Par François Jarraud
Présentées par Patrick Lefas devant la Commission des affaires culturelles de l’Assemblée le 12 décembre, les recommandations du rapport de la Cour des comptes mettent le système éducatif français face à des objectifs impératifs de démocratisation. La Cour confronte les résultats du système éducatif aux objectifs que la République s’est fixée. La conviction de la Cour, c’est que si l’on veut réellement atteindre les 80% d’une génération ayant le bac (on est à 72%) et les 50% dotés d’un diplôme du supérieur (on est à 30%), il faut que le système éducatif s’organise pour cela. Et qu’il commence par refuser l’orientation précoce. Cette approche cartésienne fera sans doute dresser les cheveux sur la tête à bien des acteurs de l’Ecole parce ce qu’elle exige de sérieux efforts à tout le système.
Pas d’état d’âme du côté des experts. Marcel Crahay, professeur aux Universités de Genève et de Liège, tout comme Thierry Troncin, IUFM de Dijon, sont convaincus de l’inutilité du redoublement. « Le drame avec le redoublement c’est qu’avec lui on finit par se faire à l’échec scolaire », résume M Crahay. Il montre comment le redoublement ne remet pas l’élève à flot mais au contraire stigmatise et pousse à la résignation les élèves. Auteur d’une étude menée auprès de 3 500 élèves de CP, Thierry Troncin met en évidence l’injustice du redoublement, dont les conditions varient d’une école à l’autre, et son inutilité. Le redoublement ne répond pas aux difficultés d’apprentissage de l’enfant mais introduit, au primaire, un malentendu : avec le temps les choses vont s’arranger. Il s’accompagne généralement d’une baisse de niveau. Eric Charbonnier, OCDE, rappelle que le coût du redoublement en France est évalué à 2 milliards d’euros. Ce poids n’existe que dans peu de pays européens : l’Europe du Nord et de l’ouest ignore le redoublement. Justement ses écoles sont plus efficaces…
L’enseignement privé est-il prêt à se passer du redoublement ? Ce n’est pas sur au regard des expériences mises en avant par l’APEL. Une école de la Mayenne fonctionne effectivement par cycle et cela règle la plupart des cas. C’est l’idée, défendue par E Charbonnier, que les plans inclinés sont supérieurs aux escaliers en matière d’éducation. Dans un lycée parisien, le chef d’établissement a imaginé un « conseil d’harmonisation » qui reprend les décisions des conseils de classe. L’objectif de baisse du taux de redoublement est atteint mais quel est le coût sur le fonctionnement de l’établissement ? Enfin un collège de l’est de la France a carrément ouvert une filière de relégation où s’entassent à la satisfaction générale les dyslexiques et les cancres…
« Se prononcer pour la suppression du redoublement au motif selon lequel il est « inefficace » – à cet égard le constat des pédagogues et chercheurs en éducation est sans appel – revient à dire que la danse du serpent des indiens Hopi (une des cérémonies amérindiennes les plus spectaculaires) pour faire venir la pluie ne sert à rien. Or, par un tel jugement, on manifeste simplement son ignorance et son incompréhension des rituels amérindiens et plus largement de la place du symbolique dans les sociétés traditionnelles… Il s’agit de rechercher la ou les fonctions latentes du rituel ». La comparaison de Hugues Draelants, du Girsef, peut choquer. Elle éclaire sur le redoublement.
Car la question de l’inefficacité scolaire du redoublement ne se pose plus. De nombreuses études l’attestent. Ainsi T. Troncin établit que « à niveau initial égal, les élèves faibles qui passent en CE1 progressent mieux que les élèves faibles qui sont maintenus au CP. Les redoublants de CP vont progresser la deuxième année, certes, mais restent fragiles dans les domaines où ils étaient fragiles, et ne rattrapent pas la moyenne de la classe ». Pour D. Meuret, « en règle générale, à l’école et au collège, le redoublement s’avère peu équitable et inefficace du point de vue des progrès individuels des élèves. Il affecte négativement la motivation, le sentiment de performance et les comportements d’apprentissage de ceux-ci et les stigmatise : à niveau égal en fin de troisième, les élèves « en retard » obtiennent de moins bonnes notes que les élèves « à l’heure », sont moins ambitieux que ceux-ci et sont plus souvent orientés en filière professionnelle. En outre, les comparaisons internationales montrent que le redoublement est inefficace du point de vue des résultats d’ensemble des systèmes éducatifs ». Ainsi les pays en tête de PISA ignorent le redoublement. En France, l’écart de performance entre les élèves à l’heure et en retard est colossal. Les jeunes français en seconde générale à 15 ans ont un niveau supérieur à celui des Finlandais. Ceux qui ont redoublé une fois ont le niveau moyen dans PISA de certains pays en développement. Pour D Meuret, le redoublement ne peut se justifier qu’en classe d’examen ou dans le cas d’élève momentanément perturbé. En tous cas, les pays qui n’utilisent pas le redoublement ont souvent de meilleurs résultats scolaires.
Du côté des enseignants… Malgré tout, le redoublement perdure. Il est très coûteux. Et depuis des années les académies et les établissements ont inscrit dans leurs objectifs officiels la réduction du taux de redoublement avec une certaine efficacité puisque le taux a effectivement beaucoup baissé. Par exemple on est passé depuis 2000 de 9 à% de redoublants en 6ème et de 7 à 5% en troisième. Hugues Drealants (Girsef) avance plusieurs hypothèses. Pour lui le redoublement serait défendu par les enseignants car il permettrait de « réguler l’ordre dans la classe ». Il serait un des derniers pouvoirs d’une profession qui revendique une certaine autonomie par rapport au monde extérieur. Il permettrait également d’exercer un tri social, parfois très tôt.
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