Philippe Champy : Vers une nouvelle guerre scolaire 

"Depuis les années 2000, une partie croissante des hauts technocrates de l'Education nationale s'est ralliée à l'agenda néo libéral. Le numérique et les neurosciences sont les deux piliers qui, par leur emprise, doivent servir à accentuer la pression sur les enseignants, à rogner leurs autonomies professionnelles et leurs pouvoirs d'action". Ces quatre cavaliers de l'apocalypse pédagogique fondent particulièrement sur les enseignants depuis le retour de JM Blanquer rue de Grenelle. Dans un nouveau livre (Vers une nouvelle guerre scolaire, La Découverte), Philippe Champy met en lumière l'évolution de sa pensée politique et aussi les liens qui unissent la technostructure du ministère à une partie des neuroscientifiques et le petit noyau étatiste des acteurs du numérique. Au coeur de la tempête, l'édition scolaire, que connait bien Philippe Champy, étroitement liée aux acteurs de terrain, est en première ligne. L'enjeu de cette nouvelle guerre scolaire tient dans le mot liberté. Particulièrement la liberté pédagogique des enseignants , soumis aux pressions d'instructions de plus en plus tatillonnes, d'une évangélisation neuroscientifique et d'outils numériques qui vérifient et recadrent les pratiques, comme les évaluations nationales. L'Ecole de la confiance c'est celle de la mise sous contrôle. On l'avait compris. Philippe Champy le démontre. Ce livre est important.

 

Ancien ingénieur à l'INRP (l'ancêtre de l'IFé) et ancien éditeur (Retz), Philippe Champy publie un ouvrage qui marque la rentrée. D'abord par la qualité des recherches qu'il a menées pour écrire son livre.  Il faut lire par exemple ce que P Champy écrit sur la genèse politique de JM Blanquer. Il montre comment ses premiers textes comme professeur de droit expliquent sa gestion ministérielle et font de JM Blanquer un macronien bien avant l'heure. Ensuite par la qualité de la démonstration. On a tous compris que les réformes menées par JM Blanquer font système. Philippe Champy montre la mécanique, ses rouages, ses acteurs. Il explique la curieuse association en France du libéralisme et du centralisme étatique. Le détricotage mené depuis 2017 mène au formatage. Pour la première fois, une action cohérente idéologique, technocratique et technologique s'en prend aux corps enseignants et à leurs libertés.

 

Philippe Champy revient sur les apports de son livre dans cet entretien.

 

Un des aspects nouveaux du livre c'est son point de vue, celui d'un éditeur scolaire. Vous révélez des aspects nouveaux sur l'institution scolaire.

 

J’analyse certains angles morts et j’espère aussi donner des informations méconnues sur le métier d’éditeur. Je ne suis ni professeur, ni ancien responsable au sein de l'institution Education nationale, ni chercheur en éducation, ni journaliste spécialisé, comme la plupart des auteurs intervenant sur l’Ecole. Mon point de vue dans ce livre est celui d’un éditeur scolaire, aujourd’hui retraité. Mon expérience professionnelle m’a mis évidemment en grande proximité avec les producteurs de manuels et outils pédagogiques utilisés par les enseignants, particulièrement dans le premier degré, ce qui m’a incité à faire connaître les arcanes de cet écosystème très particulier.

 

C'est en remarquant, tout au long de ma carrière, un certain mépris de la part d'acteurs du système pour ces outils que j'ai tenté de comprendre d'où venait leur méconnaissance et leur éloignement envers la culture de l'Ecole telle qu’elle s’incarne dans ces productions créées par les enseignants eux-mêmes. Dans ce livre, j’ai essayé de comprendre d’où venait ce hiatus entre les professionnels auteurs de manuels et des responsables qui jugent cette production, foisonnante et pluraliste, de façon négative. Comment expliquer ce décalage entre ceux qui prétendent prescrire ce qu’il faut faire et les réalités et usages du terrain ? Cela m'a amené à aborder la question de la liberté pédagogique qui est, selon moi, au cœur du sujet.

 

Le thème central du livre c'est l'évolution du métier d'enseignant et les dangers qui pèsent sur lui ?

 

C’est du moins un des thèmes que j’aborde dans la première partie et dans le dernier chapitre. Je mets en évidence la défiance croissante des hauts décideurs du système envers les manuels scolaires et leurs utilisateurs que sont les enseignants. Les hauts technocrates sont globalement mécontents de la façon dont les professeurs font leur métier. Cette critique de fond, souvent masquée dans les discours officiels, prend plusieurs formes. Les manuels scolaires servent de bouc-émissaires, mais, selon moi, ce sont les professeurs qui sont en fait visés.

 

Les critiques les plus ouvertes concernent les professeurs des écoles à qui on reproche les mauvais résultats de Pisa. D’où les injonctions, avec l’effet de balancier qu’on a connu ces dernières années, selon les ministres et leurs entourages. Les professeurs se retrouvent mis en cause par ceux qui devraient les soutenir, les faire évoluer et progresser.

 

Pour vous, l'Ecole fait face à une triple attaque, techno, neuro et néo libérale ?

 

En effet. C’est ce que je tente d’analyser dans les deux dernières parties de mon livre. L’attaque techno est à double face : technocratique et technologique. Les hauts responsables n'ont plus comme référence l'expérience pédagogique accumulée par le système éducatif. Une de leurs caractéristiques est d’être de plus en plus étrangers à la culture pédagogique des enseignants, notamment du primaire, qu’ils ont tendance à assimiler au « pédagogisme » des pourfendeurs déclinistes.

 

L’autre face de l’attaque techno est celle que mène les technophiles institutionnels qui promeuvent une vision idyllique et étatique du « numérique éducatif » et cherchent le soutien des hauts décideurs pour financer leur plan pharaonique. Se dessine une alliance bizarre entre une gestion technocratique se réclamant de l’efficacité et un discours de substitution au profit du numérique qui est présenté comme la solution d’avenir face aux difficultés scolaires. Cette alliance prône un contrôle strict sur les productions des enseignants et leurs travaux collaboratifs tout en laissant dans un angle mort le contexte géopolitique et industriel de la « révolution numérique » qui est l’œuvre des GAFAM, les vrais « seigneurs numériques ».

 

Plus on va haut dans le système, plus on a des responsables qui ont été d’excellents élèves et étudiants, sont devenus hauts fonctionnaires en suivant diverses filières, souvent administratives ou juridiques, mais sont éloignés des cultures pédagogiques des différents niveaux scolaires dans lesquelles ils n’ont jamais été vraiment immergés à titre professionnel. Pour eux, le métier de professeur reste identifié à un rôle d’érudit magistral. C’est ce que j’appelle le tropisme du secondaire.

 

Comme ces nouveaux hauts technocrates entendent dicter au système scolaire sa nouvelle ligne de conduite, ils pensent que l’expertise ne peut pas reposer sur l’expérience professionnelle des professeurs et des auteurs de manuels ou d’autres outils pédagogiques. Même s’ils sont éclairés par les recherches en éducation et en cognition comme c’est souvent le cas. Selon eux, la vraie expertise doit être scientifique et externe, en surplomb. C’est ici qu’on retrouve le courant de « l’evidence based education » (« l’éducation fondée sur la preuve »), issu du monde anglo-saxon, qui prétend pouvoir identifier les « bonnes pratiques » des enseignants à partir de comparaisons observées statistiquement, sans entrer dans une compréhension fine des mécanismes cognitifs et didactiques mettant professeurs et élèves en jeu.

 

C’est ici aussi qu’on retrouve les neurosciences avec la prétention de certains éminents chercheurs à dicter aux enseignants les meilleures méthodes fondées sur le fonctionnement neuronal. Ces grands chercheurs sifflent la fin du « bricolage idéologique » au profit d'une nouvelle ère de la « science de l'enseignement ».

 

Toutes ces attaques se déroulent sous le drapeau du néo-libéralisme. Car la vision technocratique vise aussi à ce que le système soit « amélioré » à moindre cout, qu’il soit « réformé » en laissant tomber les anciennes pratiques jugées inefficaces et dispendieuses au profit de nouvelles, à la fois moins couteuses et plus efficientes, en rognant sur l’autonomie collective des professeurs.

 

Que peut-on reprocher à cette alliance techno - neuro - néo libérale ?

 

Je dirais son dirigisme, son dogmatisme scientiste, son penchant liberticide… Sa prise de pouvoir s’accompagne d’injonctions pointilleuses et largement hors sol, comme le livret orange sur la lecture au primaire, ou diverses préconisations du nouveau Conseil scientifique qui aimerait contrôler et labelliser lui-même toutes les ressources pédagogiques en circulation.

 

En ce qui concerne les neurosciences, les reproches qu’on peut leur faire et que je détaille dans le livre, sont à plusieurs niveaux. Il y a d'abord un biais réductionniste sur lequel certains neuroscientifiques et cognitivistes d’ailleurs alertent. Ce biais réduit au cerveau la fonction d'apprentissage. Quand on dit : "le cerveau apprend", cela laisse entendre qu’il est le seul organe concerné par l'apprentissage, qu’il pilote seul tout le processus. Or on sait bien que les choses sont plus complexes. Je l'explique dans le livre. Dans la réalité de la classe, c’est l’élève en situation d’apprentissage qui apprend à son cerveau à apprendre, qui se et le mobilise sur des objectifs d’apprentissage qui font sens pour lui. Sans ce travail « culturel », l’apprentissage ne fonctionne pas.

 

Un autre biais, c’est le naturalisme. Les neuroscientifiques qui développent l’idée du « cerveau qui apprend » exercent dans un cadre professionnel biomédical, souvent d’ailleurs passé sous silence dans leur communication, à savoir le milieu de la recherche médicale et de l'industrie pharmaceutique. Pour eux, c'est le biologique qui est le facteur majeur d'explication. Tout autre facteur est considéré comme non scientifique ou mineur. Par exemple, tout ce qui relève de la psychologie sociale, des représentations culturelles, des facteurs sociétaux, est relégué très loin, ou considéré comme intégré dans le neuronal par le jeu de l’évolution darwinienne. C’est pourquoi aussi ils assimilent le métier de professeur à celui de médecin et réclament un contrôle sur les manuels scolaires du même type que celui qui existe sur les médicaments. Je développe ce point dans le livre.

 

Le dernier biais de ces neuroscientifiques c'est leur posture impériale. Pour eux, tout chercheur qui n'est pas publié dans une revue internationale en anglais avec comité de lecture n'a pas voix au chapitre. Cela condamne plusieurs milliers de chercheurs francophones de différentes disciplines comme si leurs travaux ne valaient rien. Derrière cette posture impériale, il y a une bagarre très matérielle pour l'accès au financement des recherches car les recherches biomédicales sont très chères.

 

Les échecs scolaires alimentent ces courants ?

 

Sans doute car la communication vers le grand public les utilise pour stigmatiser le système. La mise en scène médiatique de Pisa est éloquente à cet égard. On accuse l'école primaire de mal enseigner les « fondamentaux » et de rendre inaptes les élèves faibles. On la rend responsable des mauvais résultats aux tests internationaux. Or Pisa évalue des élèves âgés de 15 ans, soit 8 à 9 ans après le CP ! Cette communication n'a rien de scientifique. C'est un raccourci marketing destiné aux parents, justement préoccupés de l'avenir de leurs enfants, qui a été théorisée par Jean-Michel Blanquer et qu’il met en pratique tous les jours !

 

Les manuels scolaires et les professeurs des écoles sont au centre de cette évolution ?

 

Si on considère que les auteurs de manuels, qui sont des enseignants, des cadres de terrain et des universitaires pointus, proposent des outils qui ne sont pas fondés « scientifiquement », même s'ils s'appuient sur les savoirs expérientiels cumulés des professionnels et sur les résultats des recherches en sciences humaines, alors ils sont considérés comme nuisibles. Et il faut faire en sorte de « réformer », qu'il y ait une labellisation des manuels et des outils numériques, que l’Etat joue un rôle de censeur officiel. C’est le penchant liberticide actuel.

 

Avec cette demande de labellisation, on assiste à une remise en cause fondamentale de la tradition de liberté pédagogique qui remonte à Jules Ferry et à son directeur du primaire, Ferdinand Buisson. F. Buisson a considéré à son époque que les enseignants sortant des écoles normales étaient formés et aptes à produire et sélectionner collectivement les outils qui conviennent le mieux à leurs élèves. La liberté pédagogique telle que définie par lui recouvre plusieurs aspects. C’est d’abord une liberté éditoriale qui concernent les auteurs et leurs éditeurs. A la différence des régimes précédents, la IIIème République de 1879 ne soumet plus les manuels à une censure préalable. C'est la communauté des enseignants, au niveau cantonal, qui choisit les manuels parmi une offre libre. On a donc depuis F. Buisson une triple liberté  : d'édition, de choix des enseignants et d'usage. J. Ferry le dit lui-même aux instituteurs : ce n'est pas le manuel qui fait la classe mais vous. Donc vous avez la liberté d'utiliser le livre scolaire à votre guise. Or selon moi, la tendance actuelle à la labellisation va à l'encontre de cette tradition de liberté pédagogique qui est une forme de reconnaissance des compétences et du pouvoir d'agir des professeurs, comme inventeurs et utlisateurs. Les transformer en exécutants de consignes dictées d’en haut ne paraît pas de nature à améliorer leur professionnalité !

 

Là-dedans, quelle est la part de Jean-Michel Blanquer ?

 

Jean-Michel Blanquer se situe dans le temps long de l'institution scolaire. Il a démarré sa carrière dans l'Education nationale il y a plus de 10 ans. Dans un chapitre du livre, je retrace sa vision du pouvoir en étudiant ses écrits.

 

Au départ, c'est un professeur de droit public, un juriste. A un moment il a décidé de faire carrière dans l'Education nationale en devenant recteur puis en montant au ministère à différentes responsabilités : au cabinet de Gilles de Robien en 2006 puis comme Dgesco sous Luc Chatel. Ses idées sur l'enseignement de la lecture ou les maths ne sont pas récentes. Son programme date d’une vingtaine d’années. Il le met en oeuvre de façon obstinée depuis qu'il est ministre.

 

Il a le soutien d'un groupe de neuroscientifiques et cognitivistes, qui ne représente pas l'ensemble des chercheurs du domaine ni tous les domaines de recherche, tant s’en faut. Ce sont les mêmes qui étaient déjà dans son entourage quand il était Dgesco, qu’on retrouve aussi dans l'association Agir pour l'Ecole de l’Institut Montaigne et aujourd'hui dans le Conseil scientifique du ministère. En fait l’agenda de prise de pouvoir s'est mis en place dans les années 1990 en même temps que l'avènement du numérique et le développement des neurosciences.

 

Pour comprendre ce qui se passe à l’Education nationale, je pense qu'il faut rapporter l'évolution de l'Ecole à celle des institutions de la République. C'est très éclairant de lire ce qu'écrivait Jean-Michel Blanquer quand il était professeur de droit public et qu'il se livrait à une analyse critique de la Vème République. Il expliquait que le Parlement (le législatif) avait peu de pouvoir, et que depuis l'élection du Président au suffrage universel direct, la nature monarchique et anti-démocratique de la Vème République était en quelque sorte neutralisée. De sorte que la responsabilité des gouvernants (de l’exécutif présidentiel, détenteur des principaux pouvoirs) était juste d'expliquer leur politique directement aux électeurs, « à la télévision ». C'est à dire de faire de la communication plutôt que de chercher à trouver des accords avec les contre-pouvoirs institutionnels (impuissants) et les acteurs de la société.

 

On peut dire que Jean-Michel Blanquer était donc un macronien avant l'heure puisque c'est exactement la vision des gouvernants actuels. Ils se considèrent comme des experts avec une vision fondée sur la science (économique, politique, neuro, etc.), donc indiscutable, et ils se pensent les seuls aptes à tout décider. Une fois la décision prise, il suffirait de l'expliquer au « bon peuple » pour qu’il s'aligne sur la politique définie au-dessus de lui. C'est évidemment une vision typiquement technocratique. Je cite dans le livre de nombreux travaux de sciences politiques qui expliquent cela.

 

Dans les écrits antérieurs à sa prise de pouvoir, Jean-Michel Blanquer montre que, pour qui veut faire carrière dans cette République à dominante présidentialiste, il est inutile de perdre son temps à militer dans un parti politique. De même, se faire élire à un échelon local pour parvenir ensuite à l’échelon national est un long détour tout aussi inutile. Il faut mieux se rapprocher au plus vite d’une équipe présidentielle pour parvenir au sommet directement. Ainsi on peut faire une vraie carrière politique sans engagement partisan affiché ni recours à l’élection, en travaillant au contact direct des milieux dirigeants.

 

Comment sortir des pressions exercées par ce triple courant ?

 

J'ai écrit ce livre pour donner des clés aux professeurs. Je n'indique pas de piste particulière. La première urgence, à mon sens, c'est que les acteurs de l'école, professeurs, administratifs, parents, associations de spécialistes, syndicats, analysent ce qui se passe, chacun à son niveau. De cette réflexion viendra peut-être la conviction qu’il faut peser sur le rapport de force en évitant de se laisser enfermer dans les traditionnels corporatismes pour éviter que les technos et les neuros imposent leurs choix. Que la liberté pédagogique, entendue comme responsabilité collective et engagement individuel, peut être un mot d’ordre commun afin que l’Ecole ne se transforme pas en un terrain d’expérimentation pour technocrates néo-libéraux et « blouses blanches ».

 

Propos recueillis par François Jarraud

 

Philippe Champy, Vers une nouvelle guerre scolaire. Quand les technocrates et les neuroscientifiques mettent la main sur l'Éducation nationale. La Découverte. ISBN 978-2-348-04062-7, 20€.

 

Extrait et présentation

 

 

Par fjarraud , le vendredi 30 août 2019.

Commentaires

  • lite44, le 30/08/2019 à 16:22
    Merci pour cette analyse qui, je l'espère, fera date. Elle illustre – malheureusement – le mépris dans laquelle certaines élites technocratiques mais aussi scientifiques tiennent les enseignants, en les cantonnant trop systématiquement dans un rôle d'exécutants. Elle illustre aussi le fossé que sépare le milieu pédagogique des politiques qui sont censés le gouverner. Bref… beaucoup de lucidité dans cet ouvrage mais aussi – hélas – de quoi entretenir bien des craintes sur l'avenir de l'école.
  • DrHouse2, le 30/08/2019 à 13:12
    Juste 2 petites précisions...
     
    En France lorsqu'on parle de pédagogie "léneurosciences" sont représentées en réalité par une seule et unique personne : Stanislas Dehaene, qui n'est pas neurologue et qui ne suit aucun protocole scientifique pour publier ses convictions personnelles, en réalité c'est un simple psychologue.
     
    Le problème est qu'il mêle habilement ses convictions personnelles rétrogrades sur l'enseignement et ses travaux en imagerie cérébrale, pour faire croire que les premières seraient la conséquences directe des secondes.
    Or c'est totalement faux, ces convictions ne peuvent en aucun cas être déduites de ses recherches.
     
    Et c'est pourquoi les affirmations de Dehaene concernant l'apprentissage de la lecture n'ont été publiées que dans ses livres à destination du grand public vendus en supermarché, et pas dans des revues sérieuses à comité de lecture.
    Elles sont largement biaisées et n'auraient jamais passé la relecture des pairs !
     
    Donc oui la publication des travaux de recherche dans des revues sérieuses à comité de lecture est indispensable (contrairement à ce que dit Champy).
    C'est le meilleur moyen d'avoir des articles crédibles, et c'est comme ça que fonctionne la science en général.
     
    Mais les travaux scientifiques n'ont pas à être imposés aux enseignants, qui dans tous les cas restent maîtres de leur pédagogie : ils doivent évidemment être tenus informés des avancées de la science, mais ensuite c'est à eux de décider quelles conséquences ils peuvent en tirer par rapport à leur pédagogie.
    En aucun cas il n'appartient au ministre de décider arbitrairement et d'autorité que les recommandations fantaisistes de Dehaene devraient être obligatoirement considérées comme la vérité absolue.
     
    Ensuite non les manuels ne sont quasiment jamais écrits par des enseignants et des praticiens de terrain. Leurs auteurs sont la plupart du temps des inspecteurs, des universitaires, parfois des conseillers pédagogiques, c'est à dire des gens qui ont en commun le fait de ne pas enseigner, ou très peu.
    De plus ces ouvrages sont conçus avant tout pour répondre aux exigences des programmes, et non pas aux besoins des élèves et des enseignants !
    Et évidemment c'est un marché très juteux financièrement pour les éditeurs, qui se soucient bien peu de la qualité pédagogique des ouvrages qu'ils publient, du moment que ça colle aux programmes et que ça se vend bien, c'est tout ce qui les intéresse.
     
    Il faut dire haut et fort que les manuels sont toxiques pour les élèves et pour les enseignants, c'est de la malbouffe pédagogique en boite, ils donnent juste l'illusion de faire le job, mais en réalité les élèves apprennent surtout malgré les manuels plutôt que grâce à eux !
    Et leurs méfaits sont dénoncés depuis des dizaines d'années par les spécialistes du terrain :
     
    "Les manuels sont un moyen d’abrutissement. Ils servent, bassement parfois, les programmes officiels. Quelques-uns les aggravent même, par je ne sais quelle folie de bourrage à outrance. Mais rarement des manuels sont faits pour l’enfant. Ils déclarent faciliter, ordonner le travail du maître ; ils se vantent de suivre pas à pas... les programmes. Mais l’enfant suivra, s’il peut. Ce n’est pas de lui qu’on s’est occupé.
    [...]
    Même, les manuels seraient-ils bons, il y aurait tout intérêt à en réduire le plus possible l’emploi."
     
    Célestin Freinet (Clarté n°73 - "Vers l’école du Prolétariat" - avril 1925)
     
    -----------------
     
    "Un manuel de lecture est une arnaque. Il est vrai que c’est une des plus juteuses sources de profit qui soit. Pas facile de s’en priver pour ceux qui touchent les dividendes.
    D’où appel à la rescousse de la science, des imageries cérébrales (qui font grosse impression) et des plus hautes personnalités, tous unis, pour soutenir et protéger les bénéfices de ceux qui les touchent, et qui ne sont certainement pas les enfants."
     
    Eveline Charmeux (Le Café Pédagogique, 05/09/2014)
    • xtghij, le 07/09/2019 à 15:54
      Bonjour,

      Vous évoquez Stanislas Dehaene qui, il est vrai, semble prendre une place de gourou auprès du ministre. Il me semble quand même un peu difficile de réduire son travail à peu de choses en affirmant qu'il n'est "qu'un simple psychologue"...

      Je n'ai aucune compétence pour juger de la valeur de ses travaux. Mais une simple recherche montre qu'il a soutenu une thèse et qu'il a publié en collaboration dans de nombreuses revues de très haut niveau scientifique (à comité de lecture) comme Nature ou Science. Et il n'est jamais, aussi, que professeur au Collège de France etc.

      S'il peut sans doute abuser un ministre et les pauvres enseignants ignares que nous sommes, j'ose espérer qu'il n'a pu  en faire de même en ce qui concerne tous les brillants scientifiques qui lui ont apporté leur caution.

      Ceci étant dit, il est tout aussi vrai que de hautes compétences dans le domaine des neurosciences ne fait sans doute pas de lui un omniscient pédagogique, tant les éléments de contexte jouent dans les apprentissages. Mais nous rêvons toujours d'un sauveur qui nous proposerait des "trucs" simples pour que "ça" marche. Et c'est-là que le bât blesse, dès lors que l'institution, soudainement illuminée, se prend à rêver d'un système adoubé par la science (comme en d'autres temps par la magie ou par la foi) qui conduirait tous les enfants au savoir en suivant des processus dûment formatés.

      On a déjà vu cela en formation d'adultes (chez Microsoft par exemple) : un manuel qu'il faut suivre absolument à la lettre et dans une rythmique définie à la minute près, garant d'une connaissance définitive sur le sujet traité. Pas de place aux questions : suivez le manuel ! Mais ce qui pourrait peut-être (?) se justifier pour acquérir la maîtrise d'une application devient délirant lorsqu'il s'agit de l'apprentissage d'une culture générale et sociale. Et sans doute aussi de la lecture.

      Bref, comme enseignant je n'ai rien contre les neurosciences (ni contre Stanislas Dehaene), mais je n'ai rien pour non plus. Je partage pleinement les références de Philippe Champy à Ferdinand Buisson : dès lors qu'on admet que les enseignants recrutés ont la maîtrise de leur(s) champ(s) disciplinaire(s) et des compétences dans le domaine pédagogique (là, c'est peut-être moins évident), il leur appartient de rechercher et de mettre en œuvre librement tous les outils dont ils estiment qu'ils peuvent aider leurs élèves - ces élèves-là - à réussir leurs apprentissages. Ce postulat rencontre une limite cependant : il faut bien sûr que ces enseignants puissent se former aux évolutions de leur(s) discipline(s) et des sciences de l'éducation.

      Bonne journée,

      H.
      • DrHouse2, le 12/09/2019 à 13:26
        xtghij je ne prétends pas non plus avoir la compétence pour juger de ces travaux, et ce ne sont pas eux qui sont en cause.
        En revanche en tant que professionnel de l'enseignement, j'ai les compétences pour juger de ses déclarations farfelues et mensongères sur l'enseignement de la lecture.
         
        Et ne vous laissez pas impressionner par son CV ni sa thèse, ce n'est en aucun cas une garantie de sérieux ni d'intégrité, encore moins la preuve que tout ce qui sort de sa bouche est exact.
        Il existe des exemples de prix Nobel qui ont publié aussi des extravagances, et se sont mis eux-mêmes au banc de la communauté scientifique. Prenez par exemple dernièrement le cas de Luc Montagnier, éminent découvreur du virus du SIDA et prix Nobel, qui est parti en cacahuète ensuite avec des déclarations sur une supposée "mémoire de l'eau", des positions antivax fantaisistes, et le soutien à des escrocs notoires de la science comme Benveniste ou Joyeux.
        Certains parlent même de "syndrome du Nobel" pour décrire cet espèce de naufrage intellectuel qui a touché un certain nombre de scientifiques !
         
        Et même, si Dehaene avait fait les choses dans les règles et avait réellement découvert des informations susceptibles d'amener la modifications de certaines pratiques pédagogiques, alors son rôle n'était pas de jouer de ses influences politiques pour les imposer aux enseignants !
        Il aurait dû simplement les faire publier dans des revues sérieuses à comité de lecture, les communiquer aux enseignants, et alors ceux-ci auraient eux-mêmes jugé si ces informations étaient effectivement pertinentes et justifiaient qu'ils modifient leurs pratiques pédagogiques.
         
        Contrairement à une fausse idée reçue, je pense que l'immense majorité des enseignants a à coeur d'améliorer constamment sa pratique du terrain, dans l'intérêt de ses élèves, et n'hésite pas à se remettre en question.
    • Philippe Champy, le 01/09/2019 à 14:05
      2 remarques à mon tour à l'adresse de "DrHouse2"

      1. Apparemment bien informé des neurosciences, son commentaire me fait passer pour un adversaire des publications scientifiques à comité de lecture, ce que je ne suis pas. C'est la nécessité de publier dans des revues anglophones que je pointe comme une forme de censure à l'égard des nombreux travaux francophones (parus dans des revues sérieuses à comité de lecture) qui se trouvent relégués dans un angle mort des considérations et débats. C'est le même ostracisme dont sont victimes les ouvrages d'auteurs majeurs notamment du siècle dernier (comme Célestin Freinet), sortis des radars de la "science" réservée aux seuls périodiques anglophones. Ce type exclusif de légitimation, propre à la sphère biomédicale, exprime une volonté de prise de pouvoir sur les esprits.

      2. Concernant la critique par Célestin Freinet des manuels scolaires, je ne l'ignore pas puisque je l'évoque sans détour aux pages 87-88 de mon livre. Et je maintiens que les auteurs de manuels scolaires sont dans leur immense majorité issus du sérail de l'Education nationale et ont une connaissance approfondie du travail en classe. Et que les éditeurs sont soucieux de la qualité pédagogique de leurs productions et pas uniquement de la bonne santé de leurs finances. A moins de penser que les professeurs qui choisissent eux-mêmes leurs manuels et autres ressources sont peu professionnels et qu'ils se laissent facilement abuser. Comme je le souligne dans mon livre, la critique en bloc et sans nuance des manuels correspond toujours à une critique en bloc et sans nuance des professeurs.
      • DrHouse2, le 03/09/2019 à 21:34
        Philippe Champy...
         
        1 - Je suis bien d'accord sur le fait qu'il est regrettable que les publications scientifiques non-anglophones soient quasiment ignorées.
        C'est un problème général, dénoncé depuis longtemps par la communauté scientifique, mais malheureusement c'est la règle, il faut bien une langue commune pour pouvoir communiquer, et à notre époque c'est l'anglais, et ça entraîne cet effet indésirable.
         
        2 - Si les auteurs des manuels sont effectivement en majorité issus de l'Éducation Nationale, ça ne signifie pas pour autant qu'ils aient les compétences pédagogique et l'expérience du terrain nécessaire.
        Les IEN par exemple n'ont dans leur immense majorité jamais enseigné au primaire, ou très peu, leur signature sur un ouvrage est juste une caution de sérieux pour l'éditeur, mais en aucun cas de qualité.
        Et c'est la même chose pour les universitaires (un chercheur n'est pas un praticien de terrain), ou les conseillers pédagogiques (qui sont tout ou partie déchargés de classe, et recrutés uniquement sur des critères administratifs et non pas sur leurs compétences pédagogiques).
         
        Vous avez raison sur le fait que les enseignants se laissent abuser : dès leur formation initiale ils sont incités à utiliser des méthodes et de manuels industriels (dont les formateurs sont parfois les auteurs, et donc forcément ils vendent leur soupe !).
        Ils y sont également incités par les inspecteurs, surtout avec le ministre actuel qui ne jure que par les manuels.
         
        Et on ne les forme évidemment jamais à enseigner sans manuels (en méthode naturelle), alors que pourtant c'est non seulement possible, mais également facile, efficace et riche.
        Car cela implique alors de ne pas préparer, ni programmer, ni faire des séances ou des séquences, c'est à dire faire exactement l'inverse de ce que l'institution exige.
        Et donc les jeunes enseignants sont dés le départ rendus totalement dépendants des méthodes et manuels industriels, ils sont incapables de se débrouiller sans, de la même manière qu'un enfant à qui on aurait appris à nager avec une bouée.
         
        Effectivement je mets tous les manuels dans le même sac, car ils comportent tous par nature les mêmes graves inconvénients, qui les rendent impropre à tout usage en école primaire :
         
        - Enseignement stéréotypé et identique pour toutes les classes et pour tous les élèves.
        - Aucune différenciation possible.
        - Enseignement stérilisé, pauvre (en particulier en français).
        - Obligation d'enseigner à partir de cours et leçons.
        - Utilisation impossible en totale autonomie : l'intervention de l'adulte est indispensable pour donner les consignes et pour dire ce qu'il faut faire.
        - Manuels conçus généralement par des technocrates qui n'ont aucune expérience pratique du terrain, n'ont jamais eux-même enseigné au primaire.
        - Manuels conçus uniquement pour satisfaire les programmes, et non pas les besoins des élèves.
        - Programmations et progressions imposées.
        - Approche théorique et technocratique, aucun lien avec la vie de la classe.
        - Déresponsabilisation de l'enseignant, abaissé au rang de simple exécutant, et qui devient incapable d'enseigner sans le recours aux manuels.
        - Déresponsabilisation de l'élève, qui ne gère rien, on lui dit précisément quoi faire à chaque instant.
        - Dépendance de l'enseignant, qui doit racheter chaque année des manuels, sans lesquels il ne peut rien faire. Il est pris au piège, comme les agriculteurs sont contraints d'acheter leurs semences aux industriels.
        - Inefficacité, ennui, dégoût de la lecture et de l'écriture pour les élèves...
        - Etc...

        En ce qui concerne spécifiquement les méthodes de lecture on peut ajouter :
        - Textes imposés et stéréotypés.
        - Stratégies d'apprentissage de la lecture rétrogrades, dépassées, inefficaces, et même sources d'échecs pour les élèves.
        - Une seule compétence très majoritairement visée : le déchiffrage syllabique, au détriment de toutes les autres. Et comme pour l'alimentation, une nourriture déséquilibrée provoque de graves troubles.
         
        Je veux bien admettre que les manuels de maths soient moins nocifs que ceux de français. Cependant tous les manuels comportent nécessairement tous les défauts que je viens de citer.
        Je vous mets au défi de m'en citer un seul qui en soit dépourvu !
      • Jean Maurice, le 01/09/2019 à 17:12
        Croyez-vous que les enseignants aient le temps d'éplucher 200 manuels pour choisir le bon?
        Croyez-vous qu'ils aient instantanément en début de carrière la clairvoyance, sans formation ni concertation, pour choisir le meilleur?
        Croyez-vous qu'ils aient toujours le choix?
        Croyez-vous qu'ils sont toujours satisfait de l'opus retenu plus par dépit que par effet de séduction?
        Ne les avez-vous jamais entendu leur agacement, navrés devant la médiocrité de l'offre? Tous ne peuvent être eux-mêmes auteurs? Et pourquoi les auteurs sont-ils souvent si seuls?
        Pourquoi ne favorise-t-on pas des manuels collaboratifs et donc évolutifs en ligne?
        Pour avoir discuté avec des auteurs, et leur avoir suggéré des améliorations ou fait observer quelques errements, je sais maintenant que les éditeurs n'ont pas pour objectif de fournir de bons outils, mais des outils acceptables par le plus grand nombre de clients (plus ou moins avertis).
        Les professeurs sont critiquables comme tous les autres intervenants. Certains ont aussi construit des manuels qui ne sont pas publiés. Le filtre des éditeurs a-t-il exclu les plus mauvais ou les moins pratiques (pour eux)?
        L'affaire n'est pas simple.

        • DrHouse2, le 12/09/2019 à 13:31
          Jean Maurice, le problème n'est pas de choisir le meilleur manuel, le problème est d'arriver à bannir totalement les manuels des salles de classe au primaire !
          Car tous les manuels comportent par nature un grand nombre de défauts qui les rendent toxiques, à la fois pour les élèves et pour les enseignants.
          Lisez donc mon message ci-dessus pour vous en convaincre...
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