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La crise sanitaire montre à quel point la dimension relationnelle est au cœur de la réussite éducative et de la lutte contre les inégalités à l’école. Alors que dans le monde une partie des écoles sont en train de rouvrir leurs portes, Solidarité Laïque fait le point avec ses partenaires sur les impacts de la pandémie sur le Droit à l’éducation. Interview de Florian Lascroux, coordinateur Solidarité et Développement à l’Internationale de l’Education.

1,5 milliard d’élèves et 63 millions d’enseignants des enfants se sont retrouvés confinés. Pour vous qui êtes en lien avec les syndicats enseignants du monde entier, quelle a été réalité de la « continuité éducative » ?

Sur le papier, tous les pays ont prétendu mettre en œuvre cette continuité éducative via l’accompagnement numérique ou à distance. Dans la réalité, c’est parfois tout autre chose qui s’est produit. Par exemple, moins de 50% des personnes ont accès à l’électricité en Afrique subsaharienne, et seulement 10% dans certains pays comme le Tchad et le Burundi. Pour que l’enseignement à distance fonctionne, il aurait fallu que toute la chaîne fonctionne, à savoir que tous les enseignants aient eu accès au numérique (électricité, internet et équipement compris, ce qui est loin d’être le cas pour tous dans les pays du Sud et y soient formés, que la plateforme soit opérationnelle et que les familles aient elles aussi la possibilité de se connecter et les moyens d’exploiter les contenus). Mais ça n’a pas été le cas, y compris dans les pays de l’OCDE, et durant cette période le contact a été rompu avec un certain nombre d’élèves, à commencer par ceux qui étaient déjà en difficulté. Dans certains pays, notamment en Afrique, nombre d’enfants sont ainsi retournés travailler ou ont été mobilisés pour les tâches domestiques. Les filles ont particulièrement été exposées au harcèlement et à aux violences genrées.

Quels enseignements peut-on tirer de cette expérience inédite ?

Il a fallu trouver des solutions puisqu’on fermait les écoles, mais cela est très insatisfaisant. Toutes les informations que nous avons pu recueillir auprès de nos affiliés vont dans le même sens : rien ne peut remplacer la relation pédagogique directe, en présentiel, entre un enseignant et ses élèves. Cette dimension relationnelle est au cœur de la réussite éducative et de la lutte contre les inégalités à l’école… Or, on a pu observer que ce sont les enfants les mieux entourés qui ont le moins souffert de cette situation car ils sont plus autonomes et plus à l’aise avec les codes de l’école. Cette crise confirme l’effort que chaque pays doit porter à la réduction des inégalités, même si cette question dépasse souvent le seul champ de l’école.

Des acteurs privés ont vu dans la fermeture des écoles l’occasion de vendre leurs services à distance à des parents inquiets pour la réussite de leurs enfants. Y a-t-il un risque accru de voir les ‘marchands de l’éducation’ gagner encore du terrain ? Voire même que des Etats se désengagent de l’éducation en leur confiant les rênes ?

En effet, des opérateurs privés se sont saisis de ce contexte pour vendre des offres en jouant sur les inquiétudes de nombreux parents soucieux de la réussite de leurs enfants. Au Cameroun par exemple, des outils ont été créés à la va-vite dans le seul but de générer du profit, au détriment du service public d’éducation. Là encore, cette tendance existait avant. Il y a de quoi être inquiet car la Banque mondiale vient de prendre position pour fustiger l’écart entre la masse salariale de la fonction publique et l’apport de celle-ci au PIB, y voyant le besoin de privatiser davantage…

La crise a en fait jeté une lumière plus crue sur les problèmes que rencontre l’éducation dans le monde : fracture sociale et inéquité, opportunisme de certains acteurs, risque que la part du privé fasse reculer l’école publique … Quant au risque de désengagement des Etats, oui, il est malheureusement bien réel : étant donnée la crise économique que nous allons vivre, les budgets des Etats vont être réduits et le secteur de l’éducation risque d’avoir moins de moyens. Certains pays ne résisteront peut-être pas à la tentation de confier une plus grande part de l’éducation au secteur privé. Ce qui pèsera inéluctablement sur la mise en œuvre de l’Objectif de développement durable n°4 qui devait permettre en 2030 à tous les enfants d’accéder gratuitement à une éducation de qualité.

La crise sanitaire a-t-elle fragilisé la situation des enseignants ? L’Internationale de l’éducation va-t-elle pouvoir les aider ?

La crise a en effet mis en très grande difficulté les enseignants, surtout ceux qui travaillaient dans le privé avec des contrats précaires. Il faut rappeler qu’en Haïti par exemple, 90% des écoles sont privées et que les enseignants y sont très vulnérables et sans protection sociale. Beaucoup d’entre eux se sont retrouvés chez eux du jour au lendemain sans salaire. Avec la réouverture progressive des écoles, ils sont aujourd’hui aussi très exposés, à titre personnel sur le plan sanitaire, mais aussi en termes de responsabilité. Malheureusement, les syndicats ont été dans la plupart des pays très peu associés aux décisions par les pouvoirs publics, qu’il s’agisse de la mise en œuvre de la continuité éducative pendant le confinement ou de la sortie du confinement. C’est pourquoi nous venons de créer un fond d’urgence pour soutenir les syndicats qui ont besoin de moyens pour lancer des campagnes.

Face aux impacts de cette pandémie, il va falloir construire une stratégie pour que l’éducation et la lutte contre les inégalités ne soient pas oubliées. Quelles sont les conditions à réunir selon vous ?

Les autorités publiques doivent revenir à un dialogue social et politique continu avec les enseignants et les syndicats et organisations qui les représentent. Ce dialogue doit permettre d’évaluer les besoins, de définir des mesures en matière de santé, de sécurité, de bien-être physique et émotionnel pour les élèves et leurs enseignants, de proposer un cadre et des ressources pour organiser le retour à l’enseignement en présentiel et d’assurer aux enseignants des conditions de travail décentes dans le respect des droits du travail. En permettant aux syndicats de jouer ce rôle de représentation et de défense des personnels, les autorités pourront construire davantage de confiance, dans l’intérêt des personnels, comme de celui des élèves et de leurs familles.

Je conclurai en disant que pour remporter ce défi, il faut dès maintenant placer l’équité au cœur des plans de transition, car la pandémie touche d’abord les plus vulnérables. Des structures de soutien pour ceux et celles qui n’ont pas eu la possibilité de prendre part à un apprentissage en ligne doivent être mises en place. Faire face à l’augmentation probable des taux d’abandon scolaire est notre priorité.

Propos recueillis par Laurence Bernabeu, pour Solidarité Laïque

Solidarité Laïque est un collectif d’organisations (syndicats enseignants, mutuelles, coopératives, associations et fondations) qui agissent pour l’accès à une éducation publique de qualité. www.solidarite-laique.org