Le film de la semaine : « Un homme pressé » d’Hervé Mimran 

Une maladie grave peut-elle amener un homme à remettre en cause son existence ? Qu’en est-il pour un grand patron que son état de faiblesse met dans l’incapacité d’exercer le pouvoir dans l’entreprise ? En choisissant le comédien Fabrice Luchini (génie de la facétie) pour incarner le PDG victime d’un accident cérébral et protagoniste de « Un homme pressé », le réalisateur Hervé Mimran affiche d’emblée son refus du pathos. Déjà co-auteur avec Géraldine Nakache de comédies populaires pleines de charme (« Tout ce qui brille » en 2009, « Nous York » en 2012), le cinéaste se lance ici en solo dans une fantaisie, inspirée d’une histoire vraie, à mi-chemin entre la comédie réaliste et la fable moderne. Derrière la métamorphose d’un homme tout de puissance et d’arrogance en être épanoui, à travers le ‘calvaire’ d’un malade du langage et de la mémoire, et impatient de guérir, l’interprétation de Fabrice Luchini fait affleurer le trouble et la vulnérabilité d’une prise de conscience. Sous ses dehors primesautiers, la fable teintée de loufoquerie nous questionne allègrement. Peut-on changer le cours d’une vie toute entière vouée au pouvoir et à l’argent et retrouver son humanité ? 

 

Un PDG de l’automobile frappé en pleine course

 

D’entrée de jeu la caméra ne lâche pas d’une semelle cet homme pressé (Fabrice Luchini), regard aux aguets, corps tendu, babil autoritaire et incessant. Alain, patron d’une grande firme automobile, tient son monde (collaborateurs, secrétaire, chauffeur) en respect. Autorité incontestée, talent indéniable d’orateur, il court d’un rendez-vous à l’autre, de réunions de direction en conférences internationales. ‘Je me reposerai quand je serai mort’ lance-t-il à l’insolent qui lui conseille de mettre la pédale douce. Au cours d’un déplacement où il est pris de vomissements après plusieurs malaises alarmants, son chauffeur prend l’initiative de le mener aux urgences. Au réveil d’un accident vasculaire cérébral, le malade affaibli allongé sur son lit tient des propos incohérents aux premiers visiteurs venus à son chevet. Le patient qui continue à vouloir donner des ordres et maîtriser son destin est en effet atteint de troubles du langage et de la mémoire, lesquels le rendent rapidement inapte à exercer ses responsabilités.

 

Plus attaché à le sortir de son état qu’impressionné par son statut social, le personnel médical affronte les coups de gueule (proférés dans un langage incompréhensible) et les blessures d’orgueil d’un malade bloqué un temps dans le déni de sa maladie. Dans pareilles circonstances, la rencontre avec l’orthophoniste Jeanne (Leila Bekhti, formidable) s’avère primordiale. Notre homme inverse les syllabes, perd le sens des mots et assemble les phrases de façon chaotique au point de déclencher un silence gêné ou une hilarité incontrôlée. Qu’importe ! Jeanne déploie patiemment ses compétences et fait preuve d’une générosité bien mal payée en retour.

 

L’acteur aux prises avec le langage

 

Sans dévoiler les multiples rebondissements des aventures du ‘patient’ récalcitrant sur le chemin de la guérison, force est de constater qu’il lui faudra beaucoup de temps pour prendre conscience des enjeux et, au-delà des conséquences professionnelles de l’AVC, s’ouvrir aux autres et à la vie. A ce titre, Fabrice Luchini en amoureux de la langue française joue à merveille des contradictions de son personnage. Alain, habitué à user de la parole pour conforter son pouvoir, balbutiant un langage sans queue ni tête pendant sa maladie, découvre la puissance des mots à exprimer des sentiments –la reconnaissance pour l’orthophoniste, la tendresse pour sa fille (Rebecca Marder, interprète subtile), par exemple. Loin de l’histrion un brin hystérique, il confère à cet ‘homme pressé’ contraint à la remise en cause une tendre gaucherie et une profondeur désarmante. Face à lui, Leïla Bekhti dans le rôle complexe d’une orthophoniste attentive et exigeante (fragilisée par la recherche de ses origines en tant que fille adoptée) tient tête avec panache à celui qui l’appelle sa ‘psychopathe’ et reste longtemps indifférent à son humanité, préférant goûter l’ivresse d’une course folle en fauteuil roulant poussé par l’infirmier (complice mais pas dupe !).

 

Fantaisie loufoque et humaniste

 

Pour sa première réalisation en solitaire, Hervé Mimran adapte le récit autobiographique de Christian Streiff, ex-patron d’Airbus et de PSA, tout en s’éloignant notablement du réalisme ‘documenté’. Outre une exploitation réussie des dysfonctionnements de la parole et de la mémoire engendrés par un accident vasculaire cérébral, il nous fait partager les affres d’un personnage a priori éminemment antipathique, enfermé dans un ego géant, indifférent aux autres et au monde qui l’entoure. Même si nous ne sommes pas toujours convaincus par les ramifications multiples de la fiction (en particulier la quête personnelle de Jeanne et sa résolution improbable), la métamorphose joyeuse d’Alain en randonneur insatiable à la découverte de montagnes lointaines et du vaste monde ne manque pas de sel.

Ainsi, en dépit de ses maladresses, « Un homme pressé » d’Hervé Mamrin nous attache-t-il aux pas de son héros, patron hyperactif en plein vide existentiel, et qui, sous l’effet de circonstances dramatiques, se métamorphose sous nos yeux en amoureux du genre humain et en citoyen du monde. Un miracle salutaire.

 

Samra Bonvoisin

« Un homme pressé » d’Hervé Mamrin-sortie le 7 novembre 2018

 

 

 

Par fjarraud , le mercredi 07 novembre 2018.

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