Sylvie Cadinot-Romerio, professeure de français au lycée Alfred-Nobel de Clichy-sous-Bois, a conçu et animé des ateliers d’écriture hebdomadaires qui ont donné naissance à un roman collectif, qui vient d’être publié : « Ce jour-là » raconte ainsi 24 heures dans la ville de Clichy à travers la voix de personnages variés. Par delà son bel aboutissement, le projet s’avère passionnant par ses modalités. Des élèves de toute origine (générale, technologique, professionnelle) se sont prêtés à un travail de longue haleine, à l’heureux exercice de la langue et de la créativité ; une équipe éducative et un romancier en résidence, Tanguy Viel, ont collaboré activement pour aller jusqu’au bout de ce voyage pédagogique et littéraire. L’expérience est aussi remarquable par ses enjeux. L’atelier d’écriture devient ici non seulement fabrique d’un roman, mais entreprise d’auctorisation : chacun s’y élève à la dignité d’auteur en s’emparant du langage, de formes littéraires et même de l’objet-livre ; tous acquièrent des droits et libertés, notamment la possibilité de mieux appréhender le réel, de se réapproprier une image de soi, de reconquérir un peu de son destin. Pour les lycéens de Clichy, il s’agit bien en effet de ne plus être objet du discours de l’autre (une doxa médiatique, qui enferme dans les stéréotypes du « jeune des banlieues ») et de devenir sujet de sa propre parole (une écriture littéraire, qui ouvre à une expérience, sensible et émancipatrice, des mots et du monde). A travers le projet d’écriture « Ce jour-là », les « cités », redevenues singulières, nous font alors vivre et partager une belle aventure : celle de la Cité.[1] Seuil, 2012
[2] C’est en ces termes que Jean Greisch traduit le titre de l’ouvrage de Wilhelm Schapp : In Geschichten verstrickt (1953), consacré à une analyse phénoménologie du récit (voir Paul Ricoeur. L’itinérance du sens, Editions Jérome Million, 2001, p.147)
[3] Editions Amsterdam, 2010
[4] Temps et récit. Tome 1. L’intrigue et le récit historique, Editions du Seuil, 1983, p.128-129.
[5] Editions Gallimard, 1969, p.28.
[6] La Mésentente. Philosophie et politique, Galilée, Paris, 1995
[7] Vérité et méthode. Les grandes lignes d’une herméneutique philosophique, 1976, Editions du Seuil, deuxième partie, II, 2, a (« Le problème herméneutique l’ « application » »)
[8] La fabrique éditions, Paris, 2000, p.61.
[9] « Enfance » : « III. Au bois il y a un oiseau, son chant vous arrête et vous fait rougir. // Il y a une horloge qui ne sonne pas. // Il y a une fondrière avec un nid de bêtes blanches. // Il y a une cathédrale qui descend et un lac qui monte. // Il y a une petite voiture abandonnée dans le taillis, ou qui descend le sentier en courant, enrubannée. // Il y a une troupe de petits comédiens en costumes, aperçus sur la route à travers la lisière du bois. // Il y a enfin, quand l’on a faim et soif, quelqu’un qui vous chasse. IV : Je suis le saint, en prière sur la terrasse, — comme les bêtes pacifiques paissent jusqu’à la mer de Palestine. // Je suis le savant au fauteuil sombre. Les branches et la pluie se jettent à la croisée de la bibliothèque. // Je suis le piéton de la grand’route par les bois nains ; la rumeur des écluses couvre mes pas. Je vois longtemps la mélancolique lessive d’or du couchant. // Je serais bien l’enfant abandonné sur la jetée partie à la haute mer, le petit valet, suivant l’allée dont le front touche le ciel. »
