Les obstacles à la mise en place de l’éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle dans les établissements scolaires sont nombreux : recul conservateur, défaillance de l’institution, manque de moyens, formation insuffisante, publication de programme sans cesse différée … Cette « éducation à » est pourtant bien inscrite dans la loi depuis plus de vingt ans, et l’actualité ne cesse de démontrer l’urgence d’une véritable politique éducative volontariste de prévention et de protection sur ces questions. Forte de ce constat, et partageant la conviction que « s’emparer de l’éducation à la sexualité, c’est ouvrir une nouvelle porte dans la réduction des inégalités de l’accès à l’éducation des élèves », une équipe de professeur·es d’un collège de l’académie de Rennes a décidé de se lancer. Iels enseignent l’EPS, le français, l’HGEMC ou les mathématiques, mais c’est ensemble qu’iels sont parvenu·es à bâtir et à animer un projet fédérateur, motivant et inspirant, qui se déploie de la 6ème à la 3ème. C’est aussi ensemble qu’iels répondent aux questions du Café pédagogique.
Le projet d’EVRAS mis en place dans votre collège surprendra peut-être certain·es, il s’inscrit pourtant dans un cadre on ne peut plus légal. Pourriez-vous nous rappeler lequel ?
L’éducation à la sexualité sexuelle est effectivement clairement inscrite dans le Code de l’éducation depuis la loi n° 2001-588 du 4 juillet 2001. L’article L. 312-16 est ainsi libellé : « Une information et une éducation à la sexualité sont dispensées dans les écoles, les collèges et les lycées à raison d’au moins trois séances annuelles et par groupes d’âge homogène. Ces séances présentent une vision égalitaire des relations entre les femmes et les hommes. Elles contribuent à l’apprentissage du respect dû au corps humain. Elles peuvent associer les personnels contribuant à la mission de santé scolaire et des personnels des établissements mentionnés au premier alinéa de l’article L. 2212-4 du Code de la santé publique ainsi que d’autres intervenants extérieurs conformément à l’article 9 du décret n° 85-924 du 30 août 1985 relatif aux établissements publics locaux d’enseignement. Des élèves formés par un organisme agréé par le ministère de la Santé peuvent également y être associés. »
Notre démarche s’inscrit dans ce cadre légal, peu respecté il est vrai par l’ensemble des établissements scolaires (moins de 15% des élèves bénéficient de ces 3 séances annuelles selon un rapport produit en 2021 par l’Inspection Générale de l’Éducation, du Sport et de la Recherche), mais obligatoire, et rappelé par une circulaire en date du 12 septembre 2018.
Alors que cette éducation est souvent confiée dans les établissements scolaires, lorsqu’elle a lieu, à l’expertise d’associations telles que le planning familial, vous avez choisi dans votre collège de vous opposer à cette externalisation : pourquoi ?
A partir du moment où c’est une des missions du service public définie par la loi, il nous semble que c’est aux fonctionnaires de l’assurer. Les associations qui travaillent sur le même sujet peuvent être dans ce cadre des partenaires.
Notre professionnalisme et notre connaissance des élèves permettent de dédramatiser ces questions et de favoriser la libération de la parole. Si les adultes en parlent, les élèves peuvent se lancer. Ils et elles peuvent ainsi identifier des personnes ressources au sein de l’établissement, des personnes qui font partie de leur quotidien et vers lesquelles il leur est possible de se tourner en cas de besoin d’informations supplémentaires.
Ce cadre nous permet également de maîtriser les propos, les nôtres et ceux des élèves, en étant particulièrement attentifs et attentives au respect de la parole de chacun et chacune. Le fait que les séances soient gérées par des enseignant·es connu·es est rassurant pour les élèves, selon ce que celles-ci et ceux-ci nous rapportent, car cela évite les propos déplacés et/ou provocateurs que pourraient lancer certain·es élèves dans un cadre moins défini, ou dans un cadre dont ils et elles n’auraient pas déjà éprouvé les limites. Les élèves comprennent également que nous ne sommes pas là pour les choquer, ni les mettre mal à l’aise, mais juste pour leur offrir un cadre de réflexion sur ce qui les traverse en tant qu’êtres humains.
Nous avons fait le pari que sur 4 années passées au collège, à force d’entendre les adultes s’engager dans un discours constructif sur la vie relationnelle affective et la sexualité, les élèves pouvaient prendre du recul par rapport à ce qu’ils et elles éprouvent et vivent dans leur quotidien, tout comme ce qu’ils et elles projettent sur leurs relations futures.
C’est également très stimulant de porter ce projet en collectif et de façon inter disciplinaire. Il y a un rayonnement dans nos classes, dans nos cours au quotidien et dans nos équipes.
L’EVRAS est prise en charge dans votre établissement par 7 membres de l’équipe éducative. Depuis combien de temps ce groupe existe-t-il ?
Depuis plusieurs années, certain·es collègues via un groupe de secteur, construisaient des séances de sensibilisation à l’égalité femmes/hommes à destination des élèves, mais aussi des collègues. Il s’agissait à la fois de réfléchir sur leurs propres modalités pédagogiques qui venaient perpétuer et renforcer les stéréotypes genrés. Puis la réflexion s’est portée sur la façon d’amener les élèves à prendre du recul sur les inégalités qui existaient au sein de la société et de l’école. Cela leur a permis d’animer des temps de formation pour adultes axés sur les prises en compte de ces différences genrées qui étaient véhiculées consciemment ou non, par le poids de nos éducations et de notre système culturel.
D’un groupe de réflexion en EPS sur « Etre compétent en Champ d’apprentissage n°3 » [CP3 : réaliser une prestation corporelle à visée artistique ou acrobatique] a émergé un groupe de secteur EPS sur l’égalité (en 2016), devenu pluridisciplinaire l’année suivante, groupe qui au fil des années est arrivé à la création collective d’une séance d’EAS (éducation à la sexualité, ancienne dénomination de l’EVRAS) par niveau de classe, avec la volonté de participer plus activement à cette éducation au sein de nos établissements (environ 7 collèges et lycées). Les personnes constituant ce groupe étaient originaires de multiples disciplines : anglais, EPS, documentation, français, physique-chimie, infirmière. Cette première base permettait alors de proposer une séance d’une heure par niveau de classe en collège, séances que nous avons pu tester dans notre établissement.
En 2021-2022, dans notre établissement, notre équipe était alors constituée de 4 membres : Dominique* et Julien*, professeur·es d’EPS, Sophie* et Laurent*, professeur·es de français. Dès 2022-2023, elle s’est étoffée de 3 personnes supplémentaires, Soazic*, professeuse d’HGEMC, Maelig*, professeur de français et Judith*, professeuse de mathématiques, convaincu·es de l’intérêt de ces séances. Nous avons alors pu ensemble élaborer une deuxième séance par niveau. En 2023-2024, nous en avons élaboré une troisième et avons sollicité l’infirmière pour intervenir sur quelques séances spécifiques. Depuis ces premières expériences, quatre d’entre nous ont pu suivre, en complément, une formation à l’éducation à la sexualité organisée par le plan de formation de l’académie de Rennes.
Depuis 2023, les réunions d’EVRAS sont ouvertes à tous et toutes les collègues qui le souhaitent. C’est l’occasion de partager, d’expliciter les démarches et d’échanger avec des collègues qui ne sont pas dans le groupe mais souhaitent mieux appréhender les séances auxquelles elles et ils assistent avec les élèves.
Pour chaque niveau, vous avez donc dégagé trois thèmes à aborder dans le cadre des trois séances : comment cette répartition se construite-t-elle ?
Cette progression proposée est souvent discutée et évolue régulièrement, tout comme les séances qui sont régulièrement revues, retravaillées en fonction de nos ressentis lors des heures devant élèves.
Nous avons tenté de créer une progression en adéquation avec les questionnements, les changements liés à l’âge des élèves, aux problématiques sociétales aussi : nous avons, par exemple, en attente, une proposition autour de la prostitution chez les jeunes. L’objectif est de faire en sorte que nos séances n’arrivent pas trop tard…

Les séances sont toutes très rythmées, proposent des activités variées et multiples. Il s’agit de mettre des mots sur des réalités connues des élèves ; à aucun moment, il ne leur est montré des images qui pourraient venir heurter leur sensibilité.
En début d’heure, nous leur rappelons le cadre : la liberté de prendre la parole ou de se taire, la nécessité de dire des choses qui peuvent être entendues par chacun et chacune (il n’est pas question de mettre les autres mal à l’aise), le non-jugement et la bienveillance.
Pourriez-vous à titre d’illustration, nous raconter le déroulement d’une des séances menées par exemple en classe de 6ème ?
Nous débutons en 6e par la séance « Qu’est-ce qu’aimer ? » pour venir interroger leurs représentations de l’amour.
En amont de cette première séance, nous demandons aux élèves de venir avec une image, une photo prise sur internet, un dessin personnel, sans animaux et avec des êtres humains ; cette image doit représenter ce qu’est aimer pour elles et eux. En complément, nous proposons une banque d’images variées en début de séance dans laquelle elles et ils peuvent piocher. Nous laissons notamment la possibilité aux élèves et à nous-mêmes d’enrichir le débat, si besoin, avec des images de couples homosexuels, mixtes ou de familles homoparentales, monoparentales. A l’issue de cette séquence, il nous arrive encore régulièrement de demander aux élèves la permission de garder l’image, le dessin proposé pour enrichir notre banque.
La classe est divisée en groupes mixtes de 4 élèves. Celle ou celui de nous connaissant la classe place les élèves à leur entrée dans la salle. Dans un premier temps, nous leur demandons d’aller placer leurs images au tableau (sous des aimants). Elles sont ensuite numérotées. Nous demandons alors à chaque groupe de classer toutes les images selon les critères qu’elles et ils définissent ensemble. Après un temps de recherche, nous demandons à un ou une élève d’énoncer les critères retenus et la répartition des images choisie par le groupe.
Toujours avec les mêmes groupes, nous leur demandons ensuite de créer, sur une feuille A3, un nuancier/une échelle, à la manière du violentomètre, de ce qu’est aimer avec deux pôles : on s’aime quand…. / on ne s’aime pas quand … Après un temps de recherche, nous demandons à une personne du groupe (différente de la première mise en commun) de commenter cette affiche présentée au tableau. Si besoin, nous pouvons enrichir le débat avec les violences physiques, physiologiques et sexuelles.
Dans les mises en commun avec les élèves, nous cherchons à éviter tous les jugements normatifs et à accueillir la diversité des formes d’amour. Définir « qu’est-ce qu’aimer ? » c’est l’occasion de répondre à des questions diverses sur tous types de relations entre personnes, de façon factuelle, sans jugements. Pour ce qui est de la violence des parents envers les enfants, nous sommes prudent·es dans nos formulations : nous expliquons que ce n’est pas un amour qui permet l’épanouissement des enfants et que les violences sont interdites par la loi.
Vous avez rencontré des obstacles dans la mise en place du projet et dans sa réalisation ?
Plusieurs collègues, en marge du groupe, acceptent volontiers de « donner » une heure de cours pour accueillir une séance et appuyer le projet. Quelques collègues viennent également à certaines réunions pour s’informer sur celui-ci.
Du côté de l’association des parents d’élèves, le projet a toujours eu un bon écho. Nous n’avons pas de retours négatifs des familles. Ces séances sont inscrites à l’emploi du temps des élèves.
Nous avons connu beaucoup de changements au niveau de la direction de l’établissement ces dernières années. Ce n’est vraiment que depuis 2 ans que nous notons un appui hiérarchique dans la dotation en heures supplémentaires et en aménagement de l’emploi du temps. Ces changements coïncident avec une demande plus franche de l’institution sur la prise en compte de cette éducation, mais cela est fragilisé du fait des derniers choix budgétaires de l’Éducation nationale quant à la rémunération des enseignant·es.
Quels conseils donneriez-vous à des collègues qui souhaiteraient se lancer à leur tour ? Quelles sont selon vous les conditions « idéales » à réunir ?
Avant toute chose, il faut être une équipe mixte et si possible interdisciplinaire, et avoir, si cela se peut, l’infirmier·e en appui sur certaines séances plus spécifiques comme celle sur les règles ou celle sur les moyens de contraceptions et les IST.
Nous avons choisi d’intervenir systématiquement en binôme ; cela nous semble essentiel pour pouvoir discuter avec les élèves lors des diverses activités, pour recueillir aussi la parole d’un·e élève qui aurait besoin de s’extraire du groupe, pour nous protéger aussi. Dans l’idéal, au moins un ou une des deux intervenant·es connaît la classe. Nous avons fait aussi le choix de conserver la mixité des classes pour que les problématiques de chacun·e soient partagées.
Les séances sont programmées et réparties annuellement dès le début d’année. Elles sont positionnées sur des heures inscrites à notre emploi du temps, ou sont rémunérées en supplément. Toutes les séances de 6e sont faites entre novembre et décembre, celles de 5e en janvier-février, etc. Cette organisation permet de mieux répartir la charge de travail supplémentaire ; cela nous permet de mieux maîtriser les séances. En deux ou trois semaines, les élèves d’une classe vivent les 3 séances.
Il nous semble important aussi d’avoir une salle adaptée à l’activité. Les salles avec tables fixées au sol sont souvent moins pratiques pour les activités proposées. Sur certaines séances nous avons besoin de beaucoup d’espace, voire deux salles adjacentes. Le matériel nécessaire à chaque séance est rangé dans une boite (une boite par niveau de classe). Le premier binôme peut s’occuper de prévoir des photocopies pour toutes les séances à venir, range et vérifie le contenu. L’ensemble des documents à projeter se trouve sur un espace numérique commun.
Chaque séance débute par le rappel du cadre, de l’objectif des séances EVRAS et l’obligation du respect des autres. Nous en profitons aussi pour nommer les membres de l’équipe et leur dire que nous sommes toujours disponibles, si besoin, au cours de leur passage au collège.
Conclusion : l’EVRAS, c’est donc faisable et il faut s’en emparer ?
C’est grâce à une grande volonté que certaines collègues ont su construire, porter ce groupe et permettre un rayonnement au sein de l’établissement. Nous sommes toutes et tous enthousiastes. Ce projet est fédérateur et permet un réel esprit d’équipe avec un travail de co-construction motivant.
S’emparer de l’éducation à la sexualité, c’est ouvrir une nouvelle porte dans la réduction des inégalités de l’accès à l’éducation des élèves. Par l’éducation à la sexualité, aux relations inter-personnelles, le pari a été fait d’apaiser les relations entre filles et garçons, mais aussi entre filles et entre garçons. C’est également un espace pour permettre à chacun·e de réfléchir sur sa place dans sa relation aux autres.
Accompagner nos élèves dans une vision respectueuse de chacun·e, de la diversité, sans jugement, les rassurer sur ce qu’ils et elles vivent ou vivront, dédramatiser, fait de l’EVRAS un socle fondamental de leur émancipation.
* Les prénoms ont été modifiés
Propos recueillis par Claire Berest
