j’ai besoin de concret pour faire des trucs. Et du coup, la journée elle passe vite !", explique Paolo (élève d'une E2C).

 

Revisiter la forme scolaire

 

"Cette réassurance provient des enseignants et de leur façon de revisiter la forme scolaire. Mais plutôt que de remettre en cause l’ordre scolaire, les entorses au modèle classique de gestion des élèves le renforcent par le crédit nouveau que les jeunes accordent à la pédagogie du dispositif en comparaison à celle qu’ils ont subie", disent les auteurs.

 

Pour les auteurs, l'accrochage "dépend en partie du fonctionnement du dispositif et de sa capacité à recomposer la forme scolaire. Pour les jeunes ayant eu des rapports conflictuels avec les enseignants ou qui n’avaient pas l’impression d’être soutenus dans leur scolarité, les relations avec l’équipe pédagogique sont mises en avant pour expliquer leur accrochage, quand les jeunes qui avaient des difficultés de compréhension pointent davantage l’individualisation des enseignements ou l’absence de notation. Pour les jeunes ayant été isolés durant leur scolarité ou qui imputaient leur décrochage aux « mauvaises fréquentations », le groupe est le support de leur accrochage. Tous ces ingrédients de l’accrochage se mêlent à la capacité des adultes de sortir le décrocheur du statut d’élève, de mener un travail éducatif qui déborde la salle de cours voire les murs du dispositif, d’enseigner autrement".

 

Cette publication ne doit pas faire oublier l'étude diligentée par par  l'Ifé, le Commissariat à l'égalité des territoires et l'Acsé publiée en février 2016. D Glasman, P Rayou, et E Bautier y montraient une pédagogie souvent classique à l'oeuvre dans les structures de raccrochage et les limites de la motivation pour faire réussir les élèves. Un vrai travail sur les difficultés scolaires est aussi nécessaire et finalement ce sont les mieux armés au départ qui s'en sortent le mieux.

 

Ce que montrent les trois travaux c'ets que la forme scolaire est bien au coeur du processus de décrochage / raccrochage là où certains mettent en avant les situations familiales ou sociales. Une dimension reste à préciser : le fichier de Créteil montre le poids de l'immigration dans le décrochage. C'est un autre chantier pour l'Ecole qui s'ouvre.

 

François Jarraud

 

Education & formations n°90

L'article de 2014 de Pierre Yves Bernard et Christophe Michaut

L'étude de D Glasman, P Rayou, et E Bautier

Décrochage : le DOSSIER du Café pédagogique

 

Article déjà publié le 18 avril 2016

 

 

  

Par fjarraud , le lundi 14 novembre 2016.

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