Le film de la semaine : « Le Semeur » de Marine Francen 

Est-il possible de vivre ses désirs dans un contexte d’oppression ? Comment résister à la tyrannie ? A fortiori pour des paysannes seules confrontées aux terribles conséquences sur leur existence du Coup d’Etat de Louis Napoléon Bonaparte ? Marine Francen est saisie par le foisonnement des questions soulevées par le récit autobiographique d’une institutrice, Violette Ailhaud, narrant dans « L’Homme semence » un épisode de la vie de son village. Longtemps productrice puis assistante de Michael Haneke ou d’Olivier Assayas, la réalisatrice s’empare de ce texte poétique, avec la complicité des scénaristes Jacqueline Surchat et Jacques Fieschi, et réussit un premier long métrage plein de grâce et de profondeur. A travers une mise en scène épurée, alliant l’évocation réaliste des travaux des champs dans une nature de toute beauté à l’évocation lyrique des sentiments, « Le Semeur » transporte avec tact et délicatesse la puissance émancipatrice du désir et la soif de liberté chez des femmes qui transcendent leur condition dans une période sombre de notre histoire.

 

Rapt des hommes, pacte secret des femmes

 

Des premiers plans mystérieux et bruyants : dans un crissement de roues de carrioles, un frottements de sabots de chevaux au galop et un cliquetis d’armes filmés d’abord en gros plans, des soldats surgissent dans un hameau isolé et arrachent à leur famille tous les hommes, abattant sous les yeux de son amoureuse atterrée l’un d’entre eux qui rechignait à se laisser prendre. Pas d’autre explication que ces quelques mots définitifs : ‘nous avons tous les droits. L’état d’urgence a été décrété’. Nous sommes en 1852. Le Coup d’Etat de Louis Napoléon Bonaparte écrase la résistance des Républicains. En quelques instants, femmes et enfants se retrouvent seuls, dans l’ignorance du sort réservé à leurs compagnons de vie et de labeur. Saisie dans sa brutalité et sa rapidité, la situation s’avère périlleuse : outre la nécessité de subvenir à leurs besoins par l’autosubsistance, elles ne peuvent plus prendre le risque de se rendre au bourg voisin sous peine de révéler la disparition des hommes et de leur pouvoir protecteur. Au cœur du hameau perché dans la montagne des Cévennes à la beauté aride, la vie quotidienne s’organise et nous voyons les différents membres de cette communauté exclusivement féminine surmonter peu à peu leur désarroi et prendre leur destin en main. Du désespoir de Rose (Iliana Zabeth) faisant se consumer par le feu sa robe d’apparat en tulle blanc accrochée à un grand chêne à l’étrange don de ‘voyance’ possédée par Blanche (Françoise Lebrun), laquelle analyse rêves et fantasmes, prodigue conseil et consolation auprès des jeunes filles aux désirs enfouis, la caméra épouse avec subtilité les séismes intimes provoquées par cet isolement inédit. Et, même si Marianne (Géraldine Pailhas), sa mère vigilante au regard sombre, n’est pas loin, nous découvrons la figure, emblématique, d’une résistante par l’éducation : Violette (Pauline Burlet), calme et déterminée, la seule à savoir lire, qui fait la classe aux enfants du hameau, dans une clairière ombragée.

 

Nous comprenons l’ampleur de la tâche au fil des saisons et des différentes activités rythmant une existence laborieuse et solidaire, en particulier les travaux des champs de blé, jusqu’à la mobilisation nocturne pour déployer une bâche géante sur le toit de la grange qui prend l’eau sous l’effet d’un orage violent et menace la récolte. Progressivement émerge l’extraordinaire liberté de parole entre les jeunes filles, entre celles qui n’ont jamais connu d’hommes et celles qui ont perdu un promis ou un époux. Une franchise dans l’échange sur le désir et la sexualité telle qu’elles nouent ensemble un pacte secret : ‘si un homme vient, il sera celui de toutes’.

 

Désirs et liberté

 

L’irruption, pourtant attendue, d’un inconnu bouleverse le quotidien, maintenant ritualisé. Jean (Alban Lenoir) se dit maréchal ferrant, demande simplement le gite et le couvert pour une nuit mais sa présence, et son charme indéniable, suffisent à semer le trouble, entre défiance affichée et attirance refoulée. Dans un premier temps, Violette s’acquitte avec détachement de la mission que les autres lui ont confiée : ouvrir une maison désertée pour leur hôte, offrir un en-cas et préparer un lit. Des affinités électives et un attrait physique réciproque les rapprochent, président à la rencontre, faite de tendresse et de désir, placée sous le signe d’une passion commune pour la littérature et la lecture de l’œuvre de Victor Hugo. Rien de convenu ni de prévisible dans cette aventure amoureuse puisque la confiance mutuelle permet à Violette d’expliquer à Jean l’absence des hommes puis de lui révéler le pacte secret conclu avec ses compagnes. Même si cette étrange histoire fondée sur la subversion du désir ne s’apparente pas au genre policier, il faut garder le silence sur les rebondissements induits par le caractère exceptionnel de la situation, renforcé par l’opacité de Jean, personnage énigmatique, entre fugitif sans foi et libertaire sans attache.

 

Comment Violette va-t-elle, pour sa part, concilier son attachement passionné à un homme et sa fidélité au serment des femmes ? Jean est-il disposé à entrer dans un jeu de rôles dont il n’a pas fixé les règles ? Avec une fluidité et une élégance sans pareil, la caméra suggère d’autres expériences amoureuses possibles, impensables pour l’époque. Elle dessine surtout les contours d’un ‘moment’ utopique de liberté. Flots d’affects libérés, déferlement de sentiments mêlés qui n’entravent pas les explosions de joie et l’expression du chagrin lors du retour inopiné de quelques hommes du hameau sortis de prison ou survivants du bagne, et faisant le récit tronqué du sinistre destin de leurs compagnons d’infortune.  Ainsi les revenants sont-ils confrontés, sans le savoir, aux traces intimes, indélébiles, d’une expérience unique d’émancipation, partagée entre femmes, dans un contexte historique aux antipodes d’une telle aspiration.

 

Aussi attentive au frémissement d’un visage ou d’un corps tremblant de désir qu’à l’austérité majestueuse d’une montagne ou à l’ondoiement d’un champ de blé sous le vent, la mise en scène épurée confère grâce et intensité au propos exigeant de ce premier film. Avec « Le Semeur », Marine Francen, comme ses héroïnes venues d’un autre temps, fait acte de résistance au conformisme ambiant.

 

Samra Bonvoisin

 « Le Semeur », film de Marine Francen-sortie le 15 novembre 2017

Festival international des jeunes réalisateurs de Saint-Jean-de-Luz 2017, Prix des jeunes    

 

 

 

 

Par fjarraud , le mercredi 15 novembre 2017.

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