Print Friendly, PDF & Email

La publication dans Libération, le 3 mai, d’une tribune signée d’une vingtaine d’universitaires montre la fébrilité des milieux professionnels sur la formation des enseignants. Jean-Michel Blanquer lui-même avait annoncé sa réforme devant les députés en janvier 2018. Depuis le ministre s’est tu sur ce sujet. Mais les enseignants des Espe, très présents dans les signataires de la tribune, s’attendent à une annonce ministérielle. Ils entendent ouvrir le débat maintenant pour ne pas en être écartés.

Une tribune pour vaincre le blackout ?

« Derrière l’affichage pour le grand public de «bonnes intentions», que Jean-Michel Blanquer ne manquera pas de faire valoir (un grand coup de communication est à prévoir sur un prétendu allongement d’un an de la formation), se dessine un projet caché de libéralisation de l’enseignement public. Ses visées: faire des économies sur la formation en remplaçant le concours de recrutement par une sélection à l’entrée en master des métiers de l’éducation et de la formation, s’attaquer au statut de fonctionnaire des futurs enseignants », écrivent-ils. La tribune aurait d’ailleurs rallié maintenant une centaine de signataires.

Le retour du pré recrutement ?

Mais que sait-on des intentions de JM Blanquer sur la formation des enseignants ? Le ministre s’est longuement exprimé sur cette question devant les députés le 16 janvier. Il a vanté le modèle d’une formation progressive longue liée à un pré recrutement.  » Il ressort de la formulation de votre question comme des réflexions menées sur le sujet que la formation et l’entrée dans la carrière doivent être envisagées de façon plus continue, en offrant des possibilités plus précoces aux étudiants et en les accompagnant progressivement vers la vocation de professeur, si celle-ci se confirme, pour aboutir à la titularisation », répond-il à Danièle Hérin. « Nous devons aller plus loin dans le prérecrutement. Cela nécessite de développer les processus initiés par la loi de 2013, qui ne concernent aujourd’hui que quelques centaines d’étudiants par an. Les évolutions prochaines iront dans ce sens. Le déploiement du prérecrutement passe d’abord par les bourses, qui peuvent être octroyées dès le lycée à des élèves exprimant le souhait de devenir professeur », répond-il à Mme Faucillon.

Une autre image de cette idée d’une formation graduelle longue renvoie à ce qu’il dit sur les assistants d’éducation.  » Une autre voie, qui m’est chère, est l’évolution du statut des assistants d’éducation, aujourd’hui au nombre de 50 000 environ en France. Une bonne part d’entre eux envisagent d’être professeur, mais leur statut est davantage un frein qu’un accélérateur, ce qui est paradoxal. Nous ferons évoluer leur statut pour qu’il devienne un avantage et permette aux assistants d’éducation de mieux se préparer à la fonction professorale ; c’est un point important ».

Où mettre le concours ?

La seconde réflexion du ministre concerne la place du concours. Il est clair pour lui que la solution actuelle, le concours en M1, ne le satisfait pas. « La situation actuelle, avec le concours en fin de master 1, ne satisfait pas tout le monde et suscite beaucoup d’interrogations. La réflexion est ouverte. J’ai d’ailleurs demandé au nouveau Conseil scientifique de l’éducation nationale de se saisir de cette question, et il se pourrait que votre proposition soit retenue », dit il à Mme Faucillon.  » Le passage du concours en licence 3 présenterait un réel intérêt. L’idée d’un concours en master 2 pourrait aussi être défendue », répond -il à D. Hérin.

Ce qui concilie ces deux points d’une réforme Blanquer c’est que le ministre lie la formation des enseignants à une évolution de leur recrutement.  » Si le prérecrutement sera l’une des réponses, la gestion des ressources humaines en sera une autre, très importante… Avec le nouveau directeur général de la gestion des ressources humaines de l’éducation nationale, nous avons l’ambition de grandes réformes en la matière. L’objectif est de mener une gestion des ressources humaines plus humaine, c’est-à-dire plus proche du terrain ».

Le modèle médical

Et là on retrouve le Blanquer de « L’école de demain », son livre publié durant la campagne présidentielle. Le ministre y défend la conception d’une formation longue et progressive des futurs enseignants. Il parle « d’imprégnation progressive » et donne en modèle la formation en médecine. Un « externat » jusqu’en L3 où le futur professeur fait de l’accompagnement d’élèves suivi d’un « internat » de deux ans où il prend en charge des classes en étant accompagné. Un capes et un Crpe « allégés » prendraient en compte les savoirs faires acquis sur le terrain. Ceux ci seraient évalués par les chefs d’établissement.

Augmenter la formation et supprimer des postes ?

Mais comment financer une formation aussi longue ? Aujourd’hui les futurs enseignants deviennent fonctionnaires stagiaires à l’issue du concours et représentent un potentiel de 30 000 emplois publics. Augmenter la durée de la formation ce serait , même avec un « internat » de deux ans doubler ce nombre alors que le gouvernement s’est engagé à réduire le nombre de fonctionnaires.

JM Blanquer a la solution et il l’exprime clairement dans « l’école de demain ». C’est l’évolution du recrutement, c’est à dire ne plus lier la réussite au concours avec le recrutement. « Comme c’est le cas dans l’enseignement privé sous contrat, le concours pourrait être une habilitation à enseigner, le recrutement étant de la responsabilité des chefs d’établissement ». C’est peut-être le sens qu’il faut donner à  » l’ambition de grandes réformes » évoquée devant les parlementaires.

Dans cette optique, ce sont près de 30 000 postes qui seraient récupérés, comme en 2008, d’un seul coup. Les étudiants « externes » ou « internes » ne toucheraient que des bourses d’étude.

Consensus sur une formation longue mais à quel prix ?

Signataire de la tribune publiée dans Libération, Richard Etienne est favorable lui aussi à une formation progressive et longue des futurs enseignants , mais avec un pré recrutement donnant le statut de fonctionnaires, à l’image des anciens IPES. « Notre formation regroupée sur un an n’est pas satisfaisante ni pour le contenu académique ni pour la pratique et l’analyse de pratique », nous a t-il dit. « Il faut une formation longue , avec une filière qui commence dès la première année (L1) avec un concours en L1. Rémunérer les enseignants dès l’année de L1 aurait un effet sur la composition sociale des enseignants ». Pour lui , la tribune propose « un modèle international de formation des enseignants qui ne transige ni sur le contenus ni sur les compétences ».

Pour le moment, le ministre semble régler la question de la formation des enseignants à coup d’instructions et de petit livre orange. Mais on voit bien que c’est un expédient provisoire. Le ministre devrait avancer sur cette question. Le modèle souhaité par les universitaires semble apparemment partagé par le ministre. Mais dans un contexte social , financier et surtout statutaire tout autre. Justement, le gouvernement a aussi annoncé vouloir faire évoluer le statut des enseignants.

François Jarraud

Devant l’Assemblée

Dans le Café pédagogique

Sur l’école de demain

Sur la tribune publiée par Libération