Bruno Devauchelle : Quelle évaluation voulons nous avec le numérique ? 

A voir l'apparition à intervalles régulier de logiciels exerciseurs comme la récente "Quizinière" de CANOPE (amusante dénomination qui a dû faire sensation auprès de ses concepteurs) on peut se demander pourquoi en 2018 on conçoit encore des produits quasiment similaires à ceux que l'on mettait dans nos premiers ordinateurs scolaires en 1985. L'enseignement assisté par ordinateur de première génération est à l'informatique scolaire ce que le behaviorisme est à la pédagogie. Non seulement le monde scolaire, mais aussi l'universitaire et la formation continue sont touchés : boitiers de vote, application de sondage ou de test, plateforme de e-learning avec exerciseurs (lcms ?), sites en ligne (learning apps) etc.

 

 On peut faire une première hypothèse qui pourrait faire grincer des dents à nombre d'entre nous : la correction des copies est un vrai pensum... trouver un système de correction/évaluation/contrôle automatique fait rêver beaucoup d'enseignants face à leur paquet de copie dont ils savent bien que leur correction reste sujette à interrogations...

 

On peut faire une deuxième hypothèse : s'agit-il d'évaluer les apprentissages, de contrôler la mémorisation, de vérifier la compréhension ? Finalement, au vu de ce que l'on fait "à la main", une machine peut bien corriger une bonne partie de nos devoirs et examens de manière automatique.

 

Il y a une troisième hypothèse qui s'appuie sur l'extrême difficulté à faire entrer dans le monde des "compétences" : l'évaluation des compétences est extrêmement complexe si on veut qu'elle soit la plus précise possible. Plusieurs exemples récents le confirment comme le socle commun ou, avant, le B2i. De plus la présentation de résultats par des notes donne une impression de scientificité et d'exactitude bien plus grande qu'une liste de compétence devant lesquelles on "coche des cases" que parfois ensuite on traduit en note... pour redonner ce sentiment d'objectivité du contrôle.

 

De tout cela on peut observer un point qui pose problème : qui corrige qui, quoi et comment ? La lutte de certains qui s'opposent au contrôle continu est emblématique de ce mythe de l'évaluation (contrôle) objective. En réalité on ne parle pas d'évaluation mais de contrôle de conformité. Si évaluer c'est exprimer la valeur d'un travail, d'une activité, contrôler c'est situer ce même objet par rapport à une norme (réelle ou imaginaire). C'est là que les moyens numériques sont précieux car ils savent bien faire cela, à commencer par le calcul des fameuses "moyennes coefficientées"... De l'activité de celui qui apprend au diplôme signé par le recteur d'académie, il y a un chemin que l'on évite de regarder de plus près, tant il y aurait à dire. Il vaut mieux ne pas regarder comment sont fabriqués ces contrôles et ces évaluations dans le détail, on risquerait d'y trouver nombre de malfaçons. D'autant plus que, au final, chacun s'en contente, même ceux qui les subissent de manière négative.

 

L'approche par les compétences qui se développe depuis maintenant près de quarante années dans notre système reste marginale. Certes, depuis 1995, l'école primaire s'y frotte. Certes depuis 1985 l'enseignement professionnel cherche le chemin. Regarder ce qui s'est passé dans les collèges entre 2000 et 2015 autour du B2i et du socle commun est édifiant. Ce ne sont pas les logiciels (GiBii, Sacoche ou autres outils de suivi des compétences) qui ont résolu le problème. C'est en amont que se situe le problème : comment mesurer un niveau de compétence d'un élève ? Entre la définition des critères et des indicateurs de réussite, les seuils de niveaux, les recueils d'informations pour les exprimer, on se retrouve face à la complexité. Les promesses de "l'adaptive learning" vont-elles répondre à ce questionnement ? Les travaux sur les "badges" sont-ils une piste valable ?

 

Tant qu'évaluer sert d'abord à contrôler et à trier, il ne sert à rien de changer de système et de supprimer la notation ou les QCM. C'est d'ailleurs ce qui se passe avec les logiciels d'orientation type Parcoursup qui vont s'appuyer en partie sur ces fameuses notes. C'est aussi ce qui se passe en médecine à la fin de la première année de PACES ou avec l'examen national classant qui se déroule désormais sur tablette sous forme de QCM. C'est enfin ce que  nombre de personnes défendent à propos du baccalauréat dont on espère magiquement qu'il classera nos enfants mieux que ceux des autres pour un avenir plus radieux.

 

Si évaluer c'est permettre à chacun de progresser tout au long de la vie et de faire valoir ce que l'on sait faire, alors il est temps de penser différemment les instruments numériques de suivi. La démarche portfolio initiée dans l'esprit dès le milieu des années 1980 (création des fameux bilans de compétences) a été suivie de nombreuses tentatives d'informatisation. Le dernier visible dans le système scolaire est le logiciel Folios, successeur du webclasseur. Malheureusement on se retrouve à nouveau face à la complexité du système des compétences. Complexité amplifiée par le mythe de la scientificité des contrôles et évaluations. On le sait, une note ne dit rien du travail qu'elle représente autre que le rapport à une norme réelle ou imaginaire. Enregistrer des traces pour ensuite tenter de les valoriser est un objectif intéressant mais d'autant plus difficile à mettre en place qu'il faudrait imaginer des modèles de référence (et pas seulement des référentiels). L'approche expérimentée dans le cadre du nouveau PIX pourrait apporter des pistes nouvelles à explorer et à élargir. Il nous faut donc y regarder de plus près. Malheureusement, l'histoire du C2i et autres C2i niveau 2 laisse penser qu'il faudra faire un vrai travail sur la culture de l'évaluation d'une part, mais aussi sur la manière d'utiliser les résultats de ces évaluations au service de la trajectoire de ceux qui y sont soumis.

 

Questionner l'évaluation à partir du prisme de l'informatique et du numérique, c'est ouvrir à nouveau les yeux sur l'écart important entre l'intention d'évaluer et la réalité quotidienne des pratiques. S'apercevoir des limites actuelles de l'informatique n'empêche pas la répétition des logiciels d'exercices qui en sont la première illustration. L'imaginaire collectif autour de l'évaluation est empreint d'une longue histoire qui lie le monde scolaire, sa forme et le modèle social qui s'est construit depuis plus de deux siècles. L'émergence d'une tendance libérale et individualiste en éducation à l'instar de l'ensemble de la société française risque de renforcer des approches essentiellement sélectives au détriment des approches formatives et éducatives. La manière de poser la question de l'évaluation est finalement un bon révélateur de ce qui au fond est un des composants du ciment du "faire société".

 

Bruno Devauchelle

 

 

Par fjarraud , le vendredi 09 février 2018.

Commentaires

  • KeatsoU, le 10/02/2018 à 15:29
    Bonjour,

    Je lis régulièrement vos chroniques que je trouve très intéressantes. Je voulais réagir avant mais je n'osais pas le faire, le sujet du jour m'inspire, je me lance!

    Vous posez une question très pertinente sur l'évaluation et son évolution en lien avec le numérique. A mon sens(je suis enseignant en primaire), le numérique a surtout facilité le remplissage de cases(livreval, Edumov etc) pour les livrets mais sans pour autant bouleverser les modes d'évaluation.

    Pourtant, avec juste un peu de matériel(une tablette), un élève peut maintenant prendre en photo sa production, s'enregistrer et/ou se filmer. C'est bien plus pertinent pour une famille, de la maternelle à la fin du cycle 3, de voir les progrès des élèves à partir de leur productions plutôt qu'à partir d'un livret au jargon parfois abscons... L'application Je Valide en maternelle va dans ce sens là mais elle vient d'être interdite par l'académie de Versailles(je n'ai pas d'action chez ce développeur, je le précise!)

    Qu'en pensez vous?
    Cordialement
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