Tribune : Évaluations : Pourquoi il nous faut obéir... à notre mission ! 

Modifié 14h - Rédigée par deux enseignants, Cédric Forcadel et Sylvain Grandserre, soutenue par des militants pédagogiques de l'Icem ou d'autres mouvements, par des syndicalistes et par des chercheurs (P Meirieu, S Connac, C Lelièvre, B Robbes etc.) cette tribune alimente le débat ouvert sur les évaluations nationales de CP et Ce1.

 

 Lundi 17 septembre, partout en France, les élèves de CP et de CE1 devront passer de nouvelles évaluations nationales. Nous, professionnels de l’Éducation, concepteurs et utilisateurs d’évaluations dans nos classes, favorables à un usage pertinent et mesuré de celles-ci, pensons qu’il n’est pas raisonnable de faire passer précisément ces tests, tel que le protocole l’impose, pour les raisons suivantes :

 

Nous refusons que ces jeunes élèves — dont certains sortent tout juste de maternelle — commencent leur scolarité élémentaire par le bizutage que représentent des tests inutilement stressants, pour eux et leurs parents !

 

Nous refusons une vision de la lecture low cost et ringarde où tout serait affaire de décodage, approche justifiant que figurent dans ces évaluations des mots aussi incompréhensibles pour nos élèves (et même nombre d’adultes) que « glande pinéale », « paradoxale », « mélatonine »...

 

Nous refusons la prolétarisation de notre métier qui nous transforme, jour après jour, en simples exécutants au point de devoir cette fois-ci laisser un logiciel corriger et analyser les résultats des tests avant que soient adressées aux enseignants les consignes de remédiation à appliquer.

 

Nous refusons cette vision technocratique du ministère qui affirme que l’éducation est une science appliquée alors que c’est un art (impliqué et compliqué) qui réclame formation, savoir-faire, expérience, partage, adaptation, analyse (même critique) et qui se pratique dans l’incertitude des moyens comme des résultats et non dans le fantasme bureaucratique et mensonger d’une prétendue maîtrise mécanique.

 

Nous refusons la logique programmatique à l’œuvre en constatant comme Célestin Freinet que « les aigles ne prennent pas l’escalier » et que « toute méthode est vaine qui prétend faire boire le cheval qui n’a pas soif ». On ne fait pas classe comme on monterait un meuble en kit pas plus qu’on ne fait pousser des fleurs en tirant sur la tige.

 

Nous refusons que soit jetées aux oubliettes ou passées à la moulinette notre culture pédagogique et la mémoire de ceux qui ont tracé les sillons que nous nous efforçons de prolonger, de Rousseau à Pestalozzi, de Montessori à Ferrière, de Freinet à Oury, de Korczak à Deligny.

 

Nous refusons que soient à ce point oubliés les buts d’une école qui prépare la vie en démocratie et qui devrait avant tout former des citoyennes et des citoyens émancipés, responsables, cultivés et coopératifs et non pas des individus standardisés, dociles et obéissants. L’école ne peut se réduire au « Lire-Ecrire-Compter-Respecter autrui » quand c’est l’ouverture au monde, à la culture, aux autres qui nous permet de nous unir et de nous libérer, de faire société et « Œuvre de nous-mêmes ».

 

Nous refusons l’école qui veut trier, classer, sélectionner, faire passer des tests, qui se prépare à mettre en compétition les établissements (notation des collèges et lycées), les professeurs (salaire au mérite) et peut-être bientôt les parents (entre ceux qu’on souhaite accueillir et ceux qu’il faudrait rejeter pour avoir un meilleur niveau) lorsqu’il faudrait apprendre à coopérer, faire ensemble et s’enrichir mutuellement.

 

Ce n’est pas en répétant « confiance, confiance » que l’on construira cette école que nous appelons de nos vœux. Enseignants, éducateurs, pédagogues, quotidiennement au contact des familles, nous sommes engagés au service des élèves, de leur épanouissement, de leur réussite pour les aider à s’inscrire dans un collectif. Et c’est en conscience que nous refusons de cautionner cette politique idéologique. Nous appelons les enseignants — professionnels de l’éducation cadres de la fonction publique — à utiliser ces évaluations selon leurs réels besoins et ceux de leurs élèves, en les mettant au service d’une pédagogie de l’entraide et de la coopération. C’est chaque jour, tout au long de l’année, que les enseignants doivent être attentifs aux besoins et ressources de chaque élève afin d’adapter leur action à la singularité de chacun d’entre eux.

 

Il est grand temps de reprendre notre métier en main au lieu de se le laisser dicter par d’autres, assis à leur bureau. À quoi servent nos diplômes, tous les contrôles subis, les examens, notations et inspections, la préparation et l’obtention du concours, toute notre formation initiale et continue, toute notre expérience, la confiance des parents, notre expertise et notre travail si nous ne sommes plus que des exécutants silencieux et culpabilisés ? Qui peut croire que l’Ecole pourra continuer de réparer une société de plus en plus en panne avec de moins en moins d’outils ? À nous d’affirmer notre savoir-faire tout en restant ouverts aux apports universitaires et aux débats contradictoires bien loin d’un catéchisme des neurosciences.

 

Réaffirmons notre professionnalisme, assumons notre légitimité. Notre lent déclassement, même financier, doit cesser. Reprenons pied dans la société. Pour prolonger Michel Audiard, n’acceptons plus que le prix des légumes soit fixé par des gens qui ne sauraient pas faire pousser un poireau. Ensemble, enseignantes, enseignants, parents, élus locaux, mouvements pédagogiques, syndicats, construisons la riposte et l’alternative à cette école bureaucratique, paperassière, technocratique. Parlons, répondons, réagissons, proposons ! Contre une vision déshumanisée qui épuise nos ressources et pollue de stress enfants, parents et enseignants, réclamons et agissons pour une Ecole durable et respirable !

 

Cédric Forcadel et Sylvain Grandserre, maitres d’école en Normandie, militants pédagogiques

 

Avec le soutien de

Isabelle Demenezes enseignante CP/CE1 membre de l’ICEM76, Isabelle Lescouarch enseignante en école maternelle membre de l’ICEM76, Cathy Delarue, enseignante en école maternelle membre de l’ICEM76, Marie Cabot enseignante CE2/CM1/CM2 membre de l’ICEM76, Julie Sarly enseignante membre de l’ICEM76, Myriam Bourgeon enseignante membre de l’ICEM76, Virginie Bénito enseignante en GS membre de l’ICEM76, Sylvie Milan enseignante en école maternelle membre de l’ICEM76, Céline Berte enseignante spécialisée membre de l’ICEM76, Laurence Bizet enseignante membre de l’ICEM76, Denise Fouquer enseignante retraitée, Jean-Marie Payan, enseignant retraité membre de l’ICEM76, Alain Lemasle enseignant retraité membre de l’ICEM76

 

Isabelle Rioual, secrétaire départementale SNUipp76, Mélanie Tjedkhou secrétaire départementale SNUipp76, Sabine de Almeida déléguée secteur Darnétal SNUipp76, Catherine Bellot déléguée secteur Darnétal SNUipp76, Vincent Alès délégué secteur Havre Ouest SNUipp76, Thomas Audigier délégué secteur Le Havre SNUipp76, Laurence Salaün déléguée secteur Bois-Guillaume SNUipp76, Christine Dieul déléguée ASH SNUIpp76, Julie Garnault déléguée SNUipp

 

Philippe Meirieu professeur des universités émérite en Sciences de l’éducation, Jean Houssaye professeur des universités émérite en Sciences de l’éducation, Sylvain Connac maitre de conférences en Sciences de l’éducation de l’université de Montpellier, Bruno Robbes maitre de conférences en Sciences de l’éducation de l’université de Cergy-Pontoise, Laurent Lescouarch maitre de conférences en Sciences de l’éducation de l’université de Rouen, Claude Lelièvre historien de l’éducation, Catherine Chabrun militante pédagogique et des droits de l’enfant

 

Des associations membres du CAPE :  la FCPE, « école, changer de cap »...

 

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Par fjarraud , le mercredi 12 septembre 2018.

Commentaires

  • Philippe55, le 12/09/2018 à 17:42
    Un texte assez hallucinant de la part de fonctionnaires de la République !
    La fonction publique est fondée sur le principe de l'obéissance hiérarchique et  l'école n'appartient pas aux enseignants qui, fort heureusement, ne sont pas une profession libérale. 
    N'en déplaise aux signataires, dans une démocratie c'est aux élus de la Nation et au ministre qu'il appartient de décider ce qui est bon pour les enfants du pays et certainement pas aux enseignants, même s'ils sont des experts.
    Imaginons un seul instant que les agents des impôts, des douanes, de la police, voire de l'armée en viennent à faire preuve d'une telle insubordination.
    Ces enseignants montrent une bien piètre image de leur profession et ont certainement oublié de regarder la place de notre pays dans les classements internationaux.
    Les décisions du ministre sont ce qu'elles sont, mais c'est bien lui qui devra rendre compte aux usagers du service public de l'efficience de notre système éducatif.
    Je peux comprendre que le fait de mesurer un peu objectivement le niveau des élèves, le travail des enseignants et des écoles puisse faire peur à certains, mais lorsque  20 à 25% des élèves ne maitrisent pas les compétences attendues à l'entrée en sixième il est peut-être  temps de réagir.
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