Comment gagner son émancipation créatrice en tant que femme et réalisatrice quand on est la fille aimée d’une grande figure du cinéma italien du XXème siècle, Luigi Comenci (1916-2007) ? Avec Prima la vita, magnifique conte subjectif, inspiré d’une relation filiale exceptionnelle, Francesca Comencini, arrivée à maturité, revient habiter les souvenirs d’une existence nourrie dès l’enfance par un compagnonnage au long cours, affectueux, exigeant, sans concession.
Pour mettre au jour les liens complexes tissés avec un père aimant et soutien sans faille même dans les périodes des crise aigües et de rupture générationnelle, tout en figurant la transmission fondatrice de l’amour pour le 7ème art, la cinéaste nous propose un voyage intime, tantôt lumineux, tantôt sombre, dans les plis de la mémoire à travers une sorte de ‘huis clos’ exclusif et fertile.
Ainsi Prima la vita nous ouvre-t-il les chemins, semés de poésie et de rêve, donnant accès aux principales mutations de l’expérience intérieure, et universelle, d’une femme conquérant son indépendance et sa liberté.
Sous le signe des Aventures de Pinocchio, enfance espiègle et complice
Dans l’appartement filmé en clair-obscur, un couloir lumineux sépare le bureau paternel et son immense bibliothèque de la chambre de la petite Francesca. L’une et l’autre y circulent comme s’ils étaient seuls au monde. Une focalisation délibérée éliminant de la fiction la mère et les trois sœurs au profit du duo complice formé entre le père et la benjamine de la famille. Le cinéaste (interprété avec finesse par Fabrizio Gifuni) regarde avec son enfant (Anna Mangacavallo, épatante) la version dessinée de l’histoire de Pinocchio, lui demande son avis sur les principaux personnages. La gamine espiègle ouvre de grands yeux et court en tous sens dans les ruelles escarpées du lieu de tournage où son père met en scène avec entrain et bienveillance l’adaptation en feuilleton pour la télévision des Aventures de Pinocchio. Nous somme en 1970 [diffusion en 1972]. La gamine, âgée de dix ans à peine, enjouée et admirative, ne mesure sans doute pas la renommée déjà acquise par le cinéaste grâce en particulier au succès de comédies populaires comme Pain, amour et fantaisie [1953] ou La grande pagaille [1960] et à travers une attention précoce aux désarrois de l’enfance (L’Incompris, 1966).
Autant dire que nous percevons, grâce à ce va-et-vient, du cocon affectueux à l’intérieur aux prises de vue en extérieur pleines de surprises et de joie, le climat de confiance instauré et l’émerveillement d’une enfant comblée.
De l’adolescence à l’âge adulte, profondeur du lien soumise à rude épreuve
Avec le temps, l’enchantement se dissipe, Francesca (Romana Maggiora Vergano, au jeu tout en nuances et opacité) se cherche, oscille entre l’estime inspirée par un père exigeant à la droiture inébranlable et à la morale généreuse et le besoin de s’opposer. La façon de filmer (directeur de la photographie : Luca Bigazzi) donne corps à cette incertitude en privilégiant dans les séquences en intérieur les plans flous, la profondeur de champ et les lumières biaisées. Une figuration des écarts qui se creusent, de l’éloignement de l’une, de l’incompréhension de l’autre. Un sentiment d’étouffement nous gagne parfois à la mesure des errements de l’héroïne, modulés par la gravité de la musique (composée par Fabio Massimo Capo Grosso) ; une partition contrebalancée par des morceaux de chansons populaires comme des manifestations de distance ironique dans l’après-coup de la recomposition fictionnelle. « Et maintenant que vais-je faire de tout ce temps que sera ma vie… ? » se demande Gilbert Bécaud à tue-tête.
Un refrain de France et de Paris, où Luigi Commencini, pour sauver sa fille, l’emmène pour un séjour dépaysant alors que Francesca inaccessible semble dans une impasse désespérée.
De façon indirecte, par le biais des médias suivis par le père (télévision, journaux), et ses commentaires acerbes, des échos nous parviennent d’une période terriblement sombre traversée par l’Italie dans les années 70 (attentat de la Piazza Fontana en 1969, enlèvement et assassinat d’Aldo Moro en 1978 par les Brigades rouges). ‘Des années’ de plomb’ et des traumatismes qui se répercutent sur une jeunesse italienne ‘qui avait cru à la révolution’, comme le confie la réalisatrice. Un climat ‘délétère’ auquel n’échappe pas Francesca Comencini alors en pleine adolescence. Elle se confronte elle aussi à la fascination pour la la violence radicale et à l’usage de la drogue dure. Une tentation mortifère jusqu’au bord du gouffre. Et toujours le soutien inépuisable d’un père lucide, ne ménageant ni son intransigeance ni son amour, quelles que soient les limites inhérentes à son (grand) âge. Et ce, jusqu’à ce que sa fille (se) réalise à son tour.
L’amour du cinéma en héritage, la liberté de s’en emparer en solo
A des moments, parfois inattendus, surgissent des fragments de films anciens, des muets comme Entr’act, court-métrage surréaliste de René Clair [1924] ou L’Atlantide de G. Pabst [1932], sources d’émerveillement du jeune Comencini, ou encore Païsa de Roberto Rossellini [1946], long métrage dont la vision répétée l’émeut aux larmes, une émotion livrée au regard de sa fille. Comencini a très tôt conservé des films des premiers temps, constitué avec son frère un fonds d’archives, lequel donnera naissance à la Cinémathèque de Milan. D’où cette évidence de la transmission raisonnée et généreuse d’une passion du 7ème art dont atteste aussi la longue et la riche carrière de ce créateur se définissant comme un artisan (Un enfant de Calabre, 1987, Marcellino, 1991, derniers longs métrages). Le temps a fait son œuvre et la profondeur du lien unissant le père et sa fille l’a emporté sur la crainte de ne « pas être à la hauteur » d’une figure tutélaire du cinéma italien du XXème siècle. Un dépassement pour aller en confiance vers la réalisation de films au plus près de l’intime, au cœur de la vie. Sans doute dans un geste d’inspiration plus biographique, propre à une sa génération ; une dimension personnelle qui fit l’étonnement du père dès la vision de Pianoforte, premier long métrage de sa fille.
Cette fois, cette dernière affiche davantage un parti-pris de mise en scène privilégiant l’intimité de l’héroïne, de l’enfance espiègle et imaginative au passage à l’acte de filmer, tout en reliant ce récit individuel à l’histoire douloureuse de son pays et des désillusions politiques de sa génération. Longtemps après son premier film Pianoforte [1984], présenté à la Mostra de Venise et primé, dix sept ans après la mort de Luigi Comencini, Francesca Comencini nous offre Prima la vita. Comme un hommage amoureux et sans complaisance à un père admiré et respecté, à un immense artiste, à la stature imposante et inspirante. Une oeuvre singulière, ouverte et libre, en harmonie féconde avec la devise paternelle : « D’abord la vie, puis le cinéma ! ».
Samra Bonvoisin
Prima la vita, film de Francesca Comencini-sortie le 13 février 2025
Sélection officielle Hors Compétition, Mostra de Venise 2024
