Julien Netter : Former les enseignants pour lutter contre les inégalités 

Quel lien entre la formation des enseignants et le maintien des inégalités sociales et scolaires dans l'Ecole française ? C'est cette question que pose le numéro 87 de la revue Recherche  & formation. Réunissant de nombreuses contributions, le numéro montre par exemple comment les enseignants débutants entrés dans le métier avec l'idée de faire progresser tous les élèves finissent par lâcher prise (S Broccolichi). Il introduit le concept de co-construction des difficultés scolaires (D Butlen). Julien Netter, coordinateur de ce numéro avec Maira Mamede, explique pourquoi pour lutter contre les inégalités il faut étudier les dilemmes professionnels  et mieux connaitre le travail enseignant.

 

Ce numéro de Recherche & formation est totalement consacré à la lutte contre les inégalités dans ses rapports avec la formation des enseignants. Pourquoi ce thème s'est imposé ?

 

 Il y a beaucoup de travaux sur leur formation. Mais il s'intéressent rarement à ses effets sur les élèves. Ou alors ils le font sous l'angle des "bonnes pratiques" en dehors de tout contexte. Au laboratoire Escol, auquel j'appartiens, il nous semble que la question des inégalités est centrale pour notre Ecole et qu'il est important de dire comment on peut lutter contre elles. Le point de vue de la formation des enseignants nous semble très important car c'est un problème plus prégnant en France que dans d'autres pays. Les inégalités sont présente dans chaque classe. La majorité des élèves en difficulté scolaire ne sont pas scolarisés en éducation prioritaire.

 

Dans son article, S Broccolichi montre comment de jeunes enseignants, sortis ambitieux de leur formation, abandonnent peu à peu certains élèves. Comment expliquer cette évolution ? Défaillance de la formation ou socialisation progressive ?

 

Il y a plusieurs raisons. D'abord les conditions d'exercice en début de carrière sont dures. Les enseignants débutants sont affectés sur les postes les plus difficiles qui requièrent le plus de technicité. Et ils y sont peu préparés. Cela créé une grande fatigue physique et morale. Enfin ils sont peu accompagnés après la sortie de l'Espe. Ils sont démunis face à des enfants qui ont du mal à apprendre et ils n'ont pas les ressources pour les aider.

 

Face à cette situation décourageante il y a deux options. Ils peuvent se dire qu'ils sont à l'origine de l'échec des élèves et c'est très démoralisant. Ou ils se disent qu'il y a des enfants avec lesquels on ne peut pas y arriver. Ils ont tendance à opter pour cette solution.

 

N'est ce pas aussi une façon de trouver sa place dans le  groupe enseignant ?

 

Cette socialisation par les pairs pourrait se passer autrement. Il y a bien une reproduction de cette défense dans des écoles où souvent l'ancienneté moyenne est de 4 ans.

 

D Butlen introduit l'idée de "co construction de la difficulté scolaire". Comment l'interpréter ?

 

C'est une idée avancée par le laboratoires Escol, celle du malentendu. Ce n'est la faute ni des uns ni des autres. Dans la classe des malentendus se construisent et se traduisent par la co construction des difficultés des élèves et des enseignants. Cette idée montre l'importance de la prise en compte du contexte dès qu'on pense formation et analyse de pratique.

 

Un autre article insiste sur l'idée de réfléchir aux dilemmes professionnels. De quoi s'agit-il ?

 

Ca consiste à penser que les enseignants ont de bonnes raisons de faire ce qu'ils font. Si on veut agir sur leurs pratiques, il faut comprendre les choix qu'ils font et les restituer en dilemme pour montrer le bénéfice qu'il y aurait à agir autrement.

 

IL faut par exemple comprendre pourquoi l'enseignant choisit de préserver la paix scolaire ou de faire progresser, de construire un étayage ou de réduire ses exigences, de mettre en activité ou de faire apprendre. Souvent les enseignants ont d'abord le souci de rendre la classe faisable. On peut les aider à s'orienter vers un autre choix que si on leur montre le bénéfice à en tirer.

 

La revue montre l'importance de passer par des routines pour faire évoluer les pratiques...

 

 Il faut se saisir de la façon  dont les enseignants travaillent, pensent et mènent la classe pour essayer de comprendre la logique qui est derrière et déplacer un peu la routine. C'est ce que fait par exemple R Goigoux en proposant des outils proches du travail quotidien de l'enseignant.

 

Lutter contre les inégalités à l'école c'est donc d'abord mieux connaitre le travail enseignant ?

 

C'est comprendre et agir sur la façon dont les enseignants sont plongés ans un certain contexte. C'est l'idée de contexte qui est importante. S Broccolichi montre par exemple qu'il faut tenir compte des conditions d'exercice des enseignants débutants pour améliorer leur formation.

 

Faut-il allonger la formation des enseignants ?

 

S Broccolichi le montre. Il faut un accompagnement fort durant les premières années d'exercice si on veut éviter le découragement des enseignants.

 

La formation pour lutter contre les inégalités pourrait avoir plus de place. Le rapport du Cnesco sur l'éducation prioritaire apporte des éclairages sur ce point. Avec davantage de formation continue on pourrait faire réfléchir les enseignants sur leurs pratqiues et sur la façon dont elles peuvent profiter aux élèves.

 

C'est le résultat du système qui veut que les enseignants débutants aient les postes les plus difficiles ?

 

L'institution tente d'aller contre cela par exemple avec la prime Rep+. Mais ça reste vrai. Le mouvement a un impact sur la façon dont on enseigne. Mais il n'y a pas que cela. On pourrait compenser cela avec un accompagnement des enseignants.

 

C'est ce qu'on voit en Rep + ?

 

On n'a pas de résultats de travaux sur ce point. Mais il me semble que les formations des Rep+ ont d el'intéret. Mais cela dépend des endroits et de la façon dont elles sont organisées. Par exemple si elles partent du terrain ou pas.

 

Propos recueillis par François Jarraud

Recherche et formation, n° 87/2018. Former pour lutter contre les inégalités. Édité par Maira Mamede, Julien Netter. ISBN 979-10-362-0128-8

 

Le sommaire

 

 

 

Par fjarraud , le vendredi 19 avril 2019.

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