Alain Bouvier : Aucun pays ne rêve de revenir à l'école d'avant la crise sanitaire 

Il y a des livres qui n'épargnent personne. Pas les syndicats. Pas les professeurs. Même pas le Café pédagogique ! Mais qu'on peut lire pour tester des idées, sortir des routines, renforcer ses convictions. Ancien recteur, professeur à l'université de Sherbrooke (Québec), Alain Bouvier, en franc tireur, essaie, dans une chronique qui s'étire tout au long de la pandémie (Sur l'école à la française, L'Harmattan), de montrer comment la crise sanitaire change l'école. Il le fait en réglant des comptes contre les "statuquologues" et "l'autruchisme" et en promouvant "l'hybriditude". Pour lui la crise a changé durablement la façon d'enseigner avec l'enseignement hybride mais aussi en faisant évoluer les relations entre enseignants et familles. Il dessine la vision libérale d'une école hybride et décentralisée. Et il s'en explique dans cet entretien.

 

L'ouvrage s'appuie sur une chronique parue tout au long de la pandémie de mars 2020 à septembre 2021. Vous y dénoncez de nombreux maux de l'école avant d'ouvrir des perspectives. Commençons par les maux. Vous parlez par exemple de "l'autruchisme" qui sévit dans l'école. Des exemples ?

 

L'autruchisme c'est la volonté de ne pas mettre sur la table les sujets qui fâchent. L'idée que moins on débat mieux l'Ecole se porte. Par exemple dans le livre je donne l'exemple de la relation avec les parents et les élèves ou encore le temps de travail annuel des enseignants. Ce sont des questions que la crise sanitaire a mis sous les projecteurs alors qu'elles sont soigneusement écartées. Je peux encore donner un autre exemple : personne n'a parlé de l'enseignement professionnel durant la crise. Ou des élèves à besoins particuliers.

 

Vous avez deux bêtes noires qui reviennent de chapitre en chapitre. Ce sont le bureaucratisme et les "statuquologues". Si j'ai bien compris ce sont pour vous les deux cotés de la même pièce ?

 

Ils en font partie. Le bureaucratisme contribue depuis 5 décennies à paralyser l'évolution de l'école. Les statuquologues sont une partie des professionnels qui accordent plus d'importance au statut qu'à l'éducation et aux apprentissages des élèves. Ils visent à préserver les avantages acquis. Pour moi la mission première des professionnels ce sont les apprentissages des élèves. Le reste devrait être accessoire.

 

Quelque part vous dites qu'avec la crise sanitaire l'école et les enseignants ont découvert l'imprévu. Mais l'imprévu n'est ce pas le pain quotidien de l'enseignant ? Ne confondez-vous pas les résistances aux désirs ou à l'autoritarisme des cadres du système avec l'immobilisme ?

 

Dans le métier enseignant, comme dans tout métier, il y a de l'imprévu en petite quantité. Mais avec la crise sanitaire on a eu un imprévu massif, colossal, mondial qui a concerné  tout le monde et pour lequel personne n'avait été préparé. Or globalement dans tous les pays les systèmes éducatifs se sont montrés résilients. Les relations entre les cadres du système et les enseignants ont été bousculées.

 

Au Québec j'ai participé à une rencontre avec des professionnels où les participants ont raconté quelque chose qui est à l'opposé de ce 'on a vécu en France. Au moment du premier confinement pendant deux mois le règne des circulaires a disparu  en France. Elèves, parents et cadres intermédiaires ont été en totale autonomie en contradiction avec notre histoire. Au Québec, dans ce pays très déconcentrés, la crise sanitaire a provoqué une extrême centralisation. Et le ministère de l'éducation est devenu injonctif comme jamais. Les mêmes causes peuvent produire des effets opposés.

 

Vous pensiez que la crise sanitaire ferait évoluer radicalement l'Ecole. Est--ce le cas ?

 

Cela dépend. Des changements conséquents sont en route. Des questions ont été mises sur la table et ne pourront plus être esquivées très longtemps. Selon le nombre de vagues on verra ce qu'il arrivera. Même s'il y a des différences entre les pays je vois qu'il s'agit d'une évolution mondiale. Je ne vois aucun pays qui rêve de l'école du passé.

 

Un certain nombre d'enseignants, aussi nombreux que les statuquologues, a découvert Internet et des outils variés pour enseigner à distance et pour accompagner le travail à la maison, assurer la relation avec les parents et faire du travail collaboratif avec leurs collègues. Il sont découvert de nouveaux gestes professionnels, souvent grâce aux élèves. En gros un gros tiers s'en est emparé. Demain ce sera difficile de dire à cette partie dynamique des enseignants de tout arrêter et de revenir aux méthodes du passé. Ce que je crains c'est que , quand des temps plus calmes reviendront, on ait un fort clivage entre les établissements.

 

Vous défendez "l'hybriditude" de l'enseignement. N'y a-t-il pas une forte dose d'illusion techniciste dans cette attente ?

 

C'est probable. Mais regardez comme le milieu de la santé a évolué avec l'utilisation pointue d'outils performants qui se sont banalisés. Pourquoi l'éducation serait-elle moins performante ? La solution n'est pas dans l'outil mais dans son usage.

 

Il y a une dimension statutaire dans cette question qui renvoie à des discussions actuelles devant l'Assemblée sur les obligations de service et à des décisions dans la Fonction publique. Si vous pouviez intervenir, que souhaitez vous dans ce cadre ?

 

Que l'on puisse aborder sereinement la question de la rémunération au regard du temps de travail annuel comme dans les autres métiers.

 

On voit l'Ecole se fragmenter et se privatiser. L'hybriditude, la place donnée aux parents ne vont-ils pas accélérer ce phénomène ?

 

 Le plus inquiétant c'est la fragmentation qui renvoie à celle de la société. La rapport à la privatisation est plus complexe. En réalité le système fonctionne déjà grâce au mixte qu'il y a entre l'école formelle et l'informelle. Et cette école informelle est dans les mains des parents. Elle se développe. C'est même plus vrai en France qu'ailleurs. Mon sentiment c'est que les enseignants n'ont pas intérêt à se voiler la face. Il faut affronter cette situation et mieux articuler le formel et l'informel.

 

Cette nouvelle école souple, adaptable que vous souhaitez n'est -ce pas l'école communautaire à l'américaine ?

 

Il y a beaucoup d'écoles à l'américaine. Je connais bien le Canada pour y avoir vécu. L'aspect communautariste y va de soi. On appartient d'abord à une communauté dans un pays qui reconnait les différences. J'ai vécu la même chose en Malaisie. Quand les communautés sont reconnues elles sont liées à des écoles. Je ne sais pas si c'est ce que je souhaite pour la France. Mais mes enfants n'ont pas été malheureux dans ces écoles.

 

Propos recueillis par François Jarraud

 

Alain Bouvier, Sur l'école à la française. Propos d'un mocking bird. L'Harmattan ISBN : 978-2-343-24336-8. 33€

 

 

Par fjarraud , le vendredi 19 novembre 2021.

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