Dominique Momiron : L’école inclusive et les comportements très perturbateurs 

Le problème sans doute le plus redouté par les professeurs, de l’école maternelle au lycée, est celui des élèves qui présentent des comportements très perturbateurs. Cela n’a rien d’étonnant, car l’irruption d’un comportement très perturbateur dans une classe met en péril le modèle didactique de notre système scolaire fondé sur la transmission collective des savoirs et la docilité assumée des élèves dans l’espace-temps de la classe. Ces comportements constituent une violence symbolique, psychologique et parfois physique pour les enseignants. Laisser les professeurs sans ressources face à ce problème est contraire à l’esprit d’une école qui se veut pleinement inclusive, car c’est nier la réalité de bien des élèves et c’est pousser les professeurs à se protéger par des réactions d’exclusion et de rejet.

 

La mise en péril du scénario didactique

 

Ce qui est en jeu, c’est la perturbation grave de la vie de la classe et donc la mise en péril du scénario didactique et de son efficacité. Aucun professeur ne peut s’en satisfaire. C’est une source de souffrance psychologique réelle dont la négation a un effet délétère. La négation de cette réalité dans le cadre d’un « pas de vague » si souvent évoqué a en réalité des conséquences détestables sur ces situations et sur toute la communauté éducative concernée. On ne résout rien en faisant l’autruche ou en croyant que le temps arrangera tout spontanément. L’espace-temps de la classe mérite d’être protégé, sauf à ne porter aucun crédit à la fonction humaniste essentielle de l’école.

 

Ce dont il est question ici pourrait relever de trois catégories de comportements perturbateurs selon leur origine, sans que cela soit par ailleurs exclusif d’autres approches ou d’une combinaison de ces catégories : les comportements réactionnels, les comportements liés à des troubles et des pathologies, et les comportements transgressifs conscients.

 

Ne pas oublier la psychologie de l’enfant et de l’adolescent

 

Les comportements perturbateurs d’origine réactionnelle sont intimement liés à la psychologie de l’enfance et de l’adolescence : phase de l’opposition en maternelle, phase de la perte du sens des risques et pulsion à franchir les limites pendant l’adolescence. Parfois, la crise comportementale peut être consécutive à une situation personnelle ou familiale perturbée par un événement grave : maladie, décès, violences, accident, séparation.

 

Le comportement soudainement très perturbateur peut aussi être lié à une situation pédagogique insécure ou délétère à l’insu du professeur qui n’en a pas conscience. L’échec de l’élève dans les apprentissages attendus est toujours une blessure narcissique pour l’enfant. Il est important de s’interroger sur ce qui conduit un élève à l’échec en s’efforçant d’identifier ce qui a fait défaut dans le mécanisme cognitif d’acquisition des apprentissages attendus. Ce n’est pas systématiquement un simple « manque de travail ». Il peut y avoir notamment des failles dans l’algorithme didactique, voire simplement des malentendus ou des lacunes concernant des éléments implicites et néanmoins stratégiques de l’apprentissage (l’implicite est l’un des pires ennemis de l’école inclusive). Leur élucidation peut tout changer.

 

Une fraction des élèves dits à haut potentiel intellectuel (EHP ; 2,2 % de la population) peut présenter des déséquilibres divers dans leurs capacités, notamment entre l’âge cognitif très avancé et l’âge affectif normal, ou entre les performances verbales et les performances pratiques, etc. Ces élèves peuvent avoir des réactions inadaptées et même sérieusement perturbantes. Dans l’immense majorité des cas, la mise en évidence avec le PsyEN des particularités psychologiques de l’élève et leur prise en compte dans la relation pédagogique permettent de réguler et réduire les anomalies initialement observées.

 

Quand l’origine médicale du trouble est en jeu

 

La catégorie des comportements très perturbateurs liés à des troubles à dimension médicale est souvent la plus redoutée par les enseignants qui se sentent incompétents dans ce domaine. Ces troubles peuvent être bénins ou au contraire très inquiétants pour qui n’en comprend pas les ressorts. Dernièrement, les services de pédopsychiatrie ont été submergés par des demandes de consultation et de suivi d’enfants et d’adolescents que la longue crise pandémique de Covid-19, avec ses confinements, couvre-feu et vagues successives, a profondément perturbés. Cet épisode a mis en évidence ce que l’on oublie parfois : la nécessité pédagogique de voir aussi l’enfant derrière l’élève.

 

Dans le domaine des troubles permanents, les élèves atteints de troubles du neurodéveloppement peuvent parfois présenter des comportements très perturbateurs. Parmi eux, on retiendra principalement deux catégories bien identifiées aujourd’hui. Les élèves porteurs de troubles du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) en font partie (5 % des enfants d’âge scolaire sont concernés). La grande majorité d’entre eux présente un trouble associé qui est deux fois sur trois un trouble psychopathologique.

 

La deuxième catégorie de plus en plus présente dans les classes est celle des élèves ayant des troubles du spectre autistique (TSA). Parmi eux, l’éventail des profils est très large, allant de l’enfant mutique et enfermé dans sa sphère de protection à l’enfant autiste de haut niveau (appelé autrefois « Asperger »). Les neurosciences ont permis d’identifier les caractéristiques physiologiques et psychologiques des TSA. D’énormes progrès ont été effectués qui permettent d’envisager un parcours éducatif consistant dès la petite enfance. Comme pour les TDAH, une bonne connaissance des particularités de l’élève concerné permet de mettre en place des aménagements qui réduisent fortement les crises comportementales.

 

Des troubles moins fréquents, mais bien réels

 

D’autres troubles comportementaux liés à des syndromes spécifiques peuvent être rencontrés : syndrome de Gilles de la Tourette qui se manifestent principalement par des tics moteurs ou vocaux (parfois marqués par la répétition incontrôlée d’insultes) ; troubles du bégaiement qui peuvent compromettre la scolarité de l’enfant qui en est atteint ; troubles liés aux effets secondaires de certaines pathologies ou de traitements chimiothérapiques provoquant une perte importante de l’inhibition ou bien des phases de répétition en boucle, des sautes d’humeur et des réactions intempestives et inappropriées.

 

Dans tous les cas, une bonne identification de l’origine des comportements potentiellement inappropriés pour la vie de la classe permet de définir avec les spécialistes les adaptations qui peuvent réguler, voire neutraliser ces comportements.

 

Concernant la schizophrénie et autres troubles psychotiques, leur prise en charge médicale s’appuie aujourd’hui sur d’importants progrès dans le diagnostic et dans les traitements comportementaux ou médicamenteux. Leur efficacité évite les comportements très perturbateurs ou en réduit considérablement la fréquence. Il est possible que l’apparition d’une de ces pathologies pendant l’enfance se traduise justement par un comportement soudainement très perturbateur ou devenant progressivement très perturbateur alors que rien d’usuel dans la psychologie ou la vie de l’enfant ne peut l’expliquer. La consultation médicale s’impose évidemment pour établir un diagnostic et une éventuelle prise en charge s’il s’agit effectivement d’une pathologie identifiée.

 

On arrêtera cette rapide taxonomie en évoquant les comportements transgressifs graves, conscients et volontaires sans indication pathologique ou dont le diagnostic est plus ou moins identifiée. L’accompagnement éducatif spécialisé médico-social ou judiciaire (PJJ) est alors indispensable pour que le parcours scolaire soit efficace et formateur.

 

L’école inclusive est interpellée dans ses fondements

 

À l’issue de cette énumération, il est tentant de réfuter la légitimité de la présence des élèves concernés dans les classes. Le modèle scolaire classique s’en accommode parfaitement : l’élève dont le comportement n’est pas conforme à la norme est exclu purement et simplement de l’établissement ou au mieux relégué dans une structure externe à l’école. Si dans certains cas de violence grave cette solution traditionnelle s’impose, elle ne peut pas constituer un modus vivendi dans une école qui aspire à l’instruction universelle de tous les enfants et qui devient donc « inclusive ». Or le modèle républicain français est clairement engagé dans cette évolution internationale impulsée et soutenue par l’ONU et l’Union européenne.

 

Il est donc nécessaire que les professeurs ne soient pas laissés seuls face à cette problématique à laquelle tous peuvent être confrontés pendant leur carrière. Des ressources existent qu’on ne saura jamais assez diffuser.

 

Des ressources utiles sont disponibles

 

Un comportement très perturbateur doit toujours être élucidé à plusieurs. On peut et on doit faire appel aux collègues qui connaissent ou ont connu l’élève, mais aussi aux autres acteurs de l’institution qui ont des compétences utiles : l’IEN et ses conseillers pédagogiques, l’équipe de direction et l’équipe de vie scolaire, le PsyEN, l’Assistant social, l’équipe de santé scolaire, l’équipe du Rased, les enseignants titulaires du Cappei. L’enjeu principal est de comprendre ce qui s’est passé. Chaque fois, les parents peuvent et doivent être impliqués. Ils ont une expertise importante sur les caractéristiques des troubles de leur enfant dont ils sont parfois eux-mêmes « victimes » au domicile. L’alliance éducative est alors de mise. Dans certaines situations très dégradées, il peut arriver que les services médicaux et sociaux, voire judiciaires, soient légitimement appelés à intervenir dans la sphère familiale.

 

Des guides existent qui sont mis à disposition par des équipes académiques sur Internet (cf. liens ci-dessous). Il existe aussi des ressources éditées par des institutions nationales ou internationales (idem). Des sites spécialisés d’institutions de santé ou d’associations spécialisées d’usagers offrent également des guides utiles pour les professeurs. Une rapide recherche sur Internet les trouve facilement.

 

Le partenariat et la recherche

 

Les services de santé comme les établissements et services médico-sociaux de proximité ont des compétences qui peuvent être consultées. La transformation des Itep (instituts thérapeutiques, éducatifs et pédagogiques) en Ditep (dispositifs intégrés thérapeutiques, éducatifs et pédagogiques) devrait faciliter l’intervention des éducateurs spécialisés pour ceux des élèves suivis par ces services. De même, le déploiement des EMAS (équipes mobiles médico-sociales d’appui à la scolarisation) devrait permettre d’apporter des expertises aux équipes scolaires confrontées à des cas difficiles à dimension médicale. Les services de la PJJ (protection judiciaire de la jeunesse) impliqués dans les dispositifs relais (classes et ateliers relais) sont également des partenaires importants dans certains cas.

 

Des travaux de recherche sur la réponse aux comportements perturbateurs ont été récemment effectués (cf. liens ci-dessous). Ils montrent que des points d’accroche existent pour réduire et maîtriser les comportements perturbateurs au sein de la classe : capacités à hiérarchiser les variables selon la situation, mise en place d’un contrat moral entre l’enseignant et l’élève perturbateur associant dimension didactique adaptée, cadre de travail contenant, et relation de qualité fondée sur la posture à la fois ouverte et rigoureuse de l’enseignant.

 

Tout le monde est concerné

 

À l’issue de cette mise en perspective de la question, il est important de se garder de porter ces problèmes de comportements à la seule charge des professeurs, même si leur statut professionnel et institutionnel éminent dans la classe leur affecte évidemment un rôle déterminant et que l’école ne peut être inclusive sans eux. C’est toute l’institution, ses acteurs et ses partenaires, dont les parents, qui sont concernés. C’est pour cela qu’il convient de toujours veiller à identifier en équipe la vraie nature des problèmes comportementaux pour cerner les réponses éducatives et pédagogiques efficaces afin d’y remédier sans renoncer à faire apprendre et progresser les élèves. Mais il est tout aussi clair que la formation professionnelle initiale et continue des professeurs devrait investir systématiquement cette question sur le fondement des connaissances scientifiques et des valeurs humanistes de notre pays. C’est à la fois une question spécifique et une question générale de pédagogie inclusive.

 

Dominique Momiron

 

 

Normes scolaires et normes professionnelles à l’épreuve des troubles du comportement ? - Rachel Gasparini, 2019)

Les élèves perturbateurs au collège : des pratiques enseignantes inclusives – Florence Savournin et Frédéric Detchart, 2016

INS HEA - Conférence de Franck Ramus « Comment réguler efficacement les comportements perturbateurs ? »

AccessiProf - Malette pédagogique Troubles du comportement ()

École inclusive de l'Essonne - Mallette d’accompagnement à la gestion des situations difficiles

ASH de l’Ariège - Repères et outils pour aider et accompagner les élèves en difficulté de comportement

DSDEN de la Côte-d’Or - Guide pratique Aider et accompagner les élèves en difficulté de comportement

Réseau d’information pour la réussite scolaire du Québec - Les comportements perturbateurs à l’école : mieux les connaître pour mieux intervenir

Projet TA@l’école de l’Ontario - Pour une gestion efficace des comportements auprès des élèves en difficulté

 

 

 

Par fjarraud , le jeudi 18 novembre 2021.

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