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L’Expresso du 17 mai rapporte que Madame Cathy Racon-Bouzon, députée LREM des Bouches du Rhône, rapporteure du projet sur le téléphone portable, indique que se prépare une nouvelle proposition de loi relative au numérique à l’école (éducation civique au numérique, pédagogie numérique…)”. Le texte “ne portera pas sur les usages pédagogiques des outils numériques à l’école qui seront encouragés”. Il sera présenté à l’automne. Avant de faire des hypothèses sur ce qui n’est pour l’instant que des annonces, il nous faut signaler plusieurs éléments qui peuvent laisser penser cela.

1 – Depuis plusieurs mois M. Bruno Studer, président de la commission des affaires culturelles et de l’éducation, rapporteur de la mission d’information sur l’école dans la société du numérique effectue des auditions que l’on peut consulter en ligne. Cette commission devrait donc permettre au ministère de faire un état des lieux du numérique éducatif.

2 – Le changement de direction du numérique éducatif, qui voit arriver Jean Marc Merriaux (ancien directeur général de Canopé), est aussi symbolique de cette volonté de changer les personnes afin de ne pas poursuivre certains chemins pris antérieurement. Il est d’ailleurs probable que l’arrivée de ce nouveau directeur pourrait bien être suivi de plusieurs changements humains, mais aussi organisationnels dans le pilotage national du numérique éducatif.

3 – Nous avons récemment reçu une invitation à l’installation d’un nouveau “lab de l’innovation” présenté ainsi “le nouveau laboratoire d’innovation du ministère de l’Éducation nationale, le mardi 5 juin 2018, ” et décrit ainsi qu’il a “pour objectif d’offrir à tous les porteurs de projet innovant dans l’éducation un cadre de liberté et d’échanges ainsi qu’une gamme de services pour construire et tester rapidement des solutions répondant aux défis de l’éducation d’aujourd’hui et de demain.

4 – L’annonce d’un texte de loi sur l’usage du téléphone portable qui doit être étudié le 7 juin prochain est aussi à mettre au rang des faits qui indiquent que les choses se construisent : Il est intéressant de lire le libellé de cette proposition : “L’article L. 511-5 du code l’éducation est ainsi rédigé : « Art. L. 511–5. – À l’exception des lieux où, dans les conditions qu’il précise, le règlement intérieur l’autorise expressément, l’utilisation d’un téléphone mobile par un élève est interdite dans les écoles maternelles, les écoles élémentaires et les collèges. »

Ainsi il s’agit de remplacer le précédent texte (même article mais libellé différemment par un nouveau texte qui permettrait une évolution et dont voici le libellé (appelé à disparaître donc) : “Dans les écoles maternelles, les écoles élémentaires et les collèges, l’utilisation durant toute activité d’enseignement et dans les lieux prévus par le règlement intérieur, par un élève, d’un téléphone mobile est interdite.”.

Apportons ici matière à réflexion sur ce texte.

Il faut rappeler à propos de cette loi que celle qui a été initialement promulguée le 12 juillet 2010 avait pour but, suite au Grenelle de l’environnement, de protéger les enfants du danger des ondes radio électriques. Il est intéressant de noter plusieurs évolutions argumentaires importantes. En premier lieu ce texte, s’il est voté en l’état, donne au règlement intérieur un poids réglementaire très fort, mais il renvoie aussi les établissements et en particulier leurs responsables (directeurs et chefs d’établissement) une responsabilité forte pour définir les usages possibles et impossibles dans l’établissement. Il faut lire bien sûr avec attention les motifs du législateur pour mieux comprendre l’intention, et en particulier pour la partie qui concerne les usages en classe :

On lit au début du texte : “Actuellement, l’utilisation du téléphone portable durant les activités d’enseignement et au sein des établissements scolaires provoque de nombreux dysfonctionnements incompatibles avec l’amélioration du climat scolaire. En effet, son utilisation est susceptible de favoriser, chez les élèves, le développement de pratiques malveillantes ou à risques (cyberharcèlement, cybersexisme) et de les exposer à des contenus violents ou choquants (pornographie). Durant les activités d’enseignement, l’interdiction de l’usage des téléphones portables permettra de garantir aux élèves un environnement qui permet l’attention, la concentration et la réflexion indispensables à l’activité, à la compréhension et à la mémorisation. “

On lit à la fin du texte des motifs : “Il est donc nécessaire de consolider le cadre juridique pour permettre l’interdiction effective du téléphone portable dans toutes les écoles et tous les collèges et sécuriser les directeurs et chefs d’établissement mettant en œuvre cette interdiction. Cette interdiction ne porte pas sur les usages pédagogiques du téléphone portable, s’inscrivant dans un projet éducatif précis et encadrés par le personnel éducatif.”

Nous renvoyons bien sûr le lecteur à son analyse du texte dans sa globalité pour qu’il se fasse une opinion. Nous n’avons pas résisté à mettre en exergue ces deux passages, tant ils sont révélateurs de l’embarras du législateur à prendre d’en haut une décision, d’où la forme du texte lui-même, laconique, elliptique et surtout renvoyant à la communauté éducative la responsabilité du choix. Il bien possible que les chefs d’établissements ne soient pas tous d’accord avec cette approche.

Pour nous, ce texte n’est pas une surprise. Nous avons il y a plusieurs années mis en évidence ces usages pédagogiques en classe. Nous avons aussi montré l’intelligence des acteurs (enseignants comme élèves) face à ces pratiques et donc le peu de problème posé par ces pratiques, et même dans certains cas le fait qu’elles sont vécues comme positives.

Le rapport de l’association des départements de France de l’automne 2007, suivi du guide du BYOD (dernière production de la DNE avant le départ de son ancien directeur), sont aussi des témoins de cette réflexion et de ces actions. C’est pourquoi on ne peut s’étonner de la complexité des motifs, surtout que certains sont prompts à faire le siège du ministère pour demander au ministre de traduire ses propos répétés (à l’instar de son chef) sur l’interdiction “en monnaie sonnante et trébuchante” (cf. les motifs du projet de loi).

Essayons-nous enfin à un peu de prédiction…

Plan, projet, réforme, stratégie, parler du numérique éducatif en tant que tel est une fausse question. Il faut d’abord parler d’éducation et en donner les grandes lignes pour qu’à l’intérieur de ce cadre les acteurs de tous niveaux sachent où et comment situer la question numérique. Doit-on se limiter aux contrôles, interdictions, surveillances de toutes sortes, dans un tel cadre général ? Peut-on séparer l’initiative dans l’école avec celle que l’on pousse et promeut dans la société ? L’école peut-elle encore être une sorte de phare pour l’ensemble des éducateurs en termes de numérique en éducation ? Le ministre avait utilisé, probablement intentionnellement ce mot de “discernement”. On aimerait désormais que ce mot se traduise par des textes qui d’une part en fassent preuve, mais surtout qu’ils permettent réellement de développer des pratiques qui le permettront. On comprend bien l’embarras du décideur, cela fait un an qu’on attend des éléments plus clairs, une vision. Si la stratégie est de renvoyer au local les décisions et les projets, mais aussi les responsabilités, alors il faudra aller au bout de la logique. Mais attention à ce que cette piste ne soit pas un moyen de creuser plus encore les écarts entre les établissements et donc entre les élèves. Au moment où l’on parle des banlieues, on peut imaginer ce que l’on peut envisager en matière d’introduction, ou non, du numérique dans ces établissements qui sont déjà très souvent dans l’écart…

Et le RGPD ???? Alors que deux IGEN/IGAEN ont rendu un rapport il y a plusieurs mois et qu’il n’est toujours pas rendu public, l’inquiétude est palpable dans les régions et les rectorats. Les directives sont d’autant moins claires que le texte définitif voté par l’assemblée est contesté par le Sénat, manifestement mécontent d’avoir l’impression de ne servir à rien. Et pourtant les messages affluent sur les réseaux sociaux, venant en premier lieu des entreprises informatiques qui travaillent avec le monde éducatif, se vantant d’avoir fait tout ce qu’il fallait et qu’il ne fallait pas s’inquiéter. D’après nos informations, le problème est “un petit peu plus compliqué que ça” comme semble le montrer cet article publié sur Linkedin récemment. Et bien sûr, cerise sur le gâteau : le RGPD s’applique dès ce vendredi 25 mai….

Bruno Devauchelle

Les chroniques de Bruno Devauchelle

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