Le film de la semaine : « Cessez-le-feu » d'Emmanuel Courcol 

‘Personne ne sait. Personne ne peut savoir ! Tu y étais dans la tranchée, toi ?’. En quelques mots jetés à la face d’un jeune inconscient, le militaire rescapé de la Première Guerre mondiale et protagoniste de « Cessez-le-feu », laisse affleurer la souffrance incommensurable enfouie en lui plusieurs années après la fin d’un conflit particulièrement meurtrier. Pour son premier long métrage, Emmanuel Courcol, scénariste confirmé et souvent associé au travail du cinéaste Philippe Lioret, aborde une période de notre histoire, peu explorée jusque-là au cinéma sous cet angle original. En situant le drame de Georges, héros de 14, de retour au pays en 1923 après une existence aventureuse de plusieurs années en Afrique, il nous plonge au cœur des traumatismes subis par les soldats revenus de l’enfer et aux côtés de leurs proches touchés par ce malheur. Construit par contrastes de territoires géographiques et affectifs, entre le continent lointain et le village familier, les plaies béantes et les blessures secrètes, le rêve de bonheur et la tristesse qui durera toujours, « Cessez-le-feu » s’égare parfois au risque de nous perdre en chemin. Mais la douleur des hommes perdus, que la tendresse de femmes hardies et bienveillantes tente d’apaiser, nous bouleverse. La quête sans fin d’une réparation impossible suggère ici, bien mieux qu’un long discours, les dommages causés à l’humanité par une guerre innommable.

 

De la boucherie guerrière à l’aventure africaine

 

Dans la boue noirâtre des tranchées, cadavres mêlés aux corps des soldats luttant pour leur survie sous le feu de la mitraille ennemie. Visions d’horreur, bruits assourdissants des explosions et des balles ne nous laissent pas de répit. En cette séquence inaugurale d’une rare violence, nous découvrons Georges (Romain Duris), capitaine au cœur de la bataille, flanqué des quelques soldats de sa section, dont son jeune frère qui perd la vie au cours de l’affrontement, comme tant d’autres combattants fauchés au sortir de l’adolescence.

 

Cette terrible séquence première fonctionne comme une scène primitive, celle d’un traumatisme que le militaire cherche à oublier. Loin de la douleur et de la perte, irréparable, notre homme mène une existence aventureuse et erratique, faite de trafics et de rencontres avec les habitants, en une démarche plus proche de l’immersion que de la domination inhérente à l’époque coloniale. Pourtant, il a beau s’enfoncer dans la savane, nouer une relation fraternelle avec Diofo (Wabinlé Nabié), impossible de se fondre dans le paysage solaire : sa propre violence, l’expérience récente de la guerre lui reviennent en pleine figure et décident de son retour au village natal.

 

Familles brisées, cœurs en souffrance

 

Après une si longue absence, Georges fait figure de revenant, dans une famille endeuillée, hantée par d’autres fantômes. Outre la mort du plus jeune dans la tranchée, la mère (Maryvonne Schiltz) doit surmonter son immense chagrin et faire face à un autre de ses trois fils Marcel (Grégory Gadebois), grand corps massif emmuré dans le silence depuis son retour du front. Fanfaronnade ou inconscience, Georges commence par vouloir tout régenter et tout résoudre. Pourquoi enfermer son frère Marcel dans son handicap en lui apprenant la langue dessignes ? Ne peut-on pas réussir par le recours à la raison à lui rendre l’usage de la parole puisqu’il ne souffre d’aucune lésion ? La rencontre avec Hélène (Céline Sallette), ancienne infirmière de guerre et professeur de langue des signes, déclenche un séisme intime aux prolongements insoupçonnés. Au fil de la confrontation à cette femme affranchie et dotée d’une sensibilité extrême, l’homme fort, le héros de la Grande Guerre, baisse la garde, commence à affronter ses propres démons, même si c’est au prix d’une nouvelle séparation. De son côté, sans avoir retrouvé les mots pour le dire, Marcel, mis en présence de Madeleine (Julie-Marie Parmentier), jeune veuve frêle silhouette tendrement bienveillante, nous laisse entrevoir un temps les bouffées de bonheur qui traversent un corps souffrant et font battre un cœur endormi avant que la flamme de la vie ne s’éteigne.

 

Réparer les vivants de l’après-guerre

 

A des années-lumière de la frénésie inconsciente des Années Folles, héros de la Grande Guerre ou simples soldats, rescapés d’un conflit particulièrement meurtrier, tous se confrontent à un ‘état de guerre permanent’ inscrit de manière irréversible dans leur être tout entier. Avec courage, le réalisateur tente de suggérer, par les moyens du cinéma, le grand traumatisme psychique et la souffrance morale subie par les survivants et leurs familles. Pour ce faire, il choisit de pénétrer plusieurs territoires géographiques et affectifs au gré des errements intérieurs de son héros principal. Parfois, le passage contrasté d’une strate de la conscience à une autre ne nous convainc pas totalement mais l’évocation sensible de la période de l’après-guerre sous l’angle de la psyché constitue en soi une démarche de création originale. En hommage à son grand-père Léonce, poilu décoré de 14 et figure mythologique familiale, le cinéaste s’efforce ainsi de figurer, à travers la destinée de quelques personnages tourmentés et attachants (et un casting pertinent), la peine indicible d’une génération perdue, la puissance destructrice d’un passé refoulé, l’aspiration insensée au bonheur. Ou comment en finir avec la guerre faite aux vivants.

 

Samra Bonvoisin

« Cessez-le-feu », film d’Emmanuel Courcol-sortie le 19 avril 2017

 

 

Par fjarraud , le mercredi 19 avril 2017.

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