Numérique : Nouveau rapport, vieilles solutions 

" Le temps des atermoiements et du bricolage en matière de numérique éducatif est révolu : il revient désormais à l’État stratège d’adopter l’approche systémique d’une Éducation nationale plus agile et plus différenciée". Bruno Studer, président de la Commission de la culture et de l'éducation de l'Assemblée nationale, a remis le 10 octobre un nouveau rapport sur "l'école dans la société du numérique".  C'est le second rapport de l'année, la même commission, mais coté Sénat, ayant publié fin juin un autre rapport. Entre les deux beaucoup de points communs : accentuer l'éducation aux médias et à l'information (EMI) pour lutter contre les fake news, créer un capes d'informatique, relancer un énième plan numérique auxquels s'ajoute la (re-re-re) création d'une plateforme unique de ressources numériques éducatives. Alors que le numérique est l'aventure culturelle de ce début de siècle, ces rapports courent après les pratiques culturelles des français pour les encadrer et les juguler.

 

L'EMI une "discipline"

 

 25 propositions ont été retenues par la Commission de la culture et de l'éducation de l'Assemblée nationale. Présentées par Bruno Studer le 10 octobre, elles s'ordonnent autour de 4 axes : renforcer l'EMI, apprendre le codage, relancer l'équipement et former les enseignants.

 

" Dans le contexte actuel de transformation des médias et des pratiques d’information, il apparaît essentiel de renforcer la part de l’éducation aux médias et à l’information dans les programmes scolaires", estime le rapport Studer. Le rapporteur demande que des horaires dédiés soient réservés pendant au moins une année au collège et une année au lycée, en y consacrant par exemple les horaires de l’éducation morale et civique pendant une année au collège et une partie de deux des humanités scientifiques et numériques pendant une année au lycée.

 

Tout comme le rapport du Sénat, celui de B Studer accorde beaucoup d'importance à la lutte contre les fake news. "L’objectif de cette mesure est de sensibiliser une première fois les élèves aux enjeux actuels des médias et de l’information à l’âge des premiers véritables usages du numérique, et de leur faire à nouveau aborder ces sujets quelques années plus tard, lorsque leur maturité s’est accrue. Pour que cet enseignement soit structuré et efficace, le rapporteur préconise également de construire un programme autonome d’éducation aux médias et à l’information, centré autour de la notion de citoyenneté numérique". Il s'agit pour B Studer " d’asseoir son statut disciplinaire".

 

Le rôle central des professeurs documentalistes

 

Pour l'enseigner il compte sur les professeurs documentalistes dont "les compétences sont sous utilisées". B Studer demande aussi l'inscription de la notion de "fausse science" dans les programmes scolaires d'histoire, physique et SVT. Il a donné des exemples de fausse sciences : le débat sur les vaccins par exemple. Le Clemi aurait pour mission de faire une veille des informations et d'envoyer vers les enseignants des éléments de langage dès que ce service ministériel détecterait une "fausse information". Aborder ce qui fait débat dans la société de cette façon est bien dans l'air du temps. Mais ne risque-t-on pas de poser plus de problèmes que de solutions ?

 

Un capes et une agrégation d'informatique

 

Le deuxième axe de ce rapport c'est l'enseignement du codage. Celui ci a été recommandé au niveau européen et est déjà très présent de l'école au lycée. Pour atteindre l'objectif d'une initiation générale de tous les élèves au codage, le rapport recommande la création d'un capes et d'une agrégation d'informatique. Le rapport estime qu'il faut recruter 3000 professeurs d'informatique. Quand on lui demande où on va trouver des informaticiens souhaitant venir à l'Education nationale alors que des carrières nettement mieux rémunérées s'offrent à eux, B Studer estime qu'il y a "des informaticiens qui ont la vocation d'enseigner"...

 

Un Netflix du numérique éducatif...

 

Le troisième axe concerne la formation des enseignants. " La première urgence paraît être de renforcer la formation des enseignants du premier degré à l’informatique", estime le rapport. Le rapport ne dit pas comment atteindre cet objectif sauf d'inviter des enseignants à visiter des Fablabs ou les entreprises à former les enseignants (une suggestion présente aussi dans le rapport du Sénat).

 

La formation mène à la question des ressources numériques éducatives. On sait, grâce aux éditeurs, que la Banque numérique lancée par le PNE est peu fréquentée. Le rapport relance l'idée de la "plate forme unique de ressources numériques", que B Studer appelle "le Netflix du numérique éducatif". Elle centraliserait toutes les ressources produites par l'éducation nationale, les éditeurs et les enseignants. Canopé en aurait la gestion. Tout cela rappelle la BRNEDU qui n'a pas réussi, Myriaé, que le rapport lui-même estime "un semi echec" et encore bien d'autres initiatives identiques ces 30 dernières années. Le rapport introduit quand même une idée nouvelle : les enseignants recevraient une monnaie numérique pour acheter des ressources. C'est ce qui a fonctionné en Angleterre. Mais en France une tentative analogue avait vu l'argent destiné aux ressources "piloté" par la hiérarchie locale de l'Education nationale... Et finalement les crédits n'avaient pas été dépensés.

 

Reste la question de l'équipement. Le rapport souligne de fortes inégalités entre les écoles et entre les collèges (les inégalités sont moins fortes entre les lycées). Comment y remédier alors que les roles sont partagés entre l'Etat et les collectivités territoriales ? Le rapport n'innove pas en déclarant de façon très jacobine l'Etat "stratège". Il ne fixe pas non plus de cadre budgétaire. Il se borne à demander un audit pour savoir ce que couterait l'équipement. Et à recommander la diffusion d'un guide d'équipement pour les petites communes.

 

Un débat récurrent

 

Si le numérique occupe autant les deux assemblées c'est peut-être parce que l'élan donné par F Hollande avec son Plan de 2015 (PNE) est brisé depuis l'alternance politique. F Hollande avait décidé d'investir 1 milliard en trois ans sur le numérique éducatif  en s'appuyant sur trois actions : la formation des enseignants, l'équipement des collèges, le soutien à l'EdTech française, c'est à dire à l'édition de ressources numériques. Le budget 2018 a gommé cet engagement triennal mettant en difficulté les entreprises du secteur et envoyant un signal clair au collectivités territoriales qui ont aussi diminué leurs dépenses (sauf  dans le grand est). Si les rapports se multiplient c'est aussi parce que le yo-yo politique est en train de gaspiller les investissements précédents.

 

JM Blanquer s'est senti obligé de sortir de son silence sur le numérique. En aout il a prononcé un discours à Ludovia mais promis aucun investissement avant 2019 et laissé entendre que celui ci sera modeste. L'analyse du budget 2019 confirme d'ailleurs cette annonce.

 

Dans ce débat entre les institutions et les pratiques numériques, entre les jeunes et l'institution scolaire, ce nouveau rapport reste dans les clous des textes précédents.

 

François Jarraud

 

Le rapport du Sénat

Les annonces de JM Blanquer

 

 

 

Par fjarraud , le jeudi 11 octobre 2018.

Commentaires

Vous devez être authentifié pour publier un commentaire.

Partenaires

Nos annonces