Mael Virat : Faut-il aimer ses élèves ? 

Aimer ses élèves ? Le mot fait sursauter voire indigne. C'est pourtant celui qu'utilise Mael Virat, chercheur en psychologie à l'ENPJJ (Ecole nationale de protection judiciaire de la jeunesse). Dans un nouveau livre (Quand les profs aiment les élèves, Odile Jacob) il démontre, études à l'appui, que l'implication affective des professeurs ne nuit pas aux apprentissages des élèves. Cet amour, dont il définit les contours, bien au contraire, a des effets positifs. Par ce livre, Mael Virat veut lever un tabou dans un système éducatif qui veut instruire plus qu'éduquer et où les relations personnelles sont encore très mal considérées. Il explique ses thèses dans cet entretien.

 

On sait que noter généreusement en maths a des effets positifs sur les progrès des élèves. Mais peut-on vraiment assurer que les relations affectives entre enseignant et élèves ont des effets positifs prouvés sur les apprentissages ?

 

Dans mon livre je produis de nombreux éléments qui montrent un lien indéniable qui n'a rien à envier à celui des notes que vous évoquez. J'ajoute que cet effet a pu être constaté indépendamment de la question des notes. Là dessus on a des dizaines d'études que vous retrouverez dans le livre.

 

Pour résumer, je dirais que la relation affective entre professeur et élèves, se sentir en sécurité affective pour l'élève, va expliquer 10% de sa réussite dans la matière enseignée. Cela s'explique par la motivation et l'implication du jeune.

 

Mais l'effet va au delà de la motivation dans la matière du professeur. Il y a un effet sur le comportement dans l'établissement. Ca touche à quelque chose de plus profond. L'enseignant c'est une figure adulte qui compte dans la vie de l'élève et pas seulement en classe.

 

Pour nommer cette relation vous parlez "d'amour compassionnelle". Comment la définir et quelles limites lui donner ?

 

Dans le livre j'explique que quand on se pose la question des limites c'est un indice qu'on conçoit encore mal le type de lien affectif dont il est question. Ce n'est certainement pas devenir copain avec l'élève.

 

L'amour compassionnel est une relation asymétrique de responsabilité de l'adulte envers l'enfant. Cette responsabilité implique un intérêt pour l'enfant et une grande attention. Cela coûte de l'énergie et fait que l'enseignant est personnellement affecté émotionnellement par la réussite ou l'échec de l'élève. Mais il sait qu'il n'a pas à attendre grand chose en retour.

 

C'est une relation qui n'a pas besoin de limites car par définition elle est attentive à l'autonomie de l'élève. C'es le contraire du copinage, de l'intrusion ou de la relation amoureuse.

 

La question c'est comment exprimer cet engagement affectif. Ca n'implique pas le tutoiement. Mais ça impose un engagement comportemental pour le professeur.

 

En France ce type de relation est tabou. N'est-ce pas parce que c'est dangereux pour le professeur et l'élève ?

 

C'est une relation de responsabilité envers l'autre. C'est plutôt l'inverse de cette relation qui est dangereux.  Dans le livre j'explique que le tabou n'est pas lié à un danger. Il a à voir avec l'histoire de l'école française, avec la manière dont on forme les professeurs en mettant l'accent sur l'instruction.

 

Mais en réalité, le mot seul est tabou. Ce type de relation existe très largement. Les enseignants sont très impliqués affectivement en fait.  On observe bien dans l'école française que quand ils font face à des élèves en difficulté les enseignants réorganisent le contexte d'apprentissage pour donner plus d'importance à l'aspect relationnel.

 

D'autre part si on reconnaissait l'importance de la relation affective entre professeur et élèves, cela aurait des conséquences que l'institution scolaire préfère ne pas affronter. Par exemple cela impliquerait de réfléchir au nombre d'élèves par classe.

 

Quels gestes professionnels participent de la construction de cette relation compassionnelle avec l'élève ?

 

Ce sont des choses simples. Des marques d'attention souvent non verbales. Les élèves y sont sensibles même quand ils n'en sont pas conscients. Le ton pris pour échanger ou répondre aux questions de l'élève par exemple. La joie exprimée pour sa réussite. Des attentions en dehors de la classe. Des gestes qui montrent que l'enseignant est affecté par sa relation avec l'élève. Ca peut être de la joie, de l'enthousiasme ou même de la colère du moment que ça montre l'implication du professeur dans la relation avec l'élève. Plus globalement, c'est tout ce qui montre que le professeur est investi comme individu, et pas seulement comme professionnel.

 

Il y a aussi des pratiques pédagogiques favorables à cette relation ?

 

La pédagogie n'est pas ma discipline et je ne fais qu'évoquer des travaux là dessus dans le livre. Ce sont des pratiques qui permettent d'être plus en contact avec les élèves et de montrer son intérêt pour eux. Par exemple le travail ne petit groupe ou les activités coopératives.

 

Certaines études montrent que les marques affectives peuvent avoir un impact plus fort sur les apprentissages que les pratiques pédagogiques. Le pédagogique n'est pas le problème.

Vous lancez un appel à changer la culture professionnelle des enseignants. Mais peut-on vraiment lever le tabou ? Et si oui comment ?

 

On est en train de le lever. L'implication affective des enseignants est bien là. Je crois qu'ils vont être de plus en plus à l'aise avec ça. Il y a un mouvement sociétal autour des émotions même au travail qui y pousse. Notre culture sur l'émotion change.

 

On sent aussi de la souffrance et parfois du ressentiment chez les enseignants..

 

C'est vrai que certains enseignants n'en peuvent plus. S'impliquer émotionnellement ce serait vraiment trop leur demander car ils doivent d'abord se protéger. L'épuisement professionnel se mesure dans la dépersonnalisation des relations. Le livre montre que quand on fait moins attention aux autres c'est un indice d'épuisement.

 

Le moment est venu pour l'institution scolaire de s'emparer de la question. J'espère que mon livre va faire bouger les représentations. Mais cette question est aussi une question de moyens. Les injonctions actuelle à la bienveillance créent un contexte favorable. Mais il faut aussi donner les moyens de cette bienveillance. Il y a des pistes intéressantes comme le looping, c'est à dire le fait de suivre le même groupe classe sur plusieurs années.

 

Propos recueillis par François Jarraud

 

Mael Virat, Quand les profs aiment les élèves. Psychologie de la relation éducative. Odile Jacob 2019. ISBN 978-2-7381-4660-1

 

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Par fjarraud , le vendredi 05 avril 2019.

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