Les échecs sont une discipline qui connait un essor considérable. Le nombre de licenciés a progressé de 10 % en 2023 avec 75 000 inscrits. Depuis 2022 « Class’échecs» est un programme de l’Éducation nationale et la Fédération Française des Echecs. 150 000 élèves du 1er degré dans 3100 écoles ont participé à ce programme en 2023-24. Yves Léal est maître de conférences en sciences de l’éducation. Il a piloté une étude sur les pratiques enseignantes et les échecs. Il répond aux questions du Café pédagogique sur le rôle et la place des échecs dans l’École et ses effets positifs.
Quelles compétences développe la pratique des échecs, l’effet sur performances en mathématiques est-il une idée reçue ?
Les méta-analyses de Nicotera et Stuit en 2014 et de Sala et Gobet en 2015 mettent en évidence toute la complexité pour répondre scientifiquement à cette question. Pour Nicotera et Stuit l’apport en mathématiques est démontré, que la pratique soit pendant ou après le temps scolaire. Pour Sala et Gobet, le transfert d’apprentissage vers des compétences disciplinaires (en mathématiques et lecture) s’il parait statistiquement effectif est conditionné à un ensemble de facteurs (nombre d’heures, motivation de l’intervenant, démarche d’enseignement, etc.) qui minorent son impact. Les recherches qui se sont intéressées plus spécifiquement au développement d’habiletés cognitives ou des fonctions exécutives par la pratique des échecs à l’école obtiennent des résultats plus signifiants. Par exemple, un groupe de recherche indien a mis en évidence le développement de la mémoire de travail chez des élèves pratiquant les échecs en classe. Ainsi, il paraît plus objectif d’affirmer que les échecs développent des habiletés cognitives ou des fonctions exécutives nécessaires aux apprentissages scolaires, plus particulièrement aux mathématiques.
Vous avez mené une étude sur les effets des échecs sur les élèves auprès des professeurs qui ont participé au programme « Class’ échecs » en 2022-2023. Alors quels enseignements nous livre cette étude ?
Deux axes de questionnement principaux ont été envisagés dans cette étude. Tout d’abord, comme nous venons d’en parler, de nombreuses études ont cherché à tester directement les apprentissages réalisés chez les élèves mais aucune d’entre elle, à notre connaissance, ne s’est intéressée aux dires des professionnels concernés, à leurs ressentis, à leurs constats. Pourtant, les enseignants sont les mieux placés pour évaluer au quotidien les progrès de leurs élèves. Ensuite, nous nous interrogions sur l’appropriation et la mise en œuvre du programme dans les classes. En effet, le programme s’adressant à des enseignants novices aux échecs, nous étions très curieux de savoir comment ils pouvaient enseigner une discipline qu’ils ne maitrisaient pas, pour laquelle ils n’ont pas été formés, avec du matériel à gérer et une démarche basée sur la coopération.
147 enseignants engagés dans Class’échecs ont répondu à un ensemble de 138 questions portant principalement sur ces deux axes. Voici quelques points qui nous semblent intéressants de relever. Sur une échelle de 1 à 10, 100% des enseignants ont positionné l’intérêt des élèves de 7 à 10 et 95% entre 8 et 10. L’analyse des questions ouvertes montre que les élèves manifestent du plaisir et une forte attente des temps d’échecs. 96% des enseignants considèrent un apport des échecs direct ou indirect aux mathématiques. 83% des enseignants considèrent qu’il y a un transfert de compétences des apprentissages de Class’échecs vers d’autres champs disciplinaires scolaires. Pour 98,5% des enseignants, le programme développe les compétences visées en EMC. Les enseignants se saisissent à 93% des dispositifs proposés pour favoriser la coopération.
Concernant la difficulté scolaire, 96,5% des enseignants considèrent que les échecs présentent un intérêt pour les élèves rencontrant des difficultés scolaires. Pour ceux présentant des difficultés comportementales, 92% constatent des effets positifs ; une plus grande implication, une meilleure concentration, le rapport aux autres et à la règle progresse. Pour les élèves ayant des difficultés d’ordre cognitif 82% considèrent des effets positifs, meilleure motivation et plus grande implication dans les séances, réussite dans les activités et valorisation des élèves, développement des compétences mathématiques et cognitives. Pour notre deuxième axe de questionnement, à propos de la mise en œuvre pédagogique des séances, 85% des enseignants considèrent la conduite des séances comme facile et s’y sentent à l’aise. 76% des enseignants se sentent en capacité d’accompagner les élèves, 88% parviennent à gérer l’hétérogénéité. Ils estiment à 96,5% que les problèmes sont adaptés au niveau des élèves. Pour l’ensemble du programme, Class’échecs 1, 2 et 3 les enseignants se déclarent très majoritairement « Très satisfaits » de la progression proposée dans les séquences ainsi que des séances. Ces appréciations positives se ressentent particulièrement autour de l’enrôlement d’autres enseignants dans le projet puisque les 147 enseignants déclarent qu’à leur suite, 149 enseignants se sont lancés à leur tour dans Class’échecs.
Quelle place pour les échecs à l’école ?
Avant de répondre à cette question, il nous paraît important de bien définir ce que nous entendons par les échecs à l’école. Dans Class’échecs, le jeu est considéré comme un support pour développer des compétences scolaires et est didactisé pour que sa mise en œuvre s’inscrive dans les habitus pédagogiques des enseignants. Ainsi, il n’est jamais abordé de principes échiquéens qui visent à mieux jouer aux échecs, comme par exemple « développer ses pièces », « occuper le centre », car ces aspects-là sont peu porteurs pour développer les apprentissages de tous les élèves. Ils conduisent à des situations très ouvertes difficiles à maîtriser par des non-spécialistes et qui prennent beaucoup de temps à élucider. Par ailleurs, ce n’est pas l’objectif de l’école de former des joueurs d’échecs.
Dans cette perspective d’un jeu pédagogique et didactisé, les échecs sont à considérer comme une activité « de fond » permettant au final d’optimiser les apprentissages scolaires par différents leviers : le développement des fonctions exécutives comme de la coopération et du climat de classe, la contribution à une relation positive des élèves à l’institution scolaire, l’inclusion et les progrès des élèves en difficulté et à besoins éducatifs particuliers. Ils participent aussi directement à certains enseignements, résolution de problèmes complexes en mathématiques, respect des règles, des autres, gestions des émotions en enseignement moral et civique, argumentation orale en français. C’est donc sous la forme d’un projet interdisciplinaire que les échecs peuvent s’inscrire tout au long de l’année dans les enseignements scolaires.
En Corse, les échecs sont une matière obligatoire à l’école primaire depuis 1998. Quel est le bilan 26 ans après ?
Les échecs en Corse font l’objet d’une convention entre le rectorat et la ligue Corse de échecs qui permet aux enseignants volontaires de bénéficier d’un intervenant spécialiste des échecs 1h par semaine pendant l’année scolaire. Les enseignements obligatoires sont définis au niveau national par le ministère de l’éducation nationale, il n’y a pas d’exception en Corse. Je ne dispose pas d’assez d’informations pour dresser un bilan de ces 26 années, sur son site Internet, la ligue Corse des échecs explique avoir initié environ 50 000 élèves et initier désormais par an 6000 élèves avec une douzaine d’intervenants. La démarche mise en œuvre en Corse est très différente de celle proposée dans Class’échecs car ce sont des intervenants extérieurs qui mènent les séances et l’orientation est plus échiquéenne.
Les échecs obligatoires, pour ou contre ?
Votre question sous-entend je présume celle de l’obligation scolaire, ce qui va dans le sens d’une proposition de loi déposée par le sénateur Stéphane Demilly en 2023 visant à intégrer l’enseignement de cette discipline au programme du primaire. Pour ma part, je n’y suis pas favorable, les enseignants sont déjà submergés par les douze disciplines scolaires à enseigner sans compter les trois parcours éducatifs. Dans ce contexte, c’est dans le cadre de projet interdisciplinaire que les échecs peuvent s’inscrire tout au long de l’année en classe. La généralisation du dispositif Corse soulève aussi la question des intervenants extérieurs. Sur le plan national, le coût serait très élevé. Au-delà de cette considération, les enseignants sont les mieux placés pour intégrer les échecs dans une visée interdisciplinaire, c’est-à-dire faire des liens entre les contenus, les démarches, les attitudes attendues lors des différents temps d’enseignement. Par ailleurs, par leur connaissance et la relation établie avec les élèves, ils sont en mesure de différencier de manière pertinente et favoriser ainsi lors des séances d’échecs l’inclusion de tous les élèves.
Les échecs à l’école : jeu ou sport ?
La pratique des échecs à l’école peut prendre des formes très variées et relever pleinement du jeu, au sens défini par Brougère en 2005. Par exemple, lorsque deux élèves décident lors d’un temps de classe ou hors classe (en récréation ou durant la pause méridienne) de disputer une partie. Dès lors, ils vont mobiliser un ensemble de ressources affectives, cognitives, respecter des règles, développer des valeurs que l’on retrouve dans toutes les pratiques sportives. Si l’on excepte donc la ressource motrice qui n’est pas sollicitée, on est très proche du sport. Pour aller un peu plus loin, un enseignant qui conduit une équipe d’école à un championnat scolaire après l’avoir entrainée, préparée mentalement, fait vivre à ces élèves une expérience similaire à une rencontre sportive, sauf du point de vue moteur.
Maintenant, si on se situe sur un temps de classe, avec Class’échecs, les phases de recherche, d’argumentation ne peuvent être considérées comme du jeu, mais plutôt comme de la résolution de problèmes complexes en mathématiques. Ainsi, c’est plutôt dans ce domaine qu’il convient de situer les échecs dans l’emploi du temps, sans prendre du temps au détriment de l’EPS car l’engagement moteur des élèves est absolument nécessaire pour développer leur culture corporelle et répondre aux enjeux de santé publique.
Enfin, l’USEP a créé une Rencontre Sportive Associative sur les échecs qui combine des échecs et de l’activité physique, la frontière entre jeu et sport y est bien ténue. Nous pourrions parler d’une API, Activité Physique et Intellectuelle
Propos recueillis par Djéhanne Gani
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